I . Plutarque
LA GRÈCE
prenait point part dans la chose publique. Tout cela, Cimon l’eût volontiers conservé : mais Périclès vint qui fortifia le peuple en affaiblissant l’aréopage; et qui nivela l’agora, comme les Gracques nivelèrent le forum en amoindrissant le sénat romain. La démocratie triomphante dans Athènes, Athènes devait nécessairement tendre à la faire triompher dans les autres états de la Grèce, son influence sur ceux-ci se rattachant à sa propre existence. Mais Sparte, d’autre part, s’était constituée en pligarchie monarchique ; Sparte avait donc des tendances opposées et le choc était fatal : dans l’intervalle des luttes armées la guerre d’intrigue ne devait pas cesser de sévir. Caractère, mœurs, institutions, tout différait entre les deux rivales. La différence eût pu profiter à la Grèce s’il en était résulté l’émulation, le concours dans la diversité. Mais l’ambition n’entend pas les choses à la manière des philosophes, et Cimon prêchait dans le désert : Athènes voulait l’abaissement de Sparte, Sparte celui d’Athènes; et quand on veut abaisser l’on aimerait mieux anéantir, car l’anéantissement est le dernier terme de l’abaissement. Athènes ni Sparte ne réussirent à se détruire, elles ne réussirent qu’à se faire beaucoup de mal à elles-mêmes et par suite à la Grèce. Ne les accusons pas trop. Tout se ramène dans ce monde à une question d’affinité ou d’intérêt, le sophisme n’a pas d’autre mission sur terre que de frauder la raison et la justice à leur profit. Leur intérêt bien compris, qui était celui de le Grèce, eût rapproché Athènes et Sparte; malheureusement l’intérêt véritable des peuples ne se montre clairement à eux que dans leurs désastres ; vu au jour le jour, il n’est autre que leur ambition. Entre Athènes et Sparte, l’intérêt prochain teni. 31
dait au divorce, mais le tempérament si opposé des deux villes y tendait plus encore. Par quels points se fussentelles rencontrées ; quelles affinités pouvaient exister entre le génie Spartiate et le génie athénien? On conçoit encore Solon tendant la main à Lycurgue, après eux les. différences vont s’accentuant de plus en plus, jusqu’à la contradiction. Sparte étant Sparte devait détester Athènes, Athènes étant Athènes devait détester Sparte, et puisque de leur union le bonheur de la Grèce eût résulté , le malheur de la Grèce devait sortir de leurs discordes.
« Leur puissance maritime a fait trouver aux Athéniens, par le commerce, de quoi fournir au luxe de leur table. Tout ce qu’il y a de délicieux en Sicile, en Italie, à Chypre, en Égypte, en Lydie, daHs le Pont, dans le Pélopouèse et ailleurs, tout cela s’est concentré sur un seul point, grâce à l’empire de la mer. De plus, entendant toutes les langues, ils ont choisi telle expression de celleci, telle autre de celle-là; et tandis que les Grecs conservent leur idiome, leurs mœurs et leur costume national, les Athéniens offrent un mélange de tous les Grecs et des barbares. Passons aux sacrifices, aux offrandes sacrées, aux fêtes et aux temples. Ce peuple comprenant qu’il était impossible à chaque citoyen pauvre de sacrifier, de faire des banquets, d’avoir des temples, d’habiter enfin une ville belle et grande, s’est avisé d'un expédient pour participer à ces avantages. La ville immole de nombreuses victimes aux frais de l’État, et c’est le peuple qui fait les banquets et se partage au sort les victimes. Il en est de même des gymnases, des bains, des vestiaires ; quelques riches en ont à eux, mais le peuple se fait bâtir pour lui-même force palestres, vestiaires et lavoirs ; et la
LA GRECE
plèbe même jouit d’une plus grande quantité de ces établissements que le petit nombre des heureux *. »
Sparte semble s’être étudiée à prendre en toute chose le contre-pied des institutions et des mœurs athéniennes. Sparte est une ruche guerrière, tout y existe en vue de la guerre. Les Athéniens pensaient que l’éducation doit être humaine, fortifier en même temps la volonté, l’intelligence, l’imagination et le sentiment, sans oubli du corps. L’éducation de Sparte ue faisait que des Spartiates et ne s’attachait qu’à l’élément héroïque dans ses rapports avec la seule idée de patrie : il avait en conséquence pour objet exclusif de développer les muscles du corps et le muscle de l’àme, qui est la volonté. Mais cette éducation musculaire ne pouvait réussir qu’aux dépens
des nerfs et de la sensibilité, auxquels se rattachent la
fine culture, la grâce, la curiosité, l’imagination et le
goût, toutes les œuvres enfin de l’art et de la pensée.
