LA DÉCADENCE ATHÉNIENNE
Le progrès, essor des qualités; progrès rétrograde : essor des défauts. — Décadence des peuples anciens, décadence des peuples modernes reliés par la solidarité. — Appel à l'avenir. — La décadence n’est pas de l'ordre intellectuel mais de l’ordre moral. — Les vertueux : Phocion, Caton. — Les deux despotismes. — Grèce ancienne et Grèce moderne.
La vie, dont le mouvement est la loi, n’admet pas l’immobilité : qui n’avance plus, recule. La décadence • est le progrès renversé. Pour les individus et pour les peuples, le moment du déclin arrive quand la capacité de progrès ou de métamorphose ascendante dont ils étaient dépositaires s’est dépensée en une série de phénomènes politiques, religieux, intellectuels et moraux ; alors commence la métamorphose descendante ou régressive. L’esprit ne se renouvelant plus tombe dans les redites et rabâche son passé; il s’agite et n’agit plus, s’impatiente, s’aigrit, se venge sur lui-même de son impuissance par le déchaînement des passions haineuses et des théories malsaines, et devenu incapable de s’arrêter ni d’avancer, tourne sur lui-même dans le vertige ténébreux d’une longue agonie.
Les peuples ont leur jeunesse et leur virilité. Ce qui était enveloppé en eux se développe ; ils se forment, se
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transforment, se déforment. Composés de qualités et de défauts, ils restent en progrès tant que leurs qualités l’emportent sur leurs défauts ; ils commencent à décliner lorsque leurs qualités, après avoir atteint la suprême expansion dont elles sont susceptibles, et ne pouvant se dépasser elles-mêmès, s’affaiblissent impuissantes à dominer leurs défauts jusque-là contenus, mais qui, cette limite atteinte, prennent graduellement le dessus et finissent par atteindre à leur tour leur dernier épanouissement, celui du déclin. Un peuple qui n’aurait que des défauts ne vivrait pas, car toute puissance vitale vient d’une qualité. Nos défauts sont l’envers de nos qualités, et l’on ne voit aucune qualité qui n’ait son envers. Lorsqu’un peuple entre en décadence, l’envers de son génie se montre de plus en plus; il se retourne alors pour ainsi dire et dans son évolution tend à ne nous présenter plus que ses mauvais côtés. Dans sa phase ascendante les défauts paraissent comme l’ombre de ses qualités projetée devant ses pas, dans sa phase descendante les défauts sont comme une ombre qui s’étend insensiblement sur la lumière de son génie et finit par l'éclipser. La décadence dernière d’un peuple est l’éclipse totale de son génie, sa mort complète. Mais la mort d’un peuple n’est jamais si complète, que ses défauts, même après qu’ils l’ont éclipsé, ne laissent encore briller la faible lueur de ses qualités autrefois prédominantes; lueur où les ténèbres l’emportent sur la lumière, et qui n’est pas celle do l’aube, qui est celle du couchant : un souvenir du passé qui se prolonge dans le présent.
Parmi les races humaines, il n’y a que la nègre et la mongole qui aient montré une puissance presque nulle
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de développement. lia race aryenne dont nous descendons est la plus apte au progrès ; mais c’est aussi celle qui ayant mis dans les peuples qui lui appartiennent la plus grande force d’élèvement, leur a ménagé en retour les chutes les plus visibles et les plus profondes. Les abîmes se mesurent aux sommets. Les peuples de race aryenne forment comme une chaîne de sommets intellectuels au milieu de laquelle, dans le monde antique, la Grèce pousse les plus hautes cimes chez les Athéniens; les Indous ni les Perses n’atteignent à ce niveau. Aussi la décadence athénienne est-elle très-visible dans l’histoire, alors qu’on aperçoit à peine la décadence de la Chine qui cependant se montre extérieurement très-civilisée. Qui parle de la décadence des noirs, qui songe à signaler celle des Peaux-Rouges? ces races, et les peuplades qui leur sont apparentées, disparaissent presque sans décliner, elles n’ont point de décadence sensible parce qu'elles n’ont point de progrès apparent. Lorsqu’elles s’élèvent un peu, c’est avec le secours de peuples et de races supérieures qui leur prêtent la main. Encore leur civilisation de reflet porte-t-elle en soi quelque chose d’artificiel et de problématique. Les autres peuvent nous assister, et la civilisation réside beaucoup dans ce pouvoir mutuel, mais nous ne subissons l’influence des autres que dans les limites de notre nature propre et conformément à cette nature : faire des Européens du xixe siècle avec des nègres et des Peaux-Rouges, même avec des Arabes et des Indous, c’est un leurre, un thème à déclamations humanitaires commentées en pratique par des coups de fusil.
