‹ Considérations sur l'histoireChapitre 136 sur 143 · Lucrèce, irait. Fongerville · texte numérisé non relu

Lucrèce, irait. Fongerville

leur esprit exposaient au danger d’éprouver davantage en eux la tristesse du vide. Mais les plus malheureux devaient être ceux qui, au loisir et à la culture d’esprit, joignaient l’élévation de la conscience : un Tacite, un Juvénal, un Marc-Aurèle, un Ëpictète.

Le barbare ne s’ennuie pas, l’ennui est un produit de la civilisation, il ne se dégage que de l’âme des civilisés. Quand la civilisation sera devenue universelle, l’ennui sera immense parmi les hommes uniformisés — s’ils ne trouvent à remplir leurs cœurs d’une foi aussi profonde, à mettre dans leurs âmes une inspiration aussi ardente que leur science sera vaste et réfléchie. Le problème de l'avenir est là. Nous devons trouver une foi commune, une commune espérance, ou nous résigner, après avoir traversé les guerres intérieures et les guerres civiles, à voir l’Europe se décomposer. L’homme ne s’ennuie, il ne s’attriste que parce qu'il réfléchit : l’animal ne s’ennuie pas. Que l’homme en arrive à ne plus faire que raisonner, il se desséchera sans remède. Penser est le mouvement de l’esprit, désirer et vouloir le mouvement du cœur. Sans passions, nous ne sommes que des automates intelligents. Or les temps de décadence n’ont pas de passion ; c'est ce qui les rend froidement féroces. Dans le vide de leur existence les hommes jettent, sans pouvoir le corqbler, les monstruosités de la sensation, les paradoxes de la chair et ceux de l'esprit, tous les rallinemeuts d’une imagination pervertie eu quête d'émotions.

Les décadences forment des barbares subtils. Dénaturer la nature qui ne lui sutlit plus parce qu’il en est sorti, c’est l’œuvre de leur sens blasé, en proie à l’ennui dévorant. On vit à Rome les rallinés non-seulement dénaturer

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la nature humaine, mais la nature animale. Ils se battent les flancs, ces maîtres du monde, pour rire et se passionner encore. La foule se précipite vers les jeux, elle demande des émotions de plus en plus violentes ; le spectacle de l’homicide lui en procure, mais au delà que lui restera-t-il ? on s’accoutume à tout, et plus l’ivrogne a bu plus il veut boire. L’ivrognerie du sang est celle de la plèbe romaine, le fanatisme du cirque remplace la conquête, et l’univers soumis apporte son tribut d’hommes et d’animaux à ce régal du peuple-roi. Le crocodile du Nil, l’hippopotame et le rhinocéros, le singe d’Afrique, le lynx gaulois, la girafe (elle figure dans le triomphe de César), l’ours, le tigre, le lion se trouvent au rendezvous. En des fêtes exceptionnelles figurèrent jusqu’à cinq et six cents lions *. Les gladiateurs également viennent de partout. Courses de char, courses de chevaux, chasses ej combats d’animaux, combats navals dans l’arène inondée, le cirque offre une scène toujours remplie et variée. Le cirque est le vrai théâtre populaire des Romains, ses tragédies remplacent celles de Sophocle et d’Eschyle jouées devant le peuple athénien. Personne ne songe à réclamer contre leur cruauté. Sénèque est le seul philosophe qui, en passant, condamme les jeux du cirque au point de vue de l’humanité. Marc-Aurèle dit seulement que ces jeux sont fastidieux et qu’on y voit toujours la même chose. Du reste, des chrétiens mêmes y assistaient. « Les combats de gladiateurs, dit Cicéron dans les Tusculanes, paraissent inhumains et cruels à quelques-uns. Cependant alors que des criminels combat-

1 Fried limier, les Mœurs romaines sous l’empire.

taient encore l’épée à la main pour la vie ou la mort, il pouvait y avoir peut-être pour l’oreille maint enseignement plus énergique contre la douleur et la mort, aucun pour les yeux. »

Mais voici le madrigal qui fleurit au bord de l’arène sanglante ; on y cueille des bouquets à Chloris.

« Plus d'un qui, dans un entretien avec sa voisine, rencontre sa main, sollicite son programme, ou parie pour l’issue du combat, souvent lui-même a senti la blessure. » Ce marivaudage d’Ovide est-il dans sa préciosité plus imprégné de décadence que les hécatombes de l’arène : il ne l’est ni plus ni moins, c'est l'extrême raffinement de l’esprit mêlé à l’endurcissement des limes, au vide des cœurs. À considérer le public et les fauves du cirque, où est la vraie bête féroce? c’est le public, car il se repaît du sang, il s’en grise, il le fait couler pour le voir couler Le beau rôle reste au gladiateur qui joue sa vie et meurt noblement; lui seul relève ici l’humanité, la réhabilite et la représente encore par le courage et l’adresse. Raffinée en haut, féroce en bas, difforme partout, la décadence ressemble à la peinture que fait Virgile du monstre Scylla :

• Son visage est de femme, et jusqu'à la ceinture Elle en a les beautés et tome la figure.

Le reste, plein d écaille, est d’un monstre marin :

Elle a ventre de loup et finit en dauphin '. •

Les hommes corrompus sont très-souvent des hommes aimables. C’est chez les peuples et dans les lieux où règne la corruption, du moins la facilité des mœurs

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