ROME RÉPUBLICAINE
Son génie abstrait. — Influence de Rome : la Gaule latinisée. — La langue. — Administration des pays conquis. — Conquête, esclavage. —
Le courage romain. — Le caractère, fonds national. — Rome agricole, la terre et la politique. — Sénat et tribunal, lutte. — Nivellement. —
Le Césarisme. — Engrenage de la conquête : Carthage et Rome. — La guerre civile, Sylla.
Ce que nous appelons notre civilisation est, sauf la science, l’industrie et le gouvernement représentatif, un produit de la Grèce, de Rome et de la Judée. Quelle part dans ce produit sied-il d'attribuer à Rome? Nous ne lui devons pas le christianisme et la réforme, nous ne lui devons pas la renaissance, puisque sa littérature et sa phi- • losophie, elle-même en emprunta l’inspiration à la Grèce.
La part de Rome se trouve dans les lois, dans l’administration, dans le culte des peuples d’éducation romaine, qui ont cumulé la Rome nouvelle avec l’ancienne et superposé le Vatican au Capitole.
Les anciens Romains sont des soldats, des légistes, et des administrateurs. L’âme de leur législation est l’éga- „ lité ; l’âme de leur administration la centralisation; l’âme
de leur armée la conquête. Égalité, centralisation, conquête, on la reconnaît partout dans ces traits de sa physionomie morale qu’elle a burinés de la pointe de son glaive sur le marbre du temps. Les peuples qui ont fait sous sa main leur apprentissage en portent la trace, ils sont encore marqués à son effigie. La Rome du catholicisme n’a pas trahi le génie de son aînée ; elle est encore la conquête, la centralisation, l'égalité, celles des consciences dans la commune servitude. Le Capitole et le Vatican, Rome ancienne et Rome moderne sont pour beaucoup dans ce que le monde garde de despotisme, leur contingent est faible dans ce que le monde possède de liberté : les progrès de la liberté se sont accomplis dans tout pays en diminuant ce qui fut Rome, la centralisation et la conquête. La difculté qu’éprouvent à réaliser la liberté les nations latines, deux fois filles de Rome par l’éducation, vient de ce que le génie romain, incompatible avec la liberté, a plus lourdement pesé sur elles et s’y est plus longtemps conservé.
Le Français est un Gaulois latinisé ; le Germain qui l’a conquis sous le nom de Frank ne lui a laissé que son nom. Point d’affinité entre Celtes et Germains qui n’ont pu se mélanger comme l’ont fait les Saxons et les Normands.
■ L’invasion germaine a disparu eu Gaule comme une inondation qui, sans avoir pénétré le sol, s’évaporerait dans les airs. Il n’en est pas de même du double conquérant romain qui dans son moule administratif, civil, politique, littéraire et religieux a su emprisonner et façonner le mobile génie du Gaulois. Phénomène qui ne s’explique que trop aisément I Le Gaulois, ingénieux, fécond, pétri d’esprit, d’imagination et de bon sens, manque de consistance morale; ce seul défaut a suffi pour le livrer à l’influence
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néfaste de Rome. Les caractères faibles, ou trop mobiles, qui ne trouvent pas en eux-mêmes leur discipline, l’empruntent nécessairement au dehors. Le Gaulois était trop près de Rome, ce fut son malheur, et Rome était tout discipline, mais discipline infertile et sèche : le Gaulois fut mal élevé par la Rome des Césars. Vint la Rome des papes qui acheva l’œuvre néfaste. Au Gaulois maintenant à se discipliner lui-même — ou à périr.
Le Romain a mis sa force de volonté et sa force de systématisation au service de son ambition : son esprit et son caractère se sont unis pour dominer. La puissance de sa volonté lui a permis de conquérir le monde, l’aridité de son intelligence l’a empêché de rien faire de sa conquête. Les Romains sont des théoriciens qui s’appliquent avec énergie à tout enfermer dans des formules. Leur esprit est un esprit de syllogisme. Ils vont du général au particulier, de la théorie à la pratique, c’est leur allure naturelle, à l’inverse des peuples d’induction, des peuples individualistes et réformateurs, qui vont de l’individu à l’État. L'homme sans doute ne peut se passer de théorie et de généralisation ; la tendance syllogistique de l’esprit latin est utile, elle est nécessaire dans une bonne mesure, mais elle devient funeste lorsqu’elle l’emporte au point de tout entraîner à sa suite; car elle ne laisse alors de place qu’à l’imagination ou à la pure logique, l’une et l'autre se donnant carrière aux dépens de l’observation, de la tradition, des possibilités du présent et des exigences de la réalité. Le Gaulois, peu à peu absorbé par le latin ', en est venu à 11e plus représenter que
1. Les vrais écrivains nationaux sont de souche gantoise. Quelle saveur et quelle variété, quelle originalité judicieuse et pénétrante! Montaigne*
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l’art académique — la rhétorique où se noie l’individualité du style et de la personne — et la révolution à coups de formules et à coups de fusil où se perdent le sens politique et la liberté. Voit-on bien maintenant ce qu'est Rome dans ce que Rome nous a coûté ?