Aujourd’hui, bien que les nations existent en se distinguant par des qualités et des défauts qui en font des
individualités, elles possèdent cependant des idées et des besoins communs qui les enveloppent dans un échange réciproque et les portent à se pénétrer. Tous les peuples et toutes les sociétés sont entrées dans la notiou de l’espèce ; elles sont, malgré leur caractère et leurs traditions diverses, implantées dans un même esprit, et dans leur organisme circule, indépendamment de la vie nationale, une vie collective. Dans cette situation, qu’un peuple s'épuise de sève ou s’égare, il peut encore espérer du contact des autres un secours utile, un aliment nouveau fourni a son génie, un exemple, un choc s’il le faut, qui le redresse. Son recours en grâce gît dans la solidarité qui fait aujourd’hui des nations en dépit de leur hostilité temporaire une famille où chacun donne et reçoit, accepte et subit, pétitet profite avec tous. Ce trait distingue particulièrement notre époque de l’antiquité qui enfermait chaque peuple en soi, et le réduisant à ses seules ressources ne lui laissait après l’épuisement de celles-ci aucun espoir de renouvellement. Condamné en première instance, il 11e pouvait en appeler du verdict prononcé sur lui, il était condamné à s’éteindre sur ses ruines.
La solidarité des peuples modernes n’empêche pas néanmoins la loi du progrès de s’accomplir à leur dommage comme à leur bénéfice; elle n’empêche pas les uns de descendre, les autres de monter; — 11e voyons-nous pas dans la famille européenne le phénomène se réaliser sous nos yeux et les peuples d’éducation latine, mi-catholiques et mi-révolutionnaires, deux choses moins contraires qu’il 11e semble, parce que les extrêmes se touchent, après avoir tenu le haut du pavé céder le pas aux peuples réformateurs et qui se rattachent à la
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Réforme ? Cependant les premiers devenus les derniers regagneraient le terrain perdu, s’ils trouvaient le moyen de s’affranchir du catholicisme qui attarde dans le moyen âge une partie des habitants, tandis qu’il précipite les autres dans les aventures. Qu’ils ne s’y trompent pas, la fièvre révolutionnaire qui les dévore n'est pas une fièvre de croissance, de jeunesse et de régénération, e’est une fièvre d’épuisement qui les calcine et les consume, si ce n’est pas une fièvre de décomposition. Qu’ils regardent à leur passé et s’en défient. Qu’ils regardent au delà : Athènes leur dira, elle dira aux Français surtout que la liberté est affaire de caractère encore plus que d’intelligence, de volonté que d’esprit et de culture, qu’elle ne s’improvise pas mais qu’elle se mérite. L’inconsistance morale prive de base même les institutions les mieux conçues. Le type de l’inconsistance brillante dans l’antiquité est l'Athénien. Un grand pays peuplé d'Athéuiens serait mal assuré de garder la liberté, et fût-il le plus spirituel du monde. Aujourd’hui bien plus qu’autrefois, ce qui nuit au ferme établissement de la liberté c’est le manque de caractère et le manque de sens pratique, choses qui ont de l’affinité. Les arts et les lettres font les nations brillantes, — la discipline fait les nations fortes : l’obéissance à la loi. Quand cette loi respectée est celle de la justice, la nation est libre. Toutes les lois ne sont pas justes, mais si l’amour du juste ne se montre que dans le mépris ou la haine de la légalité, la poursuite du juste risque beaucoup de ne se point faire légalement et par voie de réformes accomplies dans l’opinion : elle s’entreprend à coups de révolutions qui, s’efforçant d’atteindre au droit par la violence, et d’un bond dépassant i. 3 i
la mesure du réalisable, méconnaissant le présent par une trop grande hâte de saisir l’avenir, ébranlent ou renversent la légalité, sauvegarde du' droit.
