I. Plutarque, Vie de Pyrrhus
S. Histoire romaine.
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la grandeur de Rome par ses armes. La politique intérieure garde son aplomb. Une fois le monde subjugué, Rome reflue sur elle -même, se divise, puis se déchire ; la guerre continue, mais à l’intérieur, et précipite dans les bas-fonds, au-dessous de tous les peuples, ceux qu’elle a élevés au-dessus de tous. Des Gracques à Sylla et à Marius, de Sylla à César, le chemin est court, la pente rapide. Rome n’a pu éviter sa destinée en exilant les Camille, les Coriolan, les Scipion; les bannis de Rome républicaine n’ont pas plus sauvé Rome que les bannis d'Athènes démocratique n’ont sauvé Athènes. Manlius soupçonné d’aspirer au pouvoir est absous une première fois ; la seconde, les juges s’éloignent pour n’avoir pas le Capitole sous les yeux et condamnent. Rome ne voyait pas le gouffre qui s’ouvrait à la limite de ses victoires. La conquête qui la faisait monter au Capitole devait la conduire elle-même à la roche tarpéienne et la précipiter du faite de sa gloire dans l’abîme des discordes civiles.
Rome n’eut point de parti pris de conquête, point de plan d'asservissement des autres peuples : elle lut saisie par l'engrenage de son ambition. Les premières conquêtes en amenèrent d’autres, il fallut toujours reprendre l’œuvre et l’étendre pour empêcher qu'elle ne se défit. L’intérêt de sa propre conservation, celui de sa gloire, qu’elle ne pouvait laisser diminuer après l'avoir acquise sans s’amoindrir à ses propres yeux ainsi qu’aux yeux des autres, la contraignirent à faire de la guerre son état et de la conquête sa politique. Elle subit sa propre fatalité, celle de ses débuts, de son génie dominateur, et de sa position géographique.
La guerre et la couquête font tous les grands hommes
de Rome. Scipion est grand, parce qu’il triomphe de Carthage, Mari us parce qu’il défait les Cimbres et les Teutons , César parce qu’il s’empare de la Gaule. Ils sont illustres au profit de Rome, mais toujours contre quelqu’un. Nulle grandeur n’est possible à Rome, nulle renommée, si l’on n’y revient en triomphateur, et pour y revenir il faut en être sorti à la recherche d’une proie nouvelle. La cité latine, avec tout son éclat, finit par ressembler à une caverne remplie de débris de peuples dévorés par la louve insatiable. La volonté n'est plus chez les Romains, selon l’expression de Lucrèce, une prise violente sur le destiu, fatis avulsa vol untas ; elle finit par ne faire qu’un avec lui. Rome ne se bornant pas à être une cité du Latium confédéré s’est condamnée à conquérir toujours davantage. Elle avait besoin d’étendre son territoire : conquête du Latium et de l’Étrurie ; guerres contre les Samnites. Tarente menacée appelle Pyrrhus : voilà la guerre engagée du même coup en Italie, en Sicile, des démêlés qui surgissent avec la Grèce, et les Romains entraînés du côté de l’Orient. Pyrrhus, après s’être emparé de la Sicile, obligé de l’abandonner s’écrie : « O le beau champ de bataille que nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains. » La Sicile en effet n'était pas seulement un grenier d’abondance, c’était un point stratégique dont la possession était aussi nécessaire aux Romains, et plus nécessaire encore, que l’Irlande aux Anglais. Qui eût possédé la Sicile à défaut des Romains? Ce ne pouvaient être que leurs voisins d’Afrique, les Carthaginois. Pyrrhus n'anticipait guère le fait dans ses prévisions. A la suite de la guerre contre Pyrrhus, celle avec Carthage était inévitable.
Les guerres puniques prennent un caractère féroce.
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C’est que Rome sent qu’elle y joue sa destinée : la Méditerranée doit appartenir à elle ou à sa rivale, Carthage victorieuse serait la ruine de Rome ; il faut donc que Carthage succombe : guerre d’extermination, où il ne s’agit pas seulement de vaincre mais d'anéantir. Le delenda du vieux Caton est le mot de la nécessité : Carthage ou Rome. Carthage de son côté sent que telle est la situation, et qu’il faut périr ou vaincre sans pitié. Elle s’applique de toute sa force à la victoire, et par le génie d'Ànnibal elle met Rome à deux doigts de sa perte. Ces luttes renaissantes, où des trêves simulent la paix impossible, rappeleut celles de Napoléon et de l’Angleterre ; pourtant c’est ici la puissance maritime qui succombe sous la puissance militaire, c’est l’ambition conquérante qui triomphe de l’ambition commerciale. Les Romains, cela va sans dire, ne mettent pas de scrupules dans leur politique; la conquête qui est un manque de scrupule ne peut qu’en manquer. Mais leurs procédés envers la a perfide » Carthage sont particulièrement durs. Ils se plaignent de la mauvaise foi de leur ennemie qu’ils érigent en proverbe *, et leur foi ne vaut pas mieux : ce sont eux qui cherchent des querelles de Carthaginois aux Carthaginois. A l’issue de la deuxième guerre punique, Carthage accablée est condamnée à n’entretenir plus que dix vaisseaux et à ne point faire de guerre sans la permission de ses vainqueurs. Massinissa, roi de Numidie, voisin des Carthaginois, trouvant l’occasion favorable les attaque. Ils implorent l’arbitrage et le secours des Romains qui donnent raison à Massinissa. Alors les Carthaginois se