L’abstraction et la discipline dérivant de formules générales ne sont point faites pour dégager la vie individuelle et la vie nationale ; elles sont faites pour les comprimer. Rome est réglementaire et la vie est diverse. Les effets de la théorie et de la centralisation, Rome nous les a montrés sans nous en détourner : nous avons lu l’histoire romaine, nous eu avons bourré nos livres et notre enseignement, et nous ne l’avons point comprise. Le génie romain, abstrait et légiste, manque des sources de la vie. Ses dieux, Rome les tire de partout, et de la Grèce principalement; sa seule originalité consiste à leur enlever la leur en en faisant, à son image, des abstractions. La littérature, les arts, la philosophie des Grecs au contactée Rome se glacent et se figent : ce qui est poésie devient littérature, ce qui est sculpture devient statue, ce qui est philosophie devient dissertation, ce qui est éloquence devient rhétorique. Rome n’a produit ni un dieu, ni un poème qui lui soit propre et dont on puisse dire que sans la Grèce elle l’eût imaginé. Elle ne possède en propre tout à fait qu’un historien. Tacite, et Juvénal, un sati-
ltabelais, Marot, La Fontaine, La Bruyère, Molière sont gaulois. Le siècle de Lonis XIV est latin, pompeux, académique et classique à faux; le dixhuitième est mélangé, la veine gauloise se retrouve dans Voltaire, Diderot et Beaumarchais mêlée au latinisme. Avec Richelieu, fondateur de l’Académie, la langue se nivelle et se dessèche, elle perd sa moelle; comme l’État despotique elle dévore l’individu et s’eu nourrit. Le latin dit : La langue, c’est moi.
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rique, tous deux moralistes vengeurs de la Rome civique, écrivains admirables, mais romains exclusivement. César écrit en conquérant; quant à Virgile, il a dérobé le miel de ses vers au mont Hymète, Horace est issu d'Anacréon, Lucrèce de Démoerite; Cicéron de Démosthêne comme orateur, de Platon comme philosophe.
Mais ce qui juge surtout Rome et la condamne, c’est qu’elle n’a pas su engendrer une colonie. Habile à tout conquérir, elle fut inhabile à rien engendrer.
La langue latine et la langue grecque feraient déjà deviner, dans leur diversité, l’infériorité de Rome à cet égard. La langue grecque est riche, souple et liante, un même mot en renferme plusieurs et se décompose : dans son admirable organisation, moins unitaire, j’allais dire moins despotique que la langue latine, elle renferme une agglutination d’éléments qui lui permettent de se diviser et subdiviser sans se perdre. Le latin, concentré, homogène en quelque sorte, indivisible, soumet à un joug sévère les esprits, il laisse un bien moindre jeu aux individualités. L'esprit latin ne sait qu’uniformiser. Qu’ont fondé les Romains en Afrique et ailleurs ? des colonies militaires. Nous n'y avons pas même réussi. Les Grecs viennent jusque dans le Latium faire souche; les Romainsqui vont partout et qui s’emparent de la Grèce ne laissent que des ruines. Les Grecs et les Carthaginois n’ont pas fait de sujets, ils ont créé une famille. Rome s’étend et s'impose, tout en restant solitaire, résumée en soi. Elle dessèche ce qu’elle touche, parce que ne pouvant inoculer aux peuples conquis l’esprit romain qui n’appartient qu’à Rome, elle se montre également inhabile à régner sur eux en leur laissant leur esprit, et qu’elle ne peut dès lors que les
stériliser en tarissant le principe de leur vie personnelle. Sans doute elle leur -laisse, selon ses convenances, une certaine latitude de mouvement, tolère leurs coutumes, leurs mœurs, même leurs institutions quelquefois; elle ne les atteint pas moins à la racine par sa domination arbitraire : les peuples sous sa loi ne gardent que le privilège de mourir lentement au lieu d'être sacrifiés d’un seul coup. C’est que Rome est incapable de comprendre autre chose que Rome. C’est qu’elle administre et ne sait pas organiser : pour administrer il suffit d’être le plus fort et d'avoir des préteurs ou des préfets qui font prévaloir un système uniforme d’autorité ; organiser suppose que l'on connaît les éléments d’une situation, et qu’on les groupe sans les détruire ni fausser leurs naturelles affinités. Rome n’eût pas été Rome si elle s’était entendue à cela.
