ROME IMPÉRIALE. — LA DÉCADENCE
Causes de la décadence. — Le vide moral. — Loi des décadences
Forme des barbares subtils. — Férocité populaire et raffinements de culture. — Le cirque. — Politique des Césars.
Après Auguste, Tibère ; après Tibère, Caligula, Claude et Néron : la chute est plus que rapide, elle est perpendiculaire. Le règne d’Auguste n'était qu’un surplomb sur l’abîme qu’il dissimulait. Le règne des Antonins n’en remontera pas l’effroyable pente, il n’indiquera point d’issue non plus qui débouche en des vallées nouvelles ; ces empereurs bienfaisants ne sont, eux aussi, que des accidents, ils ne font qu’interrompre la chaîne des monstres en continuant celle des Césars : les monstres peuvent revenir, les dés leur sont favorables. Ce serait au peuple, à Rome de se relever et de se frayer passage vers l’avenir, et Rome en est incapable ; elle a dépensé son génie. L’avenir germe ailleurs, le christianisme achèvera de détruire la dernière cité païenne en la remplaçant. Pourquoi fautil qu’il l’ait remplacée dans Rome même, et qu’y respirant la malaria du despotisme il se soit transformé, lui qui venait affranchir les âmes et leur imprimer un essor nouveau, en une mortelle servitude des consciences I
Nous parlons de décadence, mais ne sommes-nous pas dupes d’un mot et ne prêtons-nous pas à plaisir aux Romains de l’empire une corruption et des vices qu’ils ne connurent pas, ou que du moins nous exagérons singulièrement pour faire tableau?
« On s’est plaint autrefois, on se plaint aujourd'hui, on se plaindra toujours de la dépravation des mœurs publiques , du triomphe du crime et de la méchanceté croissante du genre humain. En réalité, le vice reste et restera toujours au même point , à quelques déplacements près au delà ou en deçà de ses limites ordinaires. Il ressemble aux flots de l’Océan que le flux pousse en dehors deses rivages et que le reflux fait rentrer dans leur lit. » Sénèque qui parle ainsi assistait à la décadence romaine. Nous sommes de son avis, et ne croyons qu'au flux et au reflux d’un même flot; mais l’Océan a quelquefois des marées terribles où la corruption humaine, nou pas dans les régions moyennes, mais dans les régions supérieures de la société monte jusqu’à un niveau exceptionnel et submerge ou emporte les digues. Sénèque était un moraliste ; c’est dans la décadence des mœurs que brillent les moralistes, et les meilleurs sont ceux qui précèdent la dissolution d’une société. Sénèque parle magnifiquement de la vertu, Tacite est le premier des historiens moralistes. Perse et Juvénal flagellent les vices, tous les honnêtes gens les dénoncent. Cependant ils ne corrigent personne. Moralistes, philosophes, historiens, poètes satiriques, ne servent que de miroirs à la corruption, ils sont impuissants même à en retarder le progrès.
