Lafontaine
« Es-tu l’une des déesses qui régnent dans le haut empyrée?... Trois fois béni ton père en vérité, et ta mère, elles frères avec eux !... Mais combien surpassera tous les autres celui qui te conduira dans sa maison comme fiancée ! Car jamais je ne visde mes yeux pareille mortelle, et ton aspect me ravit de surprise. C’est ainsi que jadis à Délos, devant l’autel d’Apollon, je vis le rejeton du palmier s’élancer dans la joie de sa jeunesse.... Je le contemplai longtemps d’un œil ravi : de môme, ô jeune fille, je t’admire, je m’étonne, et tremblant de respect je n’ose embrasser tes genoux. »
Le Mendiant de Chénier qui :
• Des hommes et des dieux implorait le secours Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours, •
implore également, dans sa détresse, la fille du riche Lvcus, « vierge aux cheveux dorés, » qu’il rencontre errante au bord du Cratis :
— « Si, comme je le crois, belle dès ion enfance,
C'est le dieu de ces eaux qui t’a donné naissance,
Nymphe, souvent les vœux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains.
Ou si c’est quelque front porteur d'une couronne Qui te nomme sa fille et te destine au trône,
Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tète des rois.
Belle vierge, sans doute enfant d’une déesse,
Crains de laisser périr l’étranger en détresse;
L’étranger suppliant vient de la part des dieux. •
Bile reste. A le voir elle enhardit ses yeux,
. . * et d’une voix encore
Tremblante : — • Ami, le ciel écoule qui l’implore. •
Lycus accueille l’étranger malheureux comme un envoyé des dieux ; il pense à l’égal d’Alcinoüs, roi de l’ai-
LA GRÈCE
niable peuple des Phéaciens, qu’un étranger qui s’approche, un hôte, « est comme un frère pour tout homme qui a dans le cœur le moindre sentiment. » —
Antigone ne s’enracine pas, comme Nausica, en plein bonheur de jeunesse; c’est un lys brisé par la tempête qui sévit sur sa race. Elle n’en est que plus noble et plus touchante. Sa douceur égale son héroïsme, sa grâce ne le cède point à sa piété filiale. Elle a suivi son vieux père en proie au destin sur les chemins arides du malheur jusqu’au temple de Colone, près d’Athènes, où l’oracle fatidique a fixé le terme de ses maux avec celui de sa vie. Sa sœur Ismène, aussi tendre mais plus faible, et que semble cependant préférer Œdipe, participe à son devouement. Des soldats envoyés à leur poursuite par Créou, l’usurpateur, enlèvent au vieillard aveugle ses filles que bientôt après Thésée, roi d’Athènes, délivre et ramène auprès de lui. Le chœur lui annonce cette heureuse nouvelle :
ŒDIPE
Où sont-elles? où? comment dis-tu?
antigone, s’empressant vers son père.
Père! père! hélas! que ne puisse un dieu te donner de le voir, le plus noble des hommes, qui nous a ramenées vers toi !
ŒDIPE
Mon enfant, vous êtes revenues ?
ANTIGONE
Oui, le bras de Thésée nous sauva et sa suite.
ŒDIPE
Ohl approchez-vous de votre père, enfants, qu'il vous embrasse; je n’espérais plus votre retour.
ANTIGONE
Ton désir s’accomplit ; l’amour déjà nous y poussait.
ŒDIPE
Où êtes-vous, où donc?
ANTIGONE
Toutes deux nous approchons en même temps.
ŒDIPE
Chers rejetons 1
ANTIGONE
L’enfant aime toujours son père.
ŒDIPE
Appui du vieillard !
ANTIGONE
Faible appui du faible vieillard I
ŒDIPE
J’ai retrouvé mon bien le plus cher ; ma fin ne sera pas tout à fait sans joie, puisque vous êtes près de moi. Pressez-vous à mes côtés, ô mes enfants ; entourez de vos bras
LA GRÈCE
fortement votre père, afin que l’aveugle ne se sente pas plus longtemps abandonné dans ses pas errants !
L’infortuné s’excuse ensuite envers Thésée de ce que, dans son bonheur d'avoir retrouvé, ses filles, il ait oublié en de trop longs discours de remercier celui qui les lui rendit. Entraîné par la reconnaissance, il demande la faveur d’embrasser le front du libérateur ; mais aussitôt, se souvenant qu’il est une sorte de lépreux affecté de la lèpre du malheur par l’ordre du destin, il se ravise :
« Mais que dis-je î Gomment puis-je demander, moi malheureux, que tu touches un pareil homme auquel le crime est toujours attaché? Jamais je ne te demanderai cela, ni ne te le permettrai. »
Œdipe cependant a payé sa dette ; il s’est abîmé près du temple consacré aux Euménides au milieu des éclats de la foudre. Ses dernières paroles, solennelles, ont retenti dans l'effroyable déchaînement des éléments ‘et dans l’ébranlement de la terre : « O mes enfants, hélas! de ce jour vous n’avez plus de père. Déjà j’appartiens tout entier à la mort, et vous n’avez plus désormais à me vouer de pénibles soins. Ils furent durs ces soins, mais une seule parole emporte toute la souffrance que vous avez endurée pour moi. Car vous n’avez pu être plus chéries d’aucun homme que du père' sans lequel maintenant vous vivrez les restes de votre vie. »
Les assistants sanglotaient, pleuraient tout haut, et se tenaient étroitement embrassés.
Cependant le dieu appelle.Œdipe à la mort. La victime recommande ses filles à Thésée et cesse d’appartenir aux vivants. Sa fin est mystérieuse, « sans maladie, sans souf-
Ml
rance ni soupir, cet homme fut enlevé, auguste et merveilleux comme pas un 1 ! »
En partant il lègueà ses lils,Étéocle etPolynice, l’héritage de son malheur. Malgré la douce requête d’Antigone en leur faveur, Œdipe les a maudits avant de mourir, ces efféminés « qui vécurent à la manière de l’Égypte et la prirent pour modèle, de l’Égypte où le peuple des hommes reste toujours à la maison à tiler, tandis que les femmes sont toujours dehors à travailler, à faire ce que réclame le besoin de la vie... » Ils ont laissé, ces fils énervés, indignes de lui, à ses filles le soin de le soutenir et de partager ses infortunes, « sans plainte, infatigables, marchant à travers les forêts, privées de nourriture, sans souliers, et souvent luttant contre l’averse ou contre les feux du soleil remplies seulement de la pensée leur père. »
La malédiction paternelle s'accomplit; les fils d’Œdipe se tuent de leurs propres mains devant Thèbes dont ils ambitionnent chacun le gouvernement. Antigone et Ismène restent seules en présence du tyran de Thèbes, Créon.
De même que l'amour lilial d'Autigone a brillé dans les malheurs d’Œdipe comme un rayon de lumière céleste dans un ciel d’orage, son amour fraternel brille à présent au-dessus de la haine mortelle des frères euuemis; il brille encore après qu’ils ne sont plus sur leur tombeau, dans l’éclat du sacrifice sdprême au devoir, pour ne s’éteindre que dans la mort. Elle est divine par le cœur, cette vierge qui n’entrevoit qu’un instant