Tout menace ruine où manquent la patience et le caractère. Les peuples que le climat entretient dans un énervement chronique sont voués à la servitude extérieure et intérieure : tels les Orientaux. Les peuples qui après avoir eu le nerf moral le perdent vont à la servitude : leur énervement les livre et les agitations de leur esprit les égarent. La floraison des peuples à vive imagination, à vues générales, plus enthousiastes que réfléchis, plus expansifs que recueillis, est rapide; mais rapide également leur décadence. Us vivent, confiants, dans le climat que leur fait leur génie comme dans une serre chaude, et quand ils sentent la sève se retirer de leurs racines, ils se découragent aussitôt. Leur facilité de démoralisation égale celle de leur enthousiame. Il semble vraiment, à considérer leur destinée, qu’il ne puisse y avoir de qualités brillantes sans mobilité et qu’un peuple très-bien doué pour lès arts le soit nécessairement beaucoup moins, à raison même des aptitudes que ceux-ci réclament, pour la politique et ses conquêtes solides. Qui n’a remarqué le contraste qui existe souvent chez les artistes et les gens de lettres entre la force du caractère et les aptitudes précieuses de sentiment, de goût et d’imagination qui les signalent? Une sensibilité vive, une imagination impressionnable les font ce qu'ils sont, mais ces facultés ne cadrent guère avec la fixité morale qui fait les hommes et les peuples de volonté. La plupart des artistes, quand ils ne donnent pas dans le rêve ou dans l’utopie, sont changeants ou indifférents en politique. Ils s’abandon-
nent à leurs impressions ; les convictions, produits du caractère et nou du simple tempérament, de la réflexion pratique plus que de l’imagination idéale, leur échappent volontiers. Les Athéniens étaient des artistes, les Français sont des artistes révolutionnaires, des poètes théoriciens en politique. Si la civilisation ne doit pas s’éteindre, il faudra toujours cependant qu’il y ait des Athéniens dans le monde; le Midi est aussi indispensable à l’humanité que le Nord. Conçoit-on la société antique sans la Grèce? Si les Français disparaissaient ou tombaient dans la décrépitude, je ne vois pas qui les remplacerait; car la France mourante n’exhalerait pas son âme en quelque autre peuple; elle l’emporterait avec elle, et l’Europe privée de sa chaleur lumineuse se glacerait dans les frimas du Nord, dans la froide pratique, dans l’action sèche et positive. Est-ce possible? les Français répondront; qu’ils n’oublient pas toutefois que les Athéniens les valaient et qu’ils ne survivent que dans leurs œuvres d’art. La Bruyère, Molière, Lafontaine, Rabelais, Montaigne, Pascal et Voltaire ne périront jamais ; avec eux le génie de la France, le génie gaulois, surnagera. Mais prenons garde au latinisme; Rome a trop pesé sur nous, et c'est à son génie malfaisant que nous devons d’avoir enfoui sous une centralisation accablante, celle de la religion, de l'administration, de la loi, de la langue, Les dons inappréciables et variés de notre vrai génie. Rien de plus fertile ni de plus judicieux que le Gaulois, rien de plus uniforme et de plus systématique que le Latin; le premier saura-t-il encore se ressaisir sous le second qui l’a vaincu et se discipliner lui-même dans sa liberté : c’est le problème.
