‹ Considérations sur l'histoireChapitre 132 sur 143 · SIÈCLE D’AUGUSTE · texte numérisé non relu

SIÈCLE D’AUGUSTE

Débats du césarisme. — Rome noyée dans ses conquêtes. — Le cosmo- . politisme. — L’éclectisme mortel à Rome. — Virgile, Cicéron : le songe de Scipion.

Trois causes connexes travaillaient à miner la république fondée sur l’exclusion de l’étranger et sur la conquête : la dissolution à l'intérieur se traduisant en discordes civiles, le compromis gouvernemental devenu nécessaire sous l’influence des idées et des tendances philosophiques plus larges qui, principalement au contact de la Grèce, élargissaient au delà de Rome l’horizon des Romains et les faisaient en esprit émigrer dans le monde entier. Plébéiens et patriciens malgré leurs rivalités s'accordaient en tant que Romains pour imposer Rome au monde. Le monde conquis, l’étranger pénètre dans Rome par le droit de cité et la philosophie humanitaire s’insinue dans l’esprit des premiers d’entre les Romains ; ensemble ils battent en brèche le particularisme de la ville souveraine menacée de se dissoudre dans l’immensité de ses propres victoires. Ce corps énorme devait pousser une seule tête ou se décomposer sans délai. Il en poussa plusieurs, mais toutes césariennes. Avec une plèbe,

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des factioDs, une armée comme éléments de la situation, le résultat ne pouvait tarder.

Néanmoins le début de l’empire est beau, et c’est grâce à lui que Rome n’a pas tout d’un coup été ensevelie sous le poids de ses conquêtes. Beaucoup d’empereurs furent des fléaux, l’empire fut une nécessité d’existence pour Rome dont il retarda la liquidation. Mais le régime inévitable de l’empire était inévitablement condamné à n’être qu’un despotisme même aux mains des meilleurs. Aucune forme constitutionnelle, aucune forme représentative ne pouvait alors se faire jour. Demander cela à l'empire romain, c’est presque aussi chimérique que de lui demanderdes locomotives et l’emploi delà vapeur. L’empire était donc à la fois nécessaire dans son objet et condamné dans son principe. Son établissement tenait aux circonstances ; ses fluctuations et son usage dépendaient du caractère individuel des empereurs, il était le hasard n’étant pas le contrôle ni la raison. Que les dés amenassent un Caligula ou bien un Trajan, un Néron ou bien un Marc-Aurèle, le peuple romain, nous l’avons vu, n’y pouvait rien : il s’était abandonné d'avance au caprice des événements et à la folle enchère de ses passions.

Quelle aurore trompeuse il célébra sous Auguste ! C’est quand l’astre d’un peuple déjà commence à décliner, et sous d’obliques rayons, que les arts d’ordinaire achèvent de fructifier : soleil d’automne. Les fruits qui ont lentement mûri dans les chaleurs de l’été, on les cueille dans l’arrière-saison. Sous Périclès, Athènes, finit de célébrer son apogée en même temps qu’elle commence sa décadence. Louis XIV est plus près de Louis XV que de Richelieu, Auguste suit César qui donne à Rome conqué-

MB CONSIDÉ RATIONS SUR L’HISTOIRE.

rante sa dernière et plus glorieuse conquête. Rome après César est à bout de gloire militaire. Que va-t-elle devenir? Une chose particulièrement favorable aux arts et à la philosophie c’est la quiétude des esprits succédant aux agitations politiques ou guerrières. Ces conditions se réalisèrent à Rome pleinement après les dernières convulsions du triumvirat; les fruits achevant de mûrir tombèrent dans la corbeille du petit-fils de César , cette corbeille s’appela le siècle d’Auguste. Cicéron, Horace et Virgile apparurent lorsque la gloire des armes eut cessé de détourner à son unique avantage la sève des âmes. La gloire militaire avait fait éclore les vertus patriotiques; quelques esprits d’élite élevés et réchauffés au contact de la Grèce donnèrent à Rome sur le tard l’illustration littéraire qui lui avait manqué. Virgile et Cicéron sont, l’un comme philosophe orateur et lettré, l'autre comme poète philo-sophe, les représentants les plus complets de cet esprit nouveau qui, couvant la destruction de Rome, plana sur le trône d’Auguste et jeta un doux reflet d’humanité sur le premier César.

- Après l’horrible spectacle des factions déchirant la patrie, la loi de réaction tourne au profit d’Augu6te : une philosophie tolérante naît du sang encore fumant des guerres civiles; l'idylle — et l’idylle c'est Virgile, le Virgile original — s’échappe au lendemain des fureurs militaires en notes pastorales : une vive aspiration porte les âmes à fuir au sein des campagnes, dans la contemplation apaisante et saine des travaux agrestes ou dans les images qui l'évoquent, les horribles souvenirs de la veille. Virgile est la bouche mélodieuse qui donne une voix à ce sentiment; Horace, épicurien aimable et tolérant, l’ex-

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prime avec d’autres accents. Il n’a point d’effusion, le sage de Tibur, mais il est philosophe aussi, doux à autrui, ouvert a l’amitié, conciliant en toutes choses. Ce n’est pas lui qui rallumera l’incendie. En compagnie de Virgile on s'apaise et l’on rêve, il faut se borner et jouir dans la société d'Horace. Virgile se souvenant à la fois de l’Iliade et de l’Odyssée chantera la fondation de Home, mais il empruntera les fondateurs à la Grèce ainsi que l'inspiration de son poëme. A part des épisodes tout virgiliens et l'admirable quatrième chant, qui sont dans le poëme sans être le poëme, Virgile se montre bien plus lui-même comme poète bucolique et nous montre davantage en lui l’esprit de son temps.

Sans rougir des forêts, au vers de Syracuse La première en jouant s'essaya notre muse.

Je chantais les combats et les rois; Apollon Me prit l'oreille et dit : ■ Pasteur, baisse le tou,

Le soin des gros agneaux veut des chants moins sévères. • Maintenant donc» Yarus, laissons nos tristes guerres,

(Bien d'autres à lYnvi vanteront tes travaux !)

Et puisqu’un Dieu le veut, sur nos frêles pipeaux Ne cherchons désormais qu'une chanson agreste

Virgile et Cicéron sont des esprits admirablement cultivés et très-humains. Ils seraient encore, s’ils vivaient aujourd’hui, l’honneur de notre siècle. Mais ne viventils point parmi nous ? Oui, ils sont des nôtres. Le Songe de Scipion nous appartient ; c’est la terre vue des étoiles, le cosmopolitisme du firmament. Que pourrait dire de plus que Scipion l’Africain à son petit-fils, l’âme de quelque Coudé ou de quelque Turenne élevée à l’école d'un Leib-

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