I. Patin, Tragiques grecs
tlU CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.
Ce dernier trait est bien d'Euripide, le philosophe de la scène, le poète humanitaire.
Homère prend au sérieux la fidélité, il n’en fait pas une vertu féminine seulement, il la vante chez l'homme. Le père d’Ulysse, Lacrte, possède en son palais Euryclée, séduisante esclave, fille de noble naissance, achetée à des pirates. Craignant toutefois d’irriter sa femme Anticlée, il détourne sa pensée et ses yeux de sa servante. Il est de notoriété biblique que le patriarche Abraham ne se conduisit pas de même ; son excuse est que Sarah était stérile et qu’il s’agissait de peupler le pays : croissez et multipliez, avait dit l’Éternel. Les patriarches sont polygames à discrétion, les modernes habitants du Lac salé ne se réclament-ils pas de leur exemple ?
Hélène devant son beau-frère Hector éclate en imprécations contre elle-même au spectacle des malheurs qu’involontairement sa faute attira sur les Grecs et sur les Trovens : elle se traite d’horrible chienne, elle regrette que dès le jour de sa naissance un terrible ouragan ne l’ait pas emportée au haut d’une montagne ou dans les Ilots de la mer orageuse qui l’eût entraînée « avant que ces choses ne se fussent accomplies. » Mais les dieux ayant une fois conçu ces malheurs, elle pense qu'ils auraient au moins dû faire d’elle la femme d’un homme capable d’éprouver l’indicible honte qui la couvre avec son ravisseur. Car Hélène méprise Péris , l'efféminé, elle se méprise elle-même et se déteste.
Sans faire de morale, et tout en dépeignant, Homère jette le blâme sur les irréguliers de l'amour ; il caresse au contraire de son pinceau les tableaux d’intérieur. Quelle complaisance il met à décrire les mœurs domestiques des
LA GRECE
femmes troyennes? Il aime, on le voit, les maisons bien ordonnées, et sait qu’une maison ne peut l’être d’où l’épouse et la mère sont absentes. Il n’enferme pas la femme dans son ménage, mais il l’y retient. Audromaque est la vraie compagne, elle est l’amie conjugale d’Hector. Celui-ci toutefois ne souffre pas qu’elle néglige en ses craintes pour lui les soins qui l’appellent dans son intérieur. Après lui avoir rendu son fils, qu’elle a déposé dans ses bras, tendre ruse maternelle ! espérant ainsi l’attendrir et l’empêcher d’aller hors des remparts affronter la lance mortelle d’Achille, il la caresse doucement de la main, élève la voix et dit : « Malheureuse, ne fais pas de mon cœur tout à fait la proie du chagrin... Nul ennemi ne me précipitera dans l’abime ténébreux si ce n’est pas l’arrêt du destin; à son destin, crois-moi, nul homme, lâche ou courageux, n’a encore échappé dès le premier instant de sa naissance. C’est pourquoi rentre bien vite maintenant à la maison, prends soin des choses qui te sont dévolues, le rouet et le métier à tisser, et presse les servantes dans leur tâche quotidienne; laisse en revanche celle de la guerre aux hommes, à tous les hommes et fils d’Ilion, à moi surtout parmi eux! » Et sur ces mots, le vaillant Hector s’achemine vers le combat — vers la mort — d’un pas rapide.
Lorsque Priant ayant obtenu d’Achille le cadavre de son fils, le ramène dans les murs de Troie, sur un char traîné par des mulets, Cassandre du haut de la citadelle voit s’acheminer vers la cité condamnée le funèbre convoi. Sa lamentation retentit par les rues : — « Venez, Troyens et Troyennes, venez contempler Hector, si jamais vous vous plûtes à le voir revenir vivant du combat, lui I. 37
qui fut une grande joie pour la ville aussi bien que pour tout le peuple. » La colonne de Troie est brisée. Autour du héros mort, un concert de douleurs s’élève. Les plaintes d’Andromaque pleurant au milieu de ses femmes montrent le cœur de l’épouse; ou a vu le cœur du père dans Priam, aussi ferme qu’affligé ; la douleur d’Hécube nous dit le cœur maternel. En apprenant la perte de sou fils, elle cède d’abord à un mouvement de rage contre son meurtrier et s'écrie qu'elle voudrait avoir le foie d’Achille pour y planter ses dents et le dévorer. Mais lorsqu’elle se trouve en présence du cadavre, ce sont d’autres acceuts : « O Hector, toi que mon cœur a tant préféré parmi tous mes fils, en vérité, tu fus un favori des dieux aussi longtemps que je te possédai vivant ; c’est pourquoi ils ont encore soin de toi, même dans les catastrophes de la mort ! Mes autres fils, Achille s’en est emparé, et les a vendus au delà de la mer, vers Samos, Imbros, et Lemnos l’inhospitalière : mais à toi il a ravi la lumière avec sa longue lance d’airain, puis il t’a traîné plusieurs fois en cercle autour de la colline funèbre de son compagnon, de Patrocle que tu as tué ; — et qu’il n’a pas néanmoins rappelé à la vie ! Et te voilà étendu devant moi dans ce palais, frais et comme baigné de rosée, à peine sanglant, ainsi qu’un homme que l’archer à l’arc d’argent, Apollon, a doucement abattu sous la pluie de ses flèches! »
C’est l’orgueil du cœur maternel qui parle, orgueil qui se glorifie dans le fils et s’exalte dans la mort. Toute mère devant son fils mort est ainsi, elle le grandit encore et l’embellit de ses regrets.
