‹ Considérations sur l'histoireChapitre 118 sur 143 · ALEXANDRE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE

La Macédoine, reflet de la Grèce. — Alexandre et les Athéniens; conquérant pour leur plaire. — Héros romantique. — Son œuvre. — Son caractère : générosité, superstition, gloriole.

La Macédoine, pays de montagnes et de forêts, à l'extrême nord de la presqu’île hellénique, occupait vis-à-vis de celle-ci une situation analogue à celle du Piémont vis-à-vis de l’Italie. Elle dut sa naissance à une colonie d’Argos qui peupla, deux siècles avant, Salamine, le pays d’où devait descendre sur la patrie déclinante la première domination étrangère. Cette fille bâtarde se rattachait encore par d'autres liens à la Grèce. Philippe fut élevé à Thèbes comme Pyrrhus ; il emprunta à son bataillon sacré l’idée de la phalange macédonienne; Alexandre fut un disciple d’Aristote et d’Homère. La Macédoine était devenue au temps de Philippe une école militaire ; elle s’élevait et se disciplinait sous sa main, tandis que la Grèce privée de chefs s’énervait et se divisait. Philippe devait donc gagner la partie. Mais la Macédoine manquait d’éléments civilisateurs, elle n’avait rien à donner à la Grèce dont elle ne pouvait au contraire que s’alimenter; ce n’était qu’un État militaire, et le fils de Philippe,

LA GRÈCE

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plus glorieux que lui, ne dut sa gloire qu’aux armes : ses armées et la méthode guerrière que son père lui avait préparées étaient macédoniennes, sa culture était grecque : un reflet. Entre l’Asie et la Grèce, la Macédoine était impropre à l’existence personnelle, elle devait rester sans originalité. L’Asie attirait ses armes, mais la Grèce fascinait son esprit et le subjuguait. Alexandre ne songeait qu’à elle en faisant la conquête de l’Asie; ce que pensaient de lui les Athéniens, voilà quel était son souci. Les Macédoniens, grossiers, demi-barbares, n’étaient que des comparses engagés dans la pièce de la conquête de l’Orient que le héros vaniteux jouait pour les Athéniens, seul public digne de lui et dont il ambitionnât les suffrages. A la bataille de l’Hydaspe contre Porus, se voyant sur le point d’être entraîné par le fleuve qu’avaient grossi les pluies et se soutenant à peine sur une terre glissante, il s’écria, dit-on : « O Athéniens 1 pourriez-vous imaginer à quels périls je m’expose pour mériter vos louanges ! » Serait-il paradoxal de penser qu’Alexandre conquit l’Asie à seule fin de se faire admirer des Athéniens?

Plutarque nous informe que « rien ne le mettait plus hors de lui-même et ne le rendait plus inexorable que d’apprendre qu’on avait mal parlé de lui ; il faisait voir alors qu’il préférait sa réputation à sa vie et à l’empire même. » Irrité contre Clitus qui semble lui marchander sa gloire : « Ne vous semble-t-il pas, dit-il, que les Grecs sont au milieu des Macédoniens comme des demi-dieux parmi les bêtes sauvages? » — a Pour tout le reste, continue Plutarque, c’était le plus aimable des rois dans le commerce de la vie; il ne manquait d’aucun moyeu de plaire; mais il se rendait importun à force de se vanter : outre

qu’il se portait de lui-même à exalter ses propres exploits, il se livrait aux flatteurs qui par ce moyen le maîtrisaient à leur gré et mettaient à la gêne leB convives plus honnêtes qui ne voulaient ni* lutter avec ses adulateurs ni rester en défaut sur ses louanges; ils auraient rougi de l’un, et l’autre les exposait aux plus grands dangers. » Il ne se proclame pas positivement fils de Jupiter, mais il laisse dire. Son goût pour la flatterie excède son goût pour le vin. Il est lettré, mais encore plus désireux de le paraître. Il écrit à Aristote et le réprimande d’avoir livré à la publicité une partie de sa doctrine parce qu’il ne. sera plus seul à la connaître. « En quoi donc, lui dit-il, serons-nous supérieurs au reste des hommes, si les sciences que vous m’avez apprises deviennent communes à tout le monde? » Ah! comme il dut boire avec délices les louanges de ces députés qui, peu de' jours avant sa mort, le vinrent adorer et l’appeler dieu tout net I

Alexandre s’est promené victorieux jusqu’au Gange — et après? Après, le rideau tombe et ne se relève que sur les combats de ses généraux qui se disputent les lambeaux d’un empire artificiel. Alexandrie, que le héros fonde en passant et de hasard, devient un foyer où se rencontrent le judaïsme et l’hellénisme. Mais c’est encore la Grèce qui fait d’Alexandrie ce qu’elle est, Alexandre n’y pouvait rien et ne savait rien de ce que deviendrait son unique fondation. L’histoire offre de ccs raccrocs en grand nombre, où sa majesté le hasard broche sur l’implacable logique des effets et des causes.

