‹ Considérations sur l'histoireChapitre 123 sur 143 · Plutarque, Vie de Pyrrhut · texte numérisé non relu

Plutarque, Vie de Pyrrhut

î. Le Latium ancien et moderne.

53i CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.

religieusement conservées, car les Romains à cette époque connaissaient principalement les dieux champêtres; témoin la déesse Segesta qui présidai! aux moissons. Nous voyons encore dans le grand cirque les statues de cette déesse. Enfin on ne goûtait ni blé ni vin nouveau, que des prêtres n’en eussent fait des libations et des offrandes aux dieux.

« Le plus grand présent qu’on pût faire à un général d’armée ou à un vaillant citoyen, consistait à lui donner autant de terre qu’un homme en peut labourer dans un jour. L’agriculture était si estimée à Rome que les premières maisons de cette ville en ont tiré leurs noms...

« Les Fabius, les Lentinus, les Gicérous furent appelés de la sorte à cause des différents légumes que leurs ancêtres cultivaient avec le plus de succès. Les Juuius prirent le nom de Bubulcus, bouviers, à cause d’un de leurs ancêtres qui était un excellent bouvier.

« Dans les cérémonies de noces, il n’y avait rien de si sacré que l’union qui se contractait par l’offrande d’un gâteau de farine de froment ; cet acte public s'appelait confarreatio , et c’est pourquoi l’on portait devant la nouvelle mariée un gâteau de farine. »

« Celui qui cultivait mal son champ était puni par le censeur, et, comme disait Caton, on ne pouvait pas mieux louer quelqu’un qu’en disant de lui qu’il était un bon laboureur. Un homme riche s’appelait locuples , comme qui dirait lociplenus , riche en champs, car les anciens appelaient un champ locus.

« Le mot pecunia, argent, vient de pecus, petit bétail. Encore aujourd'hui, dans les registres des censeurs, toutes les choses dont le peuple romain tire sesdroits sont nom-

ROME

més pâturages, pascua, parce que des pâturages firent longtemps son seul revenu.

« Les amendes se payaient en moutons ou en bœufs. On célébrait en l’honneur des bœufs des jeux appelés bubetiens. »

« D’après Pline *, l’un des premiers ordres qu’institua Romulus fut celui des sacrificateurs des champs. Ceux-ci étaient au nombre de douze : Romulus en voulut être...

Il leur donna pour marque du sacerdoce une couronne d’épis de* blé, liée avec une bandelette blanche, et ce furent là les premières couronnes dont on usa à Rome.

« Dans ces temps anciens, deux arpents de terre suffisaient à chaque citoyen romain, et Romulus ne leur eu assigna pas davantage. Maintenant certains hommes que l’on se souvient d’avoir vus esclaves de Néron possèdent, je ne dis pas des vergers, mais des viviers de deux arpents. Je n’oserais même assurer siquelques-unsdeces nouveaux parvenus n’ont pas des cuisines d'une plus grande étendue. »

Le loyer domestique et l’agriculture furent les assises de la république, la santé et la force du Romain. Pline se retourne avec regret vers cet âge des républicains laboureurs et soldats :

« Le rang et la dignité du citoyen se réglaient suivant qu’il était laboureur ou non. Ainsi ou tenait pour les premiers à Rome ceux qui avaient des terres, et les tribus des campagnes étaient les plus estimées. Celles de la ville étaient au contraire méprisées, comme étant composées de gens oisifs, et c’était un déshonneur d'y être transféré. ... Les citoyens ruraux venaient à la ville les jours de mar-

i. Cité par bonsletten.

TS3t CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.

ché, c’est pourquoi il n’était pas permis de tenir des assemblées ces jours-là, afin que le peuple de la campagne ne fût pas détourné de son travail.

« Après l'expulsion des rois, on assigna à chacun des citoyens sept arpents. Le terrain de la république s’accrut encore; mais la cupidité faisant des progrès bien plus rapides que les conquêtes, il fut défendu par la loi de Licifiius Stolo d’en posséder plus de cinq cents, et l’auteur de la loi fut le premier puni. » Déjà l’on voit venir les lois agraires. Plus tard on ne fera plus des soldats avec des laboureurs, on voudra faire des laboureurs avec des soldats : les tribuns distribueront des terres au peuple afin de le gagner, les chefs militaires en distribueront à l’armée. La terre ne servira plus que d'enchères à la popularité et contribuera, grâce aux hommes, à ruiner la république qu’elle avait tant contribué à fonder.