« Oh ! que ne suis-je morte d’abord !... voilà vingt ans déjà que j’ai quitté la maison paternelle et la patrie, et
LA GRÈCE
jusqu’au dernier moment je n’ai pas entendu sortir une
méchante parole ou un mot regrettable de ta bouche!
C’est pourquoi je pleure et sur toi et sur moi-même, infortunée, l’âme remplie de douleur; car je n’ai plus personne dans toute la coutrée des Troyens qui soit bon pour moi et de disposition bienveillante !... »
Ainsi parlait Hêcube en pleurant, et l’immense foule de la cité mêlait sa plainte à la sienne.
L’épouse, le père, la mère, le fils, soutiens vivants de la famille, sont rassemblés dans les derniers chants de l’Iliade. Leur ruine précède la chule de Troie, les piliers qui la soutiennent s’écroulent avant la cité.
L'enfant est dans l’Iliade ainsi que dans les poèmes indous le centre, l’ornement et la joie du foyer. Quand l’épouse d'Hector, accompagnée de ses servantes, rencontre le héros prêt à se jeter dans la mêlée, et qu’elle s’avance portant sur sou sein le jeune Astyanax, elle « rayonne, dit l’Iliade, comme un- bel astre au doux éclat. » Hectôr « silencieusement, mais avec un aimable sourire, abaisse son regard sur l’enfant. » Quand le valeureux Hector resplendissant de gloire se penche sur le visage de son fils, l’enfant, effrayé par l’armure d’airain et la terrible crinière de cheval qui surmonte le casque de son père, se cramponne en criant au sein de sa nourrice. Le père et la mère alors éclatent de rire bruyamment. Cependant Hector aussitôt ôte son casque et le pose à terre. Il embrasse le petit Astyanax rassuré, il le berce dans ses bras, et puis adresse cette prière à Jupiter et aux autres dieux, qu’ils fassent : « la faveur à son fils de devenir tout à fait semblable à lui-même, un homme aussi émineht parmi le peuple des Troyens, un
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héros aussi vigoureux, un aussi puissant prince dans I lion, afin que plus d’un puisse un jour s’écrier, le voyant revenir des combats : voyez, le fils est un guerrier encore beaucoup plus vaillant que son père ! » Ici Hector oublie la destinée qui menace Troie ; le père l'emporte, il évoque le mirage invariable de l’espoir paternel — la résurrection du père dans le fils.
Lorsque Hector a succombé, et qu’Andromaque épiant son retour du haut des remparts sort de l’évanouissement que lui a causé la vue de son cadavre traîné par Achille, elle songe d’abord à leur fils : a O pourquoi suis-je née I te voilà descendu dans la demeure des morts, dans les abîmes ténébreux de la terre, tandis que tu me laisses veuve en un horrible deuil, solitaire dans le palais ; seule avec notre fils, un enfant sans aide, encore bégayant, que nous engendrâmes ensemble, infortunés que nous sommes ! Et ni toi tu ne peux plus rieu pour lui après ta mort, ni lui rien pour toi ! Car dût-il échapper à la guerre abondante en larmes que nous soutenons contre les Grecs, c’est dans l’avenir une éternelle douleur, c’est un éternel malheur qui l’attend ; des étrangers lui arracheront son patrimoine ! Le jour de son deuil ravit à l’orphelin tous ses compagnons d’enfance : sa vie entière est brisée et ses joues à jamais inondées de pleurs. Il s’en va dans sa douleur errer parmi les anciens amis de son père, tirant celui-ci par sa chlamyde, cet autre par sa robe ; l'un d’eux alors le prendra en pitié et lui mettra peut-être la coupe un instant devant la bouche, afin qu’il y trempe ses lèvres sans étancher sa soif. »
Veuve, l’épouse voit se déployer pour son fils orphelin toutes les conséquences amères de l’abandon ■paternel.
LA UKKCE.
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Son deuil est le sien, et le souvenir encore si rapproché de ce qui fut rend plus poignante et plus sombre en son âme la pensée de ce qui sera.