" La présomption perd les peuples, la confiance en eux-
mêmes les 'soutient, le courage les relève aidé de la patience et de l'application. C’est dans l’exercice spontané, dans le frauc usage de ses facultés qu’un peuple se complaît et qu’il se possède. Le point culminant de son existence est celui où il jouit de la complète possession de ses qualités intellectuelles et morales. Mais le moment où il atteint à la conscience de lui-même n’est-il pas celui qui précède son déclin? Les grandes choses qu’il accomplit ne les fait-il pas d'instinct plus que de volonté, et quand il appreud à se connaître dans ses fautes, quand il se prend à réfléchir sur lui-même, qu’il s’observe dans son histoire et se juge, n’a-t-il pas épuisé déjà son fonds original et créateur, u’est-il pas entré dans une période de stérilité relative ? Un peuple peut-il se recommencer? Quoi qu’il en soit, il est certain qu’en cette phase de sa vie, il a perdu l’aisance de renouvellement qui fut l’attribut de sa jeunesse. 11 est entré dans l’âge de raison, mais ce n’est point par la raison seule qu’un peuple se régénère ou s’entretient en vie. Il lui faut des croyances, et que ces croyances fortifiées par l’intelligence le poussent vers une fin commune. La sève monte,' elle vient d’en bas, le cerveau ne peut que l’épurer, la raison que la diriger. Quand chacun se sent dans tous, et tous dans chacun, le peuple est dans le plein de son génie et de son existence : les augures lui sont contraires lorsqu’il se divise contre soi-même, car cette division mène à la guerre civile, commencement de la décomposition. Le sage Phocion, ce philosophe citoyen qui vit poindre dans Athènes la désorganisation de la cité, voyait juste lorsqu’il disait dans ses entretiens :
« Tel est l’ordre établi dans les choses humaines, mon
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cher Aristias, que la prospérité des États est la récompense certaine et constante de leurs vertus, et l’adversité le châtiment infaillible de leurs vices. L’histoire des siècles passés instruit le nôtre de cette vérité, et nous servirons à notre tour de leçons à nos neveux. Examinez ces révolutions qui ont détruit tant d’empires ; ce sont autant de voix par lesquelles la Providence crie aux hommes : « Défiez-vous de vos passions, elles ne vous flattent que pour vous tromper, elles vous promettent le bonheur. Mais si vous prêtez l’oreille à leurs mensonges, elles deviendront vos bourreaux, elles vous conduiront à la servitude ; un tyran domestique ou un vainqueur étranger servira d’instrument à votre punition. »
Toutefois il ne croyait pas non plus, ce sage, à la vertu de la seule raison pour relever un peuple ; il pensait au contraire que « c’est aller plus loin que l’auteur de la nature, que de vouloir détruire nos passions; elles sont son ouvrage et immortelles comme lui; mais il nous ordonne de les tempérer, de les régler, de les diriger par les conseils de la raison, puisque ce n’est qu’ainsi qu’elles peuvent perdre leur venin, et contribuer à notre bonheur. » Déjà l’épée de Philippe était suspendue sur la tête des concitoyens de Périclès, lorsqu’il adressait à ceux-ci cet avertissement douloureux : « Pourquoi sommes-nous aujourd’hui si différents de nos pères? Pourquoi tombons-nous dans le mépris? Pourquoi ne sommes-nous plus heureux? N’en accusez pas, avec les sophistes, une fortune aveugle qui n’existe point ; ne vous en prénez qu’au changement qui s’est fait dans nos mœurs. La soif de l'argent qui nous dévore a étouffé l’amour de la patrie. Le luxe du citoyen refuse tout aux devoirs de
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l’humanité. Les plaisirs, l’oisiveté, la mollesse, mille autres vices ont avili nos âmes. Quel Thrasybule nous délivrera de ces tyrans plus implacables que Cri lias? Rendez-nous les vertus de ces Athéniens qui ont vaincu Xerxès; rendez à tous les Grecs leur première tempérance et leur justice, et vous nous rendrez, en même temps notre ancienne union, et les forces qui ont conservé notre liberté. Dès que les Grecs seront vertueux, ils regarderont encore la Grèce entière comme leur patrie commune. Philippe qui nous brave, et médite notre asservissement en armant nos vices contre nous-mêmes, tremblerait au nom de la Grèce, ou plutôt nous regarderait encore comme les protecteurs de son royaume » Toutes les décadences se ressemblent et montrent qu’elles sont de l’ordre'moral bien plus que de l’ordre intellectuel. Les Athéniens et les Romains de la décadence étaient plus instruits et plus intelligents que leurs