Sparte pour exister a sacrifié l’esprit humain à son propre
esprit. Le laconisme est l’esprit de Sparte : ses sentences
courtes comme son glaive. On dirait qu’elle ne les manie
de même qu’au service de la patrie. Sparte n’élève que
des génératrices, Sparte n’a pas besoin de femmes. A
Sparte, il n’y a point de riches. Dans Athènes, les plus
pauvres font des sacrifices et donnent à leurs enfants des
leçons d’art et de science. Les femmes athéniennes fai- •
saient venir des bonnes de Sparte, de même que les Perses, afin de mettre un peu d’airain dans l’or de leur culture, un peu de rudesse dans leurs molles élégances. A Sparte l'éducation maternelle mène l’enfant jusqu’à
i. Xénophon, Gouvernement des Athéniens.
sept ans; puis l’enfant est livré au pédagogium, suivi du gymnase jusqu’à dix-huit ans ; après quoi il apprend un art ou un métier. A vingt ans il est soumis au service militaire, appartenant à la communauté. Sparte est une école publique de citoyens, une école spéciale ou professionnelle, où l’on enseigne la profession de Spartiate. Naître dans un berceau lacédémonien, c’est naître pour les armes et la cité. Je m’étonne que Lysandre, roi de Sparte, soit à ce régime devenu mélancolique vers la fin de ses jours. Cependant Plutarque l’avance sur la foi d’Aristote qui prétend d’ailleurs que les hommes à grand caractère sont ordinairement mélancoliques. Charles- Quint, las des autres et de lui-même, se retira dans la solitude de Saint-Just, mais il était espagnol et catholique, et le monde alors ôtait remué jusque dans ses profondeurs. Lysandre, il est vrai, avait quelque peu trahi sa patrie et surtout l’esprit de sa patrie; ce n’était pas seulement un Spartiate, c’était un connaisseur d’hommes et un homme d’État. A ceux qui lui représentaient que ïes descendants d’Hereule ne devaient pas employer à la guerre la ruse et la fraude :
« Partout où la peau du lion, répliqua-t-il, ne peut atteindre, il faut y coudre celle du renard. »
Mais c’est dans ces paroles que se trahit à fond sa disposition mélancolique, laquelle n’était que la science des hommes et de leurs vanités. « Il faut, disait-il, tromper les enfants avec des osselets et les hommes avec des serments. »
On ne s’étonnera pas après cela que ce même Lysandre ait remplacé le gouvernement démocratique par l’oligarchique et fait à Sparte l’inverse de ce que Périclès avait
LA GRECE
fait à Athènes. La monarchie oligarchique et communautaire de Sparte n’accordant rien aux arts, ni au commerce, il ne restait aux citoyens que la gloire des armes à ambitionner. « Les Spartiates veulent que leurs enfants soient, dès le plus bas âge, sensibles à la gloire, et qu’humiliés par les reproches, ils soient vivement excités par la louange *. » Les Athéniens aussi étaient trèsépris de gloire, mais c’était avant tout de celle de l'esprit. Thucydide au commencement de son ouvrage dit qu’il est « composé pour être un impérissable bien plutôt qu’une œuvre agréable à l’oreille. » L’Athénien artiste pense, écrit, agit, en regard de la postérité. Il convertit pour elle ses chefs-d’œuvre guerriers en chefsd’œuvre d’art. Sparte, qui n’est qu’un soldat, se borne à vaincre.
De toute société qui sacrifie à l’esprit il demeure quelque chose qui entre dans le patrimoine du genre humain, les grands hommes se donnent la main à travers les siècles. Qu’est-ce que Sparte a donné au monde, à part quelques utopistes dont il se serait passé'; par quel homme, par quelle œuvre s’enchaîne-t-elle à nous et nous permetelle de remonter vers elle? Sparte est à l’écart, isolée sur les marges de l’histoire, enfermée dans le faux d’un système qui n’est qu’un parti pris. Or le parti pris ne mène à rien ; sans l’aide de la nature, qui est le vrai, la politique pas plus que l’art n’engendrent, ils ne peuvent que fabriquer. Le génie crée parce qu’il féconde, il féconde parce qu’il répand les semences de la vérité, héritage de l'avenir. Le peuple de Lycurgue s’est étudié systémati-