Un nom et une ville, c'est tout l’héritage que le héros romantique laisse à la postérité. Car je ne vois pas ce que ses conquêtes ont donné à la civilisation j je ne discerne

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pas ce que l’Occident a pris à l’Orient, ni ce que l’Orient a pris à l'Occident dans le rapprochement éphémère qu'ils durent à son épée. Mais l’on nous a enseigné au collège qu’ Alexandre a relié l’Orient et l’Occident , ne faut-il pas dire amen ? Les croisades auraient achevé cet ouvrage. Quand donc en linirons-nous avec ces clichés 1 J’admettrais pour ma part tout aussi volontiers qu’une étincelle de progrès a jailli du choc des Perses et des Grecs daus les guerres médiques. Athènes en a profité, niais Xerxès et l’Asie? et puis, c’est en repoussant l’iniluence perse qu’Athènes a tiré avantage pour sa propre grandeur de l’invasion orientale : d’échange, je n’en vois aucun, et je me refuse à croire que sans Xerxès, sans Alexandre, et sans Baudouin, comte de Flandre, l’Orient et l’Occident eussent célébré des noces moins fécondes.

Alexandre n’en a pas moins rempli dé son nom et l'histoire et le théâtre. A la première nouvelle de sa mort rapportée dans Athènes, Démade ne voulut pas qu’on y ajoutât foi : « Si la nouvelle était vraie, disait ce rhéteur, l’odeur d’un tel mort se serait déjà répandue dans toute la terre. » A la bonne heure! Nous ne sommes pas certes obligés d’en dire autant, et néanmoins nous nous laissons encore à distance éblouir par le météore. L’expédition d’Alexandre ! quel thème superbe à exploiter pour la littérature! Cependant, même au point de vue de la gloire pour la gloire, quelque chose me gâte le héros macédonien : c’est qu’il n’a jamais été vaincu. Plutarque avance que la plupart des ennemis qu’il eut à combattre n’étaient pas difficiles à vaincre ; il pense que s’il courut quelquefois de grands dangers, c’est qu’il aimait à s’exposer au plus fort de la mêlée, avec la

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témérité et l’ardeur bouillante d’un soldat. Mais en général, les Perses, amollis par les richesses et par le luxe, n’opposaient à ses Macédoniens, aguerris par de longs combats, qu’une faible résistance. César a donc, sur ce point, une grande supériorité sur Alexandre. Xénophon reconduisant les dix mille dans leur patrie à travers des pays hostiles, luttant contre les difficultés du terrain en des contrées inconnues, contre des ennemis inconnus également qui le harcèlent ou lui barrent le passage, contre le froid, le chaud, la fatigue, le découragement et l’indiscipline de sa petite troupe : voilà qui me semble, sauf erreur, bien au-dessus de l’expédition invariablement triomphante du vainqueur de Porus. César a vaincu des Romains conduits par un grand général, Pompée; Alexandre n’a trouvé sur son chemin personne qui le contraignit à montrer son génie. « La carrière militaire d’Alexandre, dit son biographe, ne fut pas longue ; à peine occupe-t-elle l’espace de douze années. S’il avait vécu plus longtemps, aurait-elle été constamment suivie des mômes succès? Son bonheur ne se seraitil pas enfin démenti? 11 est bien peu de héros qui n’aien ' éprouvé, après un si long cours de prospérités, les inconstances de la fortune. »

La mort l’a retiré à temps du jeu : suprême chance d’un héros chanceux.

Il meurt cependant en ivrogne et en superstitieux. L’ivresse de ses triomphes et de la flatterie avait-elle cessé de lui suffire ? Le penchant à la superstition n’a pas lieu de surprendre chez un héros qui, tout disciple d’Aristote qu'il s’estimait, fut à ce point homme d’imagination. Napoléon pour un rien eût cru aux présages, aux oracles ; la

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