pères ; ils en savaient sur toutes choses et sur eux-mêmes beaucoup plus long. Ils voyaient néanmoins, sans réussir à l'empêclier, leur propre déchéance morale, ils assistaient à leur propre corruption et leur propre énervement ; ils eu appréciaient les causes, ils en discernaient les effets — c’étaient dés malades lucides et pourtant inguérissables. Et tel est précisément le caractère distinctif des décadences : à ce symptôme on les reconnaît qu’elles se jugent, se condamnent, et ne peuvent se vaincre. Si elles le pouvaient, la décadence, plus apparente que réelle, ne serait qu’un accident des circonstances, tandis que la décadence véritable est intérieure et qu'elle attaque, ronge, dissout, corrompt et paralyse l’homme dans sa substance la'plus intime, en détruisant la seule chose qui serait pro-
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pre à le redresser — le nerf moral qui disparaît avec la croyance vivante à quelque chose de supérieur à l’individu : Dieu, patrie, liberté, humanité ! (3n ne rétablira jamais de propos délibéré les mœurs publiques en proie à cette gangrène qui résulte de l’absence dans l’Ame d’un ferment divin. La raison a beau prêcher et l’esprit a beau lui donner raison : la société atteinte du mal fatal se défait de plus en plus; la décadence poursuit sa loi, et par la décomposition mène à la pourriture. L’éloquence morale ne brille jamais plus que dans l’étalage des vices et des corruptions propres aux décadences ; c’est alors qu'on voit clairement ce qu’est la vertu et ce qu’elle vaut : ainsi les ténèbres font mieux comprendre la lumière perdue, ainsi la vie se révèle en regard de la mort. Un Phocion appartient au déclin d’Athènes, un Sénèque, un Marc-Aurèle au déclin de Rome ; quand Athènes et Rome étaient saines et fortes, les Thémistocle et les Fabricius suffisaient.
La maladie engendre le médecin, la décadence le moraliste qui enseigne la morale sans persuader de la suivre, le satiriste qui la venge sans la rétablir. Plutarque, au début de la rie de Phocion, se livre à des considérations remarquables sur la douceur qu’il convient selon lui d’employer envers un peuple qui assiste à sa propre décomposition, et que le spectacle de son impuissance et le souvenir de ses grandeurs éteintes ont rendu ombrageux et susceptible à l’excès. C'est du Montesquieu mêlé à du Socrate. Comparant ensemble Caton et Phocion : « Une extrême sévérité, dit-il, faisait le caractère de Caton le jeune : ses mœurs n'avaient rien de cette douceur, de cette persuasion qui seule attache le peuple; et faute
do condescendance, il n’eut aucun crédit sur la république. »
< Il en fut de lui, ce me semble, comme des fruits qui viennent hors de saison ; on les voit avec plaisir, on les admire, mais ils ne sont bons à rien. »
J’admire avec Plutarque l’âme douce et vaillante, l’intelligence supérieure et le cœur athénien cachés sous les traits rudes et l’air repoussant de Phocion. Quant à Caton, il m’a toujours fait l’effet d’un pédant d’austérité et de vertu républicaine. Mais Phocion a-t-il empêché la décadence d’Athènes plus que Caton celle de Rome ? Ils se valent dans leur impuissance. Qui jamais guérira un peuple? Lui décrire sa maladie avec des exhortations et des préceptes ce u’est pas lui rendre la santé; car sa maladie est une consomption de son être moral, une phthisie de l’âme. Qu’on lui fasse une âme nouvelle, il sera renouvelé et se dispensera d’être prêché. Dites-lui la parole qui fera de nouveau battre son cœur, qui remplira d’une foi quelconque, d’inspiration, de courage et d’élans, sa poitrine vidée! Voilà ce qu’il lui faut; mais il attend, regarde, et ne voit rien venir. Sur un peuple qui se développe, quelques individus, un seul souvent, peuvent beaucoup ; mais ce qu’ils peuvent sur lui c’est avec lui ; sans lui, les plus grands, les plus purs, les meilleurs s’épuisent en vains efforts ; est-il d’ailleurs certain que le ver mortel n’est pas en eux-mêmes? Rien ne montre mieux le tragique génie des décadences que la stérilité des Phocion et des Caton. La mouette qui annonce la tempête et le naufrage, le corbeau croassant qui annonce la mort et la pourriture, ne les conjurent pas. Lorsqu’un peuple en est là, il n’y a plusqu’un moyen d’être puissant aveclui, c’est d’aggraver
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sa décadence eu l’exploitant, de le corrompre davantage en se servant de sa corruption. C’est d’être, non pas Phocion ou Démosthène, Caton ou Cicéron, mais Philippe de Macédoine, César, Napoléon. Ceux-là sont de glorieux fossoyeurs.