La mythologie, la poésie, l’administration et la législation des Romains sont un produit de la volonté et du cerveau; le sentiment, excepté dans le tendre Virgile qui est
le. moins romain des Romains, n'a guère de place entre
deux : l’imagination est pauvre et sèche comme la sensibilité. Les Romains sont des rationalistes, gens positifs, dont l’affaire est, avec le ménage politique de la cité, de gouverner le monde après l’avoir vaincu. Admirons, puisqu’il le faut, leurs édifices, leurs aqueducs, les temples où ils logèrent leurs dieux-citoyens, images abstraites de l’État; admirons les édifices et les amphithéâtres colosses destinés au peuple- roi; admirons l’organisation de leurs camps retranchés et celle de leurs légions; admirons leurs voies monumentales, dur réseau de la conquête : mais si nous voulons respirer retournons à Athènes;
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partout où Rome est présente on manque d’air et l'élan des Ames est brisé. Ce despotisme de pierres de taille vous écrase ; l'ombre de ces monuments est froide comme l’ambition qu’elle accuse, cette législation condensée en formules vous étreint , cette savante administration dont l’esprit s’est aiguisé sur le marbre de la conquête vous pénètre comme une lame d’acier et vous glace les os.
Pourquoi donc aimerions-nous ce peuple de juristes et de conquérants qui ne nous a fait que du mal?
Polybe rêve avant César un État universel, une Rome dont les pays conquis seraient les. provinces; il pense de bonne foi que là se trouve l’avenir, le salut des nations et leur bonheur. Rome n’est-elle pas selon lui « le plus beau en même temps que le plus utile ouvrage du destin ? » Les peuples en régie ne furent pas de cette opinion. Les Romains étaient en tout gens de méthode e£ de pratique *. Les concussions de Verrès ne sont qu’un phénomène général sur lequel Cicéron projette tardivement la lumière de son éloquence. Ce phénomène que Verrès a seulement porté à son maximum, fait le fond de l'administration des provinces. Les gouverneurs vont s’y enrichir, ils les drainent et rapportent à Rome leurs richesses. Les provinces ont le droit de se plaindre, ce droit est inscrit dans la loi ; mais la loi ce sont les sénateurs et les chevaliers qui l’appliquent, et les gouverneurs sortant de leurs rangs appartiennent à leurs familles. D’ailleurs, le peuple se soucie-t-il de faire justice aux provinces : il n’est pas philosophe, il n’est pas humanitaire et cosmo-
1 Le paysan du Danube de La Fontaine traduisait :
..... Gens de rap-ne et d’avarice.
Sii CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
polile, il est romain. Rome a fait un code où nombre de principes de justice se rencontrent dont nous lui avons emprunté l’expression ; elle a des maximes de droit irréprochables ; mais le suum cuique n’est que pour les Romains, il n’est pas à l’adresse des peuples conquis, s’il l’était on commencerait par leur laisser le droit à l’existence que l’antiquité ignore, et Rome très-particulièrement. La conquête est le droit, l’exploitation des États conquis est le fait. L’usurier fleurit à Rome, l’administrateur à l’étranger; deux indices de sens pratique chez ce peuple d’utilitaires et de glorieux. L’esclavage est dans tout le mondeantique un effet du droit de conquête. Mais Rome en a fait la théorie"; ses légistes prirent la peine d’expliquer que l’esclavage est légitime parceque le vainqueur a le droit de tuer le vaincu : en l’enchaînant simplement à son service il commente sa peine et montre sa clémence. Il montre aussi qu’il sait tirer parti de la guerre et qu’il en cultive les fruits, car l’esclave mort ne serait plus bon à rien. Le vieux Caton, le Romain par excellence, ne ménageait pas les siens. L'esclave sur lequel on a droit de vie et de mort sert à toutes fins, et s’il plaît à ses maîtres de le consacrer dans le cirque à leurs menus plaisirs, ils n’excèdent pas leur droit. Qu’est-ce donc que veulent Spartacus et ses complices? ils sont dans leur tort; qu’ils attendent le jour prochain où la fraternité et l’égalité des hommes seront proclamées, où l’on fera chrétiennement des esclaves du sol, des serfs de la glèbe.