Nous retrouvons à Rome la fatalité des décadences que
HOME
la Grèce nous a tait entrevoir : l’inutilité des, prêcheurs de vertu, la raison condamnée sans le cœur à demeurer stérile. Emplir l’intelligence d’excellents préceptes, l'esprit des maximes les plus justes, cela n’empêche rien quand les cœurs restent vides : la vie part du cœur. On n'a jamais dit mieux ce que la sagesse commande de faire que lorsque personne ne se règle plus sur la sagesse. Le temps de la décadence romaine pullule de vérités qui ne disent rien aux âmes, il abonde en préceptes qui n’en trouvent pas le chemin. La sève de la vie morale monte du cœur à la tête, elle n’en descend pas. Le célèbre mot de Vauvenargues explique et les défaillances et les réveils de l’âme humaine dans l’histoire. Des notions morales 1 des formules rationnelles et raisonnées ! les Romains du temps de Néron en furent bien autrement riches que ceux de Fabius. De la culture d'esprit, des habitudes polies, des agréments sociaux et des perfectionnements matériels, les contemporains de Tibère en eurent bien plus que ceux de Caton l’Ancien. La vertu était démontrée par a -f- b, elle était la loi et le bonheur vrai des hommes : c’était convenu. Pourtant cela ne changeait rien à rien. D’ailleurs, était-ce bien de vertu qu’il s'agissait, ou de foi, de conviction et d’élan ? La vertu et la foi sont deux choses qui se peuvent accorder, mais qui peuvent aussi différer. La foi des anciens Romains qui se résumait dans le patriotisme romain, et qui faisait les vertus romaines, à quoi tendait-elle : à faire de la défaite des autres peuples le piédestal de Rome. Elle avait pour principe l’orgueil, pour moyen la conquête, pour objet l’universelle servitude; elle concluait à l’injustice par la violence après avoir commencé par l’ambition : mais c'était une foi! Rome
assouvie par le succès ne la ressentait plus; son âme jusqu'alors aiguillonnée par le désir de la grandeur romaine, son cœur jusqu’alors rempli de la joie des victoires acquises et de l’espoir des victoires à remporter, manquait de ce qui avait fait battre les poitrines à l’unisson; l’œuvre romaine consommée, que faire? Devenir par la parole des missionnaires de la fraternité eu cessant d’être par l’épée des évangélistes de la tyrannie, c’eût été une conversion trop miraculeuse : Rome était trop loin de Damas pour rencontrer la grâce.
Et pourtant, il n’y avait que cela de régénérateur : après la conquête par les armes, la domination des consciences par et pour la justice. Bossuet nous entretient de « la persécution de cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine. » La Bruyère dit que « tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls. » Pascal ne tarit pas sur le mal que se donne le monde cherchant à se distraire de lui-même. C’est qu’on n’échappe à l’inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine que par les distractions frivoles, la glèbe du travail, ou l’activité de cœur résultant d'une foi quelconque. Agir c’est s’intéresser à quelque chose , s'intéresser à quelque chose c’est désirer, désirer ardemment c’est vivre et croire.
Dans les âmes vides se loge l'ennui. La foi, quelle procède de la réalité ou de l’illusion, entretient le feu intérieur. Quand elle diminue le froid moral gagne au dedans; qu’elle s’éteigne tout à fait la vie morale s’éteint avec elle : l’homme intérieur n’est plus qu’un agonisant, dans un dernier frisson il se glace et devient immobile. On a de nos jours trouvé l’équivalent mécanique de la chaleur, c’est-à-dire la loi en vertu de laquelle toute
ROME
chaleur se transforme en action. Cette loi physique a son analogue dans le monde moral. En vertu de cette loi qui veut, si la raison règle l’activité humaine, que le cœur l’iuspire, il se trouve que le vide est d'autant plus grand et plus ressenti qu’il suit une plénitude morale plus grande, une plus grande énergie de volonté. Le plus convaincu et le plus actif des peuples devait tomber dans un ennui incommensurable et devenir plus vite et plus entièrement qu’aucun autre la proie des artifices de sensation à l’aide desquels les sociétés décrépites s’étudient à galvaniser un reste de vie. Mais en vain :
• Croit-il donc, transporté ver* un objet nouveau, Du chagrin en courant secouer le fardeau?
L’un quitte son palais qu'habite la tristesse :
Sur ses pas elle accourt et le poursuit sans cesse : Jamais il ne remplit le vide de son cœur.
Il va chercher la paix sous un rustique ombr.igr A peine a-t-il revu les champs silencieux Que l’ennui vient peser sur son front soucieux.
La cité le rappelle Il ne sait ce qu’il aime;
Il fuit, vole, et ne peut échapper à lui même *.
Dans l’espérance la vie nous porte, dans ie désenchantement nous portons la vie : elle nous pèse. Où l’ennui abonde, abonde le suicide. Le suicide patriotique ne fut pas étranger à Rome républicaine, la Rome des Césars engendra le suicide par ennui. Quelle condition d’être las de la vie et de craindre encore la mort ! C’était celle de la plupart des Romains à qui la fortune faisait des loisirs, et que la culture de leur intelligence, le luxe de