Phocion pense que ce n’est pas connaître les hommes, que de vouloir les exciter aux grandes actions autrement que par une branche de laurier, ou une statue. Phocion n’a tout à fait raison que lorsqu’il n’y a plus de grandes actions à faire. Lorsque le temps des grandes actions est venu ou n’est pas encore passé, les peuples trouvent toujours des hommes pour les accomplir; et si la faiblesse humaine y met quelque chose du sien, si la branche de laurier ou la statue Contribuent à déterminer la volonté, elles ne sont pas seules à la déterminer : une inspiration plus noble porte à les mériter; car pour faire une grande action, comme pour faire une belle œuvre, il faut l'inspiration grande, la grandeur dans le cœur d’où s’élancent les grandes idées. Faites grand, Sire, est le mot du charlatanisme politique; qui est grand n’a pas besoin de recommandation, qui ne l’est pas jamais n’atteindra jusqu’à la grandeur. La force des grandes choses n’est plus au cœur des peuples en décadence, et pour qu’elle y renaisse il faut qu’ils renaissent eux-mêmes en quelque foi nouvelle capable de les leur inspirer.
La Grèce fut grande, et ce qui empêche la grandeur de la Grèce moderne c’est la grandeur de la Grèce ancienne. Le passé de gloire que rappelle le nom de celle-ci efface celle-là. Les Grecs modernes sont à l’égard des Grecs anciens dans la situation du fils d’un grand homme: la comparaison, si elle ne les accable, les amoindrit. Ja-
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mais les Grecs ne redeviendront leurs propres égaux, ils ne redeviendront jamais leurs semblables. Ce sentiment des Grecs d’aujourd’hui , à quelque degré, devait être déjà celui des contemporains de Phocion à l’égard de leurs ancêtres. Vit-on jamais un peuple ressusciter? Il n’y en a pas d’exemple dans l’histoire ancienne, les peuples qui ressuscitent sont des peuples qui ne sont pas morts et qu’on enferma vivants dans leur tombeau. La Grèce n’a pas été tuée, elle a vécu. Il n’a pas succombé sous le Macédonien, le peuple qui a vaincu Darius et Xerxès, il s’est atraissé. Philippe, Alexandre, et finalement les Romains n’ont été que les liquidateurs d’un héritage ouvert. Ne confondons pas le mort et l’épitaphe. On parle de despotisme. Mais il en est de deux sortes : celui qui comprime un peuple vivant et celui qui s’empare d’un peuple abandonné de lui-même. Le premier, violent, s’adresse à des volontés rudes et grossières ; il a du biceps. Le second, doux, énervant et subtil, s’adresse à des énervés, à des raffinés, à des corrompus : se modelant sur sa victime en des replis sinueux, plus civilisé que barbare, il ne terrasse pas, il enlacé, enveloppe, étouffe tendrement les nations; il les achève en caressant leurs défauts, en flattant leurs vices, en se faisant pour être leur maître le valet de leurs appétits. Son complice, il le trouve eu eux. L’extrême rudesse et l’énervement sont également incompatibles avec la liberté. Dans le premier cas, c’est l’intelligence qui manque, dans le second l'énergie et la foi.
Le despotisme sinueux est celui des décadences.
Rien de plus funeste aux faibles que l’amitié des grands. L’amitié des Romains pour les Grecs, pour les Juifs,
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pour les Égyptiens est le prélude de leur fin; c’est l’amitié du loup pour la brebis. Le protectorat ouvre la porte à la servitude, mais la décadence ouvre la porte au protectorat. Philippe entra par cette porte en Grèce ; les Athéniens divisés appelèrent le loup dans la bergerie.