Les Grecs qui ont mis la piété de l’enfant au cœur des parents ne pouvaient dans le cœur de l’enfant omettre la piété filiale. Avec quelle tendre déférence Ulysse, descendu dans la région des morts, interroge l'âme de sa mère et lui demande ce qui lui a valu de mourir ; avec quelle tendresse celle-ci lui répond que : « le désir seulement de le revoir, et la crainte, et le souvenir de son affection lui ont ravi l’existence. » Je ne sais rien d’aussi touchant, sinon la rencontre aux enfers d’Orphée et d’Eurydice.
Ulysse dans sa visite aux sombres bords s’entretient avec Agamemnon. Ici, nous tournons le feuillet. Ce n’est plus l’épouse aimante et fidèle, c’est la femme perverse et pleine d’embfiches qui nous apparait : le mot de Labruyère, que la femme est meilleure ou pire, trouve son application chez les Grecs. Ils s’y connaissaient également en fait de nature humaine, ces poètes philosophes et moralistes. Pénélope est la bénédiction de sa maison et des siens, Clytemneslre leur malédiction. Agamemnon, lâchement attiré dans le piège à sou retour de Troie par l'adultère épouse et son complice, est assassiné sous son propre toit. Dans le séjour des morts, faisant le récit de l’attentat à son ancien compagnon d’armes : m Rien n’est plus horrible, rien n’est plus éhonté, dit-il, qu’une femme Capable de trouver en son cœur la résolution d’un acte semblable. »'I1 s’était fait une fête de l’accueil des siens, c’est la trahison et l’assassinat qui l’attendaient. « Mais ce monstre de perversité s’est couvert d’infamie
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et de honte aux yeux des générations futures de femmes délicatement créées, comme de toutes celles qui voulurent le bien I » — « O malheur I s’écrie Ulysse, comme la race des Atrides a été terriblement éprouvée depuis l’origine par des femmes couvant la malédiction. A cause d’Hélène d’abord, combien il y en eut qui périrent; et Clytemnestre fut ton meurtrier ! » — Agamemnon félicite Ulysse qu’un pareil sort ne le menace point dans l’avenir. Il le félicite, lui qui pourra sans crainte réjouir ses yeux de la vue de son fils, alors que sa femme avant de l’égorger ne lui a même pas laissé cette joie. Cependant il lui donne un conseil qu’il doit se garder d’oublier. « Approche-toi secrètement, inconnu, du rivage lorsque tu rentreras dans ta patrie ; car il ne faut jamais se fier aux femmes. » — François Ier pensait de même, mais en homme frivole et de plaisir; chez Agamemnon c’est la plaie ouverte qui parle, non celle que fait le glaive au corps dans un franc combat à visage découvert, mais celle, envenimée de soupçon, inguérissable, que fait à l’âme la trahison. L’homme trahi a peine à croire même à la vertu de la vertu. Clytemnestre est l’astucieuse perfidie, femme encore dans sa perversité, femme encore dans son crime jusqu’au bout des ongles, jusqu’à la racine des cheveux. Comment accueille-t-elle le héraut qui vient lui annoncer le retour du souverain dans Argos : « Mais qu’est-il besoin que tu m’en dises davantage? je vais tout apprendre de la bouche du roi lui-même. Je cours préparer à mon époux respecte une réception digne de lui. Quel jour plus doux pour une femme que celui où elle revoit son époux qui revient des combats, où elle ouvre la porte au guerrier qu’ont préservé les dieux? retourne vers mon époux ; dis-lui
LA GRECE
de se hâter, que c’est le vœu le plus cher de son peuple ; qu’il retrouvera dans sa maison une femme fidèle, la même au retour qu’au jour du départ, gardienne de sa demeure, dévouée à lui seul, ennemie de ses ennemis; en un mol, une femme vertueuse, et qui n'a pas violé, durant une si longue absence, le sceau de la pudeur et de la foi. Je connais aussi peu les plaisirs, les conversations coupables de l'amour adultère, que je connais la trempe de l’airain *. »
Eu présence d’Agamemnon, elle redouble d’empressement et de protestations : « J’ai tant veillé, j’ai tant pleuré, mes yeux ont tant souffert dans cette attente toujours déçue de l'apparition des signaux* I le bourdonnement léger du moucheron m’éveillait, mes songes me présentaient plus de maux qu’il n’en pouvait fondre sur toi, dans la durée démon sommeil. Aujourd’hui enfin, après tant de peines, je puis le dire dans mon bonheur, cet époux est pour moi ce qu’est le chien pour l’étable ; il est le câble sauveur du vaisseau, la colonne qui soutient le Lü}ut édifice, un fils unique aux yeux de son père, la terre qui se montre aux matelots désespérés, un jour resplendissant après la tempête, une source d’eau vive pour la soif du voyageur. Oh t qu’il m’est doux de le voir délivré de tant de périls! oh ! qu’il mérite bien tous ces noms! prodiguons-les : j’ai si longtemps souffert de ton absence ! et maintenant, ô tête chérie I descends de ce char; mais ne pose point sur la terre, ô mon roi! ce pied qui a renversé Ilion. Et vous, esclaves, que tardez-vous? ne vous ai-je