LA GUERRE CIVILE : - CÉSAR
L’homme dans César. — César et Caton. — Caton innlite. César inévitable. — L'accident dans l'histoire et la loi : les hommes et les circonstances. — Le procès de César devant la conscience.
La démocratie est le gouvernement du peuple en tant que ce mot signifie l’ensemble des citoyens. La démagogie est le gouvernement de la populace. Elle met le mot plebs à la place du mot populus , avec le mot la chose. Mais la tactique des meneurs démagogiques consiste à substituer le mot peuple au mot populace, en feignant de croire que le peuple veut, que le peuple agit, où n’agit et ne veut que la populace ; que le peuple existe où n’existe que la populace. La plèbe est la matière première du césarisme, l’ambition, du pouvoir est le moule. La plèbe coulée dans le moule, répétons-le, c’est le césarisme.
César avait pour lui l’état de la république romaine livrée aux factions et la gloire militaire. Il pouvait tout oser, tout espérer après la conquête des Gaules qu’il avait vaincues comme il écrivait, sans ostentation etsans phrase.
« Après la Gaule l’Espagne, l’Égypte, l’Afrique, le virent successivement parcourir, avec la rapidité d’un voyageur, leurs vastes contrées*. »
i. Plutarque.
Un grand écrivain, un grand générai a besoin d'être d’abord un grand homme. S’il s’applique alors à quelque spécialité, il s’y montrera supérieur à raison même de ce qu’il ne s’y enfermera pas, et sa supériorité sera de lui être supérieur. Tel est César : on a beau le condamner, c’est un véritable grand homme. Son . prestige est naturel. Sa simplicité vous laisse approcher de près, il n’y perd rien. Il le sait et n’éprouve aucun besoin de poser. Chacun de ses pas est utile, il a de l’imagination et fait prédominer la raison, il a le bon sens moyen départi au commun des hommes et son esprit est doué du don rare de la pénétration ; toutes ses facultés il les régit. Mais c’est au profit de son ambition qui le régit lui-même, à l’égal de Marius, à l’égal de tous les ambitieux. Ce qui n’est point commun, en revanche, c’est qu’il sait tenir en bride cette ambition et qu’il la manie avec une aisance parfaite; il est bien l’homme de son jeu. Le cache-t-il ? on ne saurait le dire, car personne ne s’y trompe, et ceux qui s’y trompent il ne les trompe pas. Il ne se livre ni ne se dissimule à vrai dire ; c’est en fait d’ambition le premier artiste du monde, et son art lui est encore si naturel qu’on ne saurait prétendre que ce soit de l’art dans le sens artificieux du mot.
« J'aperçois, disait Cicéron, dans tous ses projets et dans toutes ses actions des vues tyranniques ; mais quand je regarde ses cheveux si artistement arrangés, quand je le vois se gratter la tète du bout du doigt, je ne puis croire qu’un tel homme puisse concevoir le dessein si noir de renverser la république. »
Tout est degré pour l'ambitieux s’élevant au pouvoir. César ramasse lesdébris de la puissancede Marius, recom-
pose le parti populaire et en fait son point d’appui contre les consuls et le sénat. Il se joue du peuple et joue du peuple. Démolir le sénat avec son aide, c’est jusqu’à César toute la politique des tribuns ambitieux. Il y a du socialisme dans l’air : César reprend la politique des Gracques et-propose, à peine consul, des partages de terre et des distributions de blé.
Le diadème n’a cessé de flotter sur la tète du triomphateur, et cependant il n’a pas osé le saisir d’une main ferme et s’en couronner. C’est que l’ancien prestige de la république hantait encore les imaginations alors que la république déjà n’était plus qu’un fantôme. Le peuple voulait bien du vainqueur de la Gaule comme favori et comme dominateur, il n’en voulait pas comme roi. Il admettait la dictature plus aisément que la royauté : la dictature n’était qu’un homme, elle sortait de la république et du peuple lui- même qui la conférait, elle était encore une création démagogique, un semblantde démocratie ; la royauté était une institution, elle mettait fin à la république, à la chose et au mot. Le peuple d’instinct sentait la différence. Aussi applaudit-il lorsque César repoussa de la main le diadème entrelacé d’une branche de laurier que par trois fois Antoine lui présenta à la fête desLupercales, comédie convenue entre eux pour tâter la multitude.
Comme un aimant il attire à lui la popularité. Séduisant, humain, il réunit en lui le général, l’administrateur, l’orateur et l’écrivain. Rome a de quoi être fière d’un citoyen pareil. Mais la vieille cité qui s’en va, dans ses derniers représentants, l'observe et l’épie. Il craint ces hommes qui le devinent, le soupçonnent, et qui
éloignent de lui une portion du peuple. « Que croyezvous que projette Gassiusî dit-il. Pour moi, il ne me plaît guère, car je le trouve bien pâle *. » A propos d’Antoine qu'on accusait en sa présence : « Ce n’est pas ces gens si gras et si bien peignés que je redoute, disait-il encore, je crains plutôt ces hommes si pâles et si maigres. » Il pensait à Brutus et à Cassius. Mais sa bête noire c'est Caton ; même mort, il le hante. « Le traité qu’il écrivit contre lui après sa mort, n'est pas d’un homme adouci à son égard, et qui fût disposé à lui pardonner. L’eût-il épargné vivant, s’il l’eût eu en sa puissance, lui qui versait sur Caton, mort depuis longtemps, tant de fiel et d’amertume »
Cicéron ayant composé un traité à l’éloge de Caton, César en composa un autre qu’il intitula VAnti-Caton.
Je comprends que César, même sans ambition du pouvoir, eût pris en grippe Caton ; quelle opposition de nature entre eus, l’un élargissant le Romain jusqu’à l’homme, l’autre étouffant l’homme dans le Romain. Sans avoir un culte pour César, et sans aspirer à renverser les restes de la république romaine, j'avoue que je le préfère à son adversaire. Caton pose. Colonne d’un temple écroulé, il se cambre, inflexible, dans le vide, cariatide inutile ! Pédant de vertu et de civisme, il promène en sa personne une Rome qui n’est plus, et je me plais à le penser, une Rome qui ne fut jamais. C’est une caricature de la Rome républicaine, ce n’est pas elle. Curion, son ami, lui conseillait d’aller faire un tour en Asie disant qu’il en reviendrait plus doux et plus trai-