Il a coulé d&l’eau sous les ponts du Tibre depuis que Spartacus s’est révolté et que la main de Rome s’est retirée de dessus les peuples. Où en sommes-nous pourtant? Le droit individuel est proclamé, c’est vrai, et nous
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n’avons plus que des esclaves de l’ignorance, de la misère, des passions aveugles et haineuses ; mais le droit international est à peine ébauché et sans autre sanction que la force. S’il triomphe c’est par l’appui de ce qui le contredit; effet de hasard et de chance. Il lui faut pour exister une conjonction fortuite d’égoïsmes nationaux, d’intérêts • ligués qui ne se soucient que d'eux-mêmes, non de lui. Depuis que les iniquités de Rome s’écroulèrent sur sa tête, quel peuple a été fondé à faire la leçon aux Romains? On a coloré l’ambition et l’amour-propre national de beaux noms et de prétextes sublimes, on ne les a pas remplacés. La force n’a cessé de primer le droit en l’opprimant, elle a été, elle est encore la plus forte. Mais le droit finira par la réprimer en mettant la force de son côté en même temps que la conscience. Il lui est supérieur, chacun le sait, chacun le sent aujourd’hui; le sentiment universel de la supériorité du droit sur la force, que celle-ci vienne des choses ou des hommes, est l'âme de notre temps. La morale n’est pas la politique, elle est néanmoins entrée dans la politique; quand ce ne serait que par l’unanime protestation des honnêtes gens. L’honnête homme est devenu une puissance : les puissants comptent avec lui et le cx-aignent en secret ; son verdict les trouble dans leur possession, quoiqu'ils disent.
Ils prennent la peine de le combattre, ils lui rendent l’hommage indirect dont parle La Rochefoucault, celui du sophisme et de l’hypocrisie. Rome et l’antiquité n’y mettaient point ces façons ; elles prenaient sans s’excuser. La politique et la morale ne se confondent pas, mais c’est leur étendue inégale qui les distingue, non leur principe. Gomment, si la politique a pour objet la liberté par
la justice; comment, si les gouvernements prétendent être les organes du droit, la morale et la politique pourraient-elles se contredire ?
L’existence de Rome n’est le plus beau en même temps que « le plus utile ouvrage.du destin » que pour nous enseigner a contrario, et par les résultats négatifs de la conquête, le droit international fondé sur le respect des individualités collectives. Au temps de Rome, ces individualités étaient moins consistantes et moins accusées qu’aujourd'hui ; la Grèce et la Gaule cependant existaient, ainsi que la Germanie ; il y avait déjà là ce qui au fond constitue une nation ; un caractère national. Le portrait du Germain tracé par Tacite est encore ressemblant, celui que César a tracé du Gaulois est frappant, aucun trait de sa physionomie n’a bougé depuis, pas un ne s’est ajouté à ceux qu’indique le vainqueur des Gaules, et s’il s’est graduellement effacé sous le latinisme Irop victorieux il ne s’est point modilié : qu'on supprime le Latin dans le Français, il restera le Gaulois; qu’on supprime le Gaulois il ne restera rien. Les institutions se modifient, les habitudes et les mœurs, l’esprit jusqu’à certain degré : le caraclère, alors même qu’il diminue, s’altère, s’aigrit ou se corrompt, ne change pas essentiellement. Un peuple qui cesserait d’être fidèle à son caractère deviendrait un autre peuple. Rome n’a pu s’assimiler aucun des peuples qu’elle s’est assujettis, elle n'en a transformé aucun. Au début du moyen âge les nationalités se mêlent, des couches nouvelles se superposent aux couches indigènes; c’est la conquête sous forme d'invasion. Dans cet alambic barbare où fermente le moyen Age naissant, des croisements s’opèrent, mais cette chi-
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mie violente n’empêche pas les éléments de n'accepter que leur loi et de ne se grouper que suivant leurs affinités : il en est qui, superposés, mêlés, terriblement agités, cependant ne se combinent point et résistent même au mariage mixte, cette clef de la transformation des familles, des races et des peuples. Entre les Romains et les nations conquises, quelles qu’elles soient, pas de fusion. Ils ne savent qü’êlre les plus forts. Qu’on nous montre les lieux où ils éveillèrent la vie, où ils délivrèrent l’esprit et donnèrent l’essor aux facultés? Ils sont les ennemis de toute originalité, individuelle ou collective : •devant eux nulle diversité n’a droit à l’exisence, eux seuls existent dans le monde et le monde n’existe que pour eux.
