Tacite
ROM E
Approche César, ton jour est venu.
Les partis sont nécessaires à l’existence et au progrès des nations, mais c'est quand ils ne sont que des fractions d’une idée commune et patriotique, des expressions plus ou moins avancées de cette idée. En dehors de là, ils ne servent pas la patrie, ils la détruisent; transformés en factions, ils enfantent la guerre civile et la dissolution qui produit le despotisme.
La guerre civile, en trois actes, mit fin à la république. Le premier acte montre à quel peuple nous avons affaire, et quel tempérament cruel s’entendent à former la guerre ensemble et l’ambition.
Sylla était un terroriste aristocrate. Il croyait à l’efficacité de la peur qui ne résout rien et n’a jamais nulle part changé le cours des choses. Autrement Sylla eût réussi, car il n’a point d’égal dans le rôle de terroriste.
a O destin ! quel jour 1 quel horrible jour que celui où Marius entra victorieux dans Rome I avec quelle rapidité la mort étendit ses ravages! La noblesse tombe confondue avec le peuplç; le glaive destructeur vole au hasard et frappe toute poitrine. Le sang séjourne dans les temples, les pavés en sont inondés et glissants. Nulle pitié, nul égard pour l’Age ; on n’a pas honte de hâter la mort des vieillards au déclin de l’âge, ni de trancher la vie des enfants qui viennent d’ouvrir les yeux à la lumière.
a ... Dans ce massacre universel comment donner des larmes à chaque citoyen ? Reçois mes regrets, ô Bébiusl ô toi dont une foule d’assassins déchirent les entrailles et se disputent les membres fumants. Et toi, prophète éloquent de nos malheurs, Antoine, dont la tête dégouttante encore de sang et couverte de cheveux blancs est
apportée dans un festin sur la table de Marius ! Les deux Crassus sont égorgés par Fimbria; le sang des tribuns arrose leur siège; ils ne t'épargnent pas même, Scévola, ils t’égorgent devant le sanctuaire de la déesse, devant les feux encore allumés sur l'autel. A tant d’horreurs succéda le septième consulat de Marius : et par là finit cet homme accablé de toutes les rigueurs de la mauvaise fortune, comblé de toutes les faveurs de la bonne, et qui avait mesuré dans l’une et dans l’autre jusqu’où peut aller le sort d’un mortel.
« Que de cadavres sont tombés sous les murs de Sacriportus ! que de mourants entassésprès de la porte Colline, quand la capitale du monde, et avec elle la souveraineté, parut changer de place, quand le Samnite espère porter à Rome un coup plus terrible que celui des Fourches- Caudines 1
« Sylla qui voulut nous venger mit le comble à nos pertes immenses : il épuisa le sang qui restait à la patrie. En coupant des membres corrompus, l’impitoyable médecin suivit trop loin les progrès du mal. Il ne périt que des coupables, mais dans un temps où il n’y avait plus que des coupables à sauver.
« Sous lui, les haines sont déchaînées, la colère se livre à ses emportements, dégagée du frein des lois. On ne sacrifiait pas tout à Sylla, chacun s’immolait ses victimes. D’un seul mot le vainqueur a tout ordonné. On vit l’esclave plonger dans les entrailles de son maître le fer sacrilège, le frère vendre le sang du frère, les fils, dégouttants du meurtre de leur père, se disputer sa tête. Les tombeaux sont remplis de fugitifs; les vivants y sont confondus avec les morts ; les antres des bêtes féroces ne
peuvent contenir la foule des fugitifs : l’un attache à son cou le lacet fatal et meurt étranglé ; l’autre se précipite de tout son poids contre terre ; ils dérobent ainsi leur mort au sanguinaire vainqueur ; celui-ci élève lui-môme son bûcher, il n’attend pas qu’il ait versé tout son sang, il s’élance, et tandis qu’il le peut s'empare avidement de la flamme funèbre. Rome consternée reconnaît les têtes de ses plus illustres citoyens portées au bout d’une pique et entassées sur la place publique : là se révèlent tous les crimes cachés.
«... Quand les chairs sont pourries, quand des visages n'offrent plus que des traits méconnaissables, les infortunés pères vont recueillir ces restes et les dérobent par un pieux larcin. Moi-même, impatient de rendre aux mânes de mon frère les devoirs de la sépulture, il me souvient qu’avant de porter sa tête sur le bûcher, je parcourus ce champ de carnage, ouvrage de la paix de Sylla, pour découvrir parmi tant de corps celui auquel s’adapterait cette tête défigurée. Dirai-je par quelles cruautés’ la mort de Catulus fut vengée sur le frère de Marins, et quels maux souffrit avant d'expirer cette malheureuse victime 1 ... Nous l’avons vu ce corps défiguré dont chaque membre était une plaie, percé de coups, dépouillé par lambeaux ; il n’avait pas encore reçu le coup mortel, et par un excès inouï de cruauté l’on prenait soin de ménager sa vie. Ses mains tombent sous le tranchant du glaive, sa langue arrachée palpite encore, et toute muette qu’elle est frappe l’air; l’un lui tranche les oreilles, l’autre le nez , celui-ci arrache de leurs orbites ces yeux qui ont assisté au supplice de tous les membres. On ne croira jamais qu’une seule tête ait pu suffire à tant de
tourments... et quel soin prenez-vous de rendre Marius méconnaissable aux yeux de Sylla ? Pour se repaître de son supplice il eut fallu qu’il reconnût ses traits. Préneste, la ville delà Fortune, voit tous ses habitants moissonnés par le glaive, tout un peuple tombé d’un seul coup. La fleur de l’Italie, la seule jeunesse qui lui restait fut massacrée dans le champ de Mars, au sein de cette malheureuse Rome qu’elle inonda de son sang. Que tant de victimes périssent à la fois par la famine, par un naufrage, sous un écroulement imprévu, dans les horreurs de la peste ou de la guerre, il y en eut des exemples ; mais d’une exécution pareille il n’y en eut jamais. A peine à travers les flots de ce peuple qu’on égorge les mains meurtrières peuvent se mouvoir ; à peine ceux qui reçoivent le coup mortel peuvent tomber ; leurs corps pressés se soutiennent l’un l’autre...
« Sylla, du haut du temple, tranquille spectateur de cette scène, n’a pas même un remords.
« C’est ainsi que Sylla a mérité d’être appelé le salut de la patrie, l’heureux Svlla... Voilà ce qui nous reste à éprouver une seconde fois... et plût aux dieux que nos craintes ne fussent pas plus grandes. Hélas ! il y va de bien plus pour l'univers. Marius et les siens exilés de leur patrié ne demandaient que leur retour; Sylla vainqueur ne voulait qu’anéantir les factions ennemies. César et Pompée ont d’autres desseins ; ils combattent pour le rang suprême : aucun d’eux ne daignerait susciter la guerre civile pour être ce que fut Sylla *. »
i. Lu i*a n. la l'Iiarsalt, irad. Durand.