Virgile, trad. Lefèvre, Bucoliques
nitz, apparaissant en songe à son arrière-neveu et descendant des étoiles pour lui parler de vertu et d’immortalité?
«... Comme ce héros, ton aïeul, comme moi qui t’ai donné le jour, cultive la justice et la piété, grand et noble devoir envers nos parents et nos proches, mais devoir le plus sacré de tous envers la patrie. Une telle vie est le chemin pour arriver au ciel et dans la réunion de ceux qui ont déjà vécu, et qui, délivrés du corps, habitent le lieu que tu vois.
« Il désignait ce cercle lumineux de blancheur qui brille au milieu des flammes du ciel, et que d’après une tradition venue des Grecs vous nommez voie lactée. Ensuite, portant de tous côtés mes regards, je voyais dans le reste du monde des choses grandes et merveilleuses : c’étaient des étoiles que de la terre où nous sommes nos yeux n’aperçurent jamais ; c'étaient pourtant des distances et des grandeurs que nous n’avions point soupçonnées. La plus petite de ces étoiles était celle qui, située sur le point le plus extrême des cieux, et le plus rabaissé vers la terre, brillait d’une lumière empruntée : d’ailleurs les globes étoilés surpassaient de beaucoup la grandeur de la terre; et cette terre elle-même se montrait alors à moi si petite, que j’avais honte de notre empire qui ne couvre qu’un point de sa surface.
« ... L’Africain me dit alors : « Je vois que, même en ce moment, tu contemples la demeure et la patrie du genre humain. Si elle se montre à toi dans toute sa petitesse, ramène donc toujours tes regards vers le ciel ; méprise les choses humaines. Quelle étendue de renommée, quelle gloire désirable peux-tu obtenir parmi les hommes? Tu vois sur la terre leurs habitations disséminées,
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rares, et n’occupant qu’un étroit espace; tu vois même entre ce» petites taches qui forment les points habités de vastes déserts interposés ; tu vois enfin ces peuples divers tellement séparés que rien ne peut se transmettre de l’un à l’autre; tu les vois jetés çà et là sous d’autres latitudes, dans un autre hémisphère, trop éloignés de vous pourque vous puissiez attendre d’eux aucune gloire.
« ... Dès lors, si tu veux élever tes regards et les fixer sur cette patrie éternelle, ne dépends plus des discours du vulgaire, ne place plus dans des récompenses humaines le but de tes grandes actions.
« ... Travaille et sache bien que tu n’es pas mortel, mais ce corps seulement : car tu n'es pas ce que manifeste cette forme extérieure. L’individu est tout entier dans l’âme, et non dans cette figure que l’on peut désigner du doigt. Apprends donc que tu es dieu ; car il est dieu celui qui vit, qui sent, qui se souvient, qui prévoit, qui exerce sur ce corps, dont il est maître, le même empire, le même pouvoir, la même impulsion que Dieu sur l’univers ; celui enfin qui fait mouvoir, intelligence immortelle, un corps périssable comme le Dieu éternel anime lui-même un monde corruptible. »
Virgile et Cicéron sont nos concitoyens, ils anticipent la venue de la grande patrie humaine à l’édification de laquelle ont travaillé depuis le christianisme, la réforme, la renaissance, la révolution française, à laquelle travaillent aujourd’hui tous les hommes doués de l’esprit de leur temps et tous les peuples devenus les organes de l’humanité. Rome dans ces Romaius avait cessé d’être.
Virgile, éclectique dans sa philosophie comme Cicéron, unit Pythagore, Platon et Lucrèce. C'est un idéaliste d’es-
sence, et l’un des plus idéalistes que le monde ait connus. 11 fait entrer dans la béatitude des champs élysées tous ceux qui, n’importe à quel titre, contribuèrent à améliorer la condition de l’homme, prêtres, poètes, artisans, philosophes; enfin : « quiconque s’est acquis de la reconnaissance dans le cœur des hommes*. »
Dans la doctrine pythagoricienne qu’Anchise explique à son fils Énés descendu aux enfers, il lui parle en paroles sublimes de l’esprit universel répandu dans la nature et dont chacune de nos âmes renfermerait une parcelle. La morale qu’il y rattache est d’une transparente pureté, chrétienne dans le sens le plus élevé et le plus profond du mot. Les souillures sont effacées après la mort dans l’expiation. Ainsi purifiées, les âmes plongées dans le Léthé y boivent l'oubli, afin qu’elles puissent consentir sans regret à revêtir sur terre une nouvelle existence. Une seule idée retient encore la doctrine dans le giron de la patrie romaine : les âmes mises en réserve, et qui attendent une incarnation future, seront la gloire et l’avenir de l’Italie régénérée.
— « Mon fils, dit le vieillard, dans leur source profonde Tu vas lire avec moi ces grands secrets du monde. Écoute-moi : d’abord une source de feux.
Comme un fleuve éternel répandue en tous lieux,
De sa flamme invisible échauffant la matière.
Jadis versa la vie à la nature entière.
Alluma le soleil et les astres divers,
Descendit sous les eaux, et nagea dans les air» :
Chacun de cette flamme obtient une étincelle.
C’est cet esprit divin, cette dîne universelle,
Qui, d'un souille de vie animant tous les corps,
De ce vaste univers fait mouvoir les ressorts.
!. VI* chant.
Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde Tout ce qui vit dans l'air, sur la terre et sous l’onde. De la divinité ce rayon précieux,
En sortant de sa source, est pur comme les deux . Mais, s’il vient habiter dans les corps périssables, Alors, dénaturant ses traits méconnaissables,
Le terrestre séjour le tient emprisonné :
Alors des passions le souffle empoisonné Corrompt sa pure essence ; alors l'Ame flétrie Atteste son exil, et dément sa patrie :
Même quand cet esprit, captif, dégénéré,
A quitté sa prison, du vice invétéré
Un reste impur le suit sur son nouveau théâtre;
Longtemps il en retient l'empreinte opiniâtre,
El, de son corps souffrant éprouvant la langueur,
Est lent à recouvrer sa céleste vigueur.
De ces âmes alors conimencent les tortures ;
Les unes dans les eaux vont laver leurs souillures; Les autres s'épurer dans des brasiers ardents ;
Et d’autres dans les airs sont le jouet des vents;
Enfin chacun revient, sans remords et sans vices,
De ces bois innocents savourer les délices.
Mais cet heureux séjour a peu de citoyens :
II faut, pour être admis aux champs élysiens, Qu’achevant mille fois sa brillante carrière,
Le soleil à leurs vœux ouvre enfin la barrière.
Ce grand cercle achevé, l’épreuve cesse alors.
L'âge ayant effacé tous les vices du corps.
Et du rayon divin purifié les flammes,
Un dieu vers le Léthé conduit toutes ces âmes;
Elles boivent son onde, et l’oubli de leurs maux Les engage à rentrer dans des liens nouveaux *. •
Ce spiritualisme philosophique se fond dans le cœur du poëte imprégné de tendresse humaine ; l’amour de Virgile s’adresse à tout ce qui vit, à tout ce qui souffre. Quels traits touchants de compatissance pour les animaux dans la peinture de l’épizootie des Géorgiquesl Bouddha