« Alors, ajoute Pline, les généraux d’armée cultivaient leurs champs de leurs propres mains, et la terre même semblait sensible à la gloire des héros qui de leurs maius triomphales conduisaient eux-mêmes la charrue. Gaudente terra vomere laureato, et triomphait aratore... Lorsque Seranus reçut la nouvelle de sa nomination au consulat, il était occupé à ensemencer son champ. De là le nom de Seranus, le semeur. Quintus Cincinnatus fut trouvé en pareille occasion labourant quatre arpents, de terre qu'il possédait au mont Vatican, et qu’on appelle encore aujourd’hui les prés, prata (aujourd’hui prati). »

A la prise de Carthage, le sénat romain ne conserva, parmi les bibliothèques trouvées dans cette ville malheureuse, que les vingt-huit livres de Magon sur l’agriculture. Or, voici la première phrase de ce livre si cher aux

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Romains d’alors : « Je n’ai rien à dire d ceux qui ne savent pas quitter la ville pour aller vivre dans leurs terres. » Bonstetten ajoute que a les plus riches conquêtes des Romains se firent dans le siècle des triumvirs, si funeste aux Romains mêmes. Dès cette époque l’agriculture disparut dans le Latium avec les mœurs, avec la médiocrité des fortunes, avec les hommes mêmes, et les petites propriétés englouties dans les grandes terres furent les premières suites des proscriptions et perdirent l’Italie. » Un peuple déraciné de la terre, à moins qu’il ne soit commerçant, sera bieti tôt le jouet des tempêtes civiles. La plèbe, substance des plébiscites, n’est pas autre chose que le peuple détaché de la terre et jeté en masse sur le forum devenu, grâce à lui, de régulateur de la vie publique le marché des ambitieux.

Entre le peuple et les ambitieux, il y avait dans Rome républicaine le sénat ; il y avait l’aréopage dans Athènes ; à Carthage un conseil oligarchique composé des principaux citoyens ; à Venise, le conseil des dix ; à Florence, un tiers état marchand. Dans les démocraties modernes sous forme républicaine, il semble qu’il n’y ait rien entre le citoyen et le gouvernement central. C'est une erreur: en Suisse, il y alescautons, en Amérique les états, dans les Pays-Bas il y eut les provinces. Mais qu’on observe l’allure de la démocratie dans les pays où rien ne s'interpose, ni classes ni institutions, entre le peuple et le pouvoir convoité par les hommes ou les partis ; sa marche invariable est vers le despotisme, et si la démocratie reste au point de départ, c’est un dictateur, tribun ou César, qui se rencontre au but ; elles finissent toutes par couronner ainsi leur édifice. Le césarisme est cette forme de gouvernement

qui enferme la démocratie dans le pouvoir d’un seul, eu faisant sortir du peuple nivelé, réduit en poussière humaine, celui qu’il appelle à lui dicter des lois. Il était préparé à Rome, il le sera partout où, cessant d’être une nation, un peuple deviendra une foule.

Le sénat fut la grandeur et fit la gloire de Rome ; Rome semble monter à mesure qu’il baisse, elle descend avec lui : l’abaissement définitif du sénat est l’établissement définitif des Césars. LemêmeCinéas qui exposait devant Fabricius la doctrine d’Épicure avait mis un grand soin à s’instruire des usages des Romains pendant qu’il négociait à Rome au nom de son maître. Rendant compte à celui-ci de ce qu’il avait vu et appris durant son séjour, il lui dit que le sénat de Rome lui avait paru être un consistoire de rois *.

« Eu ce temps-là, dit Mommsen *, le sénat fut la plus haute expression de la nation, et par la conséquence, la sagesse politique, l’union, le patriotisme, le pouvoir et la fermeté, le premier corps politique de tous les temps. Par lui, le peuple romain a possédé, plus longtemps qu’aucun autre peuple , le bienfait d’un sage et heureux self-government. »

Le tribunat est l’adversaire du sénat, leur lutte l’histoire intérieure de Rome. Les Gracques précèdent César auquel, avec un dessein opposé, ils aplanissent les voies. La balance se maintint assez longtemps entre les deux pouvoirs, à leur avantage mutuel, avec prépondérance alternative de l’un ou de l’autre. Tant que dure la conquête, sénateurs et tribuns, patriciens et plébéiens ont un point de ralliement, un objet d’émulation civique :

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