Foi punique
détendent eux-mêmes contre le roi numide, en désespérés. Que font cependant les Romains? Ils déclarent que les Carthaginois ont violé le traité et reviennent à la charge contre eux. Les Carthaginois qui semblent à bout de ressources en retrouvent dans leur patriotisme aux abois et combattent admirablement pendant deux an* nées encore. Au bout de cette troisième guerre, Carthage est détruite par le fer et le feu ; durant trente années elle n’est représentée que par un monceau de ruines, où Marius banni ira s'asseoir. La destruction impie de Coriuthe a lieu la même année, celle de Jérusalem est en perspective. Les Romains ont pris pied en Afrique, ils bâtissent une ville sur les décombres de l’ancienne et remplacent la cité maritime par une colonie militaire ; c’est leur conclusion : l’idéal de ces victorieux eût été une colonie militaire romaine couvrant le monde entier. Mais voici que, sur le sol africain, ils rencontrent un nouvel adversaire : Carthage conquise amène la guerre avec Jugurtha. Il faut réduire tout le littoral africain ou se retirer. Le petitfils de Massinissa battu à son tour est emmené prisonnier à Rome, il orne le triomphe de Marius. « Jeté nu dans un cachot, ayant l’esprit aliéné, il dit en souriant : « Par Hercule, que vos étuves sont froides !» Après avoir lutté six jours entiers contre la faim, en conservant toujours le désir et l'espérance de vivre, il trouve enfin, dans une mort misérable, la juste punition de ses forfaits. » C’est le bon Plutarque qui parle ainsi. Les forfaits de Jugurtha — et ceux de Rome donc!
Mais déjà Rome les expiait. L’incendie jetait ses premières flammes à son propre foyer et l’invasion barbare s’annoncait de loin. Marius dans les plaines de Verceila
ROME
défait les Cimbres, et Marius n’est plus un simple général romain au service de Rome ; il conduit des armées, mais son ambition le conduit : Marius exercitum, Marium ducebat ambitio1.
Dans le règne minéral les métaux se classent suivant leur densité, leur dureté, leur éclat. Les caractères aussi ont une sorte de densité, et le Romain est le plus dur comme le plus pesant des peuples, il représente l’airain. Après avoir pesé sur le monde jusqu’à l’écraser, l’airaiu redevenu fusiblç dans la fournaise des guerres civiles a des bouillonnements épouvantables. Syllafait massacrer six mille prisonniers dans le cirque. C’est un homme de chance que cet artisan de guerre civile, un artiste consommé en factions, un joueur de veine. Les Gracques ont soulevé desséditionsdémocratiques — quis tulerit Gracchos de seditione qtuerentes ? — Sylla promène dans Rome la faction oligarchique; ce terroriste aristocrate fait égorger à Préneste douze mille habitants rassemblés en un même lieu. Il a l’âme d’un boucher : Tibère prélude en lui.
Tout lui réussit, les femmes et la fortune lui sont également favorables. Il se nomme lui-même Epaphrodite (favori de Vénus) quand il traite avec les Grecs. Plutarque rapporte que les trophées de lui qu’on voit en Béotie portent cette inscription : Lucius Cornélius Sylla Epaphroditus. « Les femmes , dit-on , apportèrent une si grande quanti té d’aromates pour ses funérailles, qu’outre ceux qui étaient contenus dans deux cent dix corbeilles, on Ht, avec du cinnamome et de l’encens le plus précieux, une statue de Sylla de grandeur naturelle. » Cependant,
t. Sùoèque, Epistclw.
ce favori de la fortune et des femmes, qui abusa de l’une et des autres, eut de son vivant le corps dévoré par la vermine : les vers n’attendirent point, ils s’attaquèrent à cet homme qui ne put lui-même attendre la mort et qui pourrit avant son trépas, environnéde baladins etde courtisanes, se survivant à soi-même après avoir trop vécu. Les ambitieux d’ordinaire ressemblent aux ténors, ils ne savent pas se retirer à temps pour leur propre gloire. Mais, comme le dit Plutarque à propos de Sylla, l’ambition reste jeune dans un corps usé, elle ne vieillit pçs dans l’homme qui vieillit : ni l’ambition ni la vengeance, ce plaisir des dieux et ce piège des mortels.
Elles .étaient, l’une et l’autre, déchaînées dans Rome.
« Cette vieille passion, de tout temps enracinée dans le cœur des mortels, la passion du pouvoir, s’accrut parmi nous avec l’empire, et ses éclats furent terribles. Tant que la république fut bornée l’égalité se maintint facilement. Mais, après la conquête du monde, après la destruction des monarchies et des républiques rivales, lorsqu’on eut du loisir pour convoiter un pouvoir bien affermi, la guerre commença à s’allumer entre le peuple et les grands. Tantôt des tribuns factieux, tantôt des consuls tyranniques l’emportèrent : on s’essayait dans le forum aux guerres civiles. Bientôt Marius, le plus obscur des plébéiens, et Sylla le plus cruel des nobles, subjuguant la liberté par les armes, mirent à la place le pouvoir d’un seul. Après eux , Pompée fut plus dissimulé, non moins ambitieux ; et depuis, on ne combattit que pour se donner un m aitre . »