Il n’y a que les Étrusques — cousins germains des Grecs, — et les colonies grecques qui constituèrent en Italie des foyers de vie originale. Organisés en Étals fédérés alors que Rome était encore au berceau, ils formaient une puissante nation depuis les Alpes et les plaines lombardes jusqu’au Vésuve et au golfe de Sorrente. Rome, qui leur emprunta ainsi qu'aux Sabins une partie de sa population et selon toute apparence ses derniers rois, met bon ordre à leur existence en les remplaçant par une colonie militaire. Les Étrusques pourtant ont laissé un art, les Romains n’ont laissé que des édifices; les Étrusques revivent dans' les Toscans, les Romains ne se sont guère survécu que dans les institutions du despotisme .
Le Romain n’abonde pas en idées, ce qui le dispense des digressions ; ne voyant qu’un but, il ne connaît qu’un cheiüin. Il s’étend et n’est pas expansif. Son ambition envahissante ne l’isole pas de Rome, elle l’y ramène au contraire sans cesse. C’est pour Rome, c’est en Romain qu’il
pense et qu’il agit. Tant que Rome grandit, il ne se soucie des honneurs que pour elle, son triomphe est le sien ; c’est Rome qui passe avec ses généraux sous des arcs de triomphe, c’est Rome qui se courbe frémissante avec eux sous les fourches caudines. Son courage s'inspire de l’orgueil plus que de la vanité : l’orgueil est une maladie de la volonté, la vanité une maladie de l’imagination, et le Romain manque d’imagination. La vanité ne s’attache qu’aux peuples artistes, elle s’insinue dans tout ce qu'ils font. Leur courage en donne la preuve comme leur esprit. Chez les Perses, les Athéniens, les Arabes, il prend quelque chose de bouillant et de chevaleresque où se mêle de l’ostentation, il devient bravoure et souvent témérité vaine. La bravoure est une prouesse en public, une brillante passe d’armes. La témérité est le courage aveugle qui ignore le danger, ou qui s’exalte à sa vue et le brave dans une demi-folie où le vertige de l’amour-propre s’unit à celui que donne l’enthousiasme. Chaque peuple se retrouve dans son courage : celui de l’Anglais est fait d’orgueil et de flegme, celui de l'Allemand s'inspire du devoir et de la discipline. Le courage français est fougueux, tout d'élan, propre à l’offensive ; c’est le courage d’assaut et à l’arme blanche. « Redoublez donc de constance et d’ardeur, s’écriait naguère un avocat patriote s’adressant aux défenseurs de la France aux abois. Jusqu’ici l’ennemi n’a été supérieur que par le nombre des canons. 11 n’a ni votre courage ni votre dévouement. Retrouvez cette furie française qui a fait notre gloire dans le monde et nous sauverons la patrie. »
Être mis à l’ordre du jour de l’armée, c’est l’ambition suprême du soldat français; il chérit la gloire de son pays
mais il y chérit aussi la sienne. Le Romain voit sa gloire dans Rome. Son courage a de l’analogie avec le courage anglais. Si dans le cœur se gravait matériellement ce qui est dans l’âme, on trouverait dans celui de l’Anglais couché sur le champ de bataille les mots : Englishmansum ; on eût lu dans la poitrine ouverte du Romain la célèbre devise : Civis romarins sum . Cicéron qui a su parler, mais qui a su mourir, et sans phrase, dit dans son Traité du devoir qu’il ne faut jamais fuir le péril, qu’il ne faut pas non pins le chercher et s’offrir à lui sans cause, car rien n’est plus sot. En effet, il y a de la sottise dans la témérité, une sottise de vanité. Ce n'est point la vanité qui fait étendre à Scævola son bras sur l’ardent brasier et qui l’y laisse consumer : non, c’est un héroïsme d’orgueil, une inspiration romaine ; la pensée de Rome glorifiée par son acte l’assiste et le rend impassible à la douleur. Ce n’est point davantage la vanité qui fait parler Régulus contre Carthage, alors qu’il sait qu’il parle contre lui-même et que ses conseils dictent l’arrêt de son supplice.
L’orgueil de Romeest le fonds du Romain, l’orgueil a fait de Rome ce qu’elle est.
Verutn hæc tantum alias inter caput extulil urbes Quantum lenta soient inter viburna cnpressi.
Tel un fier cyprès
Laisse ramper sous lui la viorne dans l’herbe.
Tel entre les cités monte son front superbe '.
Les Romains ne sont pas seulement unis, ils sont un dans l’orgueil de Rome : il n’y a qu’un Romain. Uniformité au dehors, uniformité au dedans ; cela ne cessera que lorsque commencera la désorganisation. 'Certaines