M. do Beauvoir
L'OHIENT.
Ce fanalismo' légal a engendré un eontre-fanatismo qui montre à quel point les Chinois sont stoïques devant la mort. Et ce stoïcisme est pur d’alliage, car ils ne croient pas à une autre vie. Mais ici, chose étonnante, l’exemple est donné, non point par des philosophes, non point par des malheureux que la misère pousse à bout, mais par des scélérats coalisés contre la justice et qui se font un honneur de la braver dans la personne de ses représentants. Donner et recevoir des coups avec impassibilité, tuer les autres avec sang-froid et ne pas redouter la mort, voilà leur idéal. Les « Kouan-Ivouen sont très-nombreux èn Chine ; ils forment entre eux des associations et se soutiennent mutuellement avec une imperturbable fidélité. Quelques-uns vivent isolément et ce sont les plus féroces. Ils regarderaient comme indigne de leur valeur d’avoir un associé, un appui quelconque; ils ne veulent compter que sur l’énergie de leur caractère. Rien n’est comparable à l’audace de ces hommes. Les crimes les plus atroces, les forfaits les plus extravagants, ont pour eux un attrait irrésistible. Quelquefois ils vont, par fierté, se dénoncer eux-mêmes aux magistrats. Ils font l’aveu de tous leurs crimes, s’appliquent à en fournir des preuves irrécusables, et demandent à être jugés; puis, quand on instruit le procès, comme d’après la législation chinoise l’aveu du coupable est nécessaire, ils nient tout ce qu’ils ont d’abord avoué et endurent avec un stoïcisme inébranlable tous les genres de tortures auxquels on les applique. On dirait même qu’ils trouvent un certain bonheur à voir leurs membres broyés, pourvu qu’ils puissent braver la justice et pousser à bout la colère des mandarins. Il leur arrive souvent de les compromettre et de les faire casser ;
c’est alors un (le leurs plus beaux triomphes. On rencontre dans toutes les villes de la Chine de nombreuses collections de petites brochures qui composent en quelque sorte les fastes judiciaires et les causes célèbres de l’empire. Elles renferment les dramatiques biographies des plus fameux Kouan-Kouen ; le peuple dévore ces brochures qui ne coûtent que quelques sapèques '. »
Le Calme mépris de la mort est un trait du caractère chinois, tous les voyageurs s’accordent ù le reconnaître. Le suicide y est endémique. Serait-ce lassitude , hébêtement? Je ne puis croire'qu’il n’y ait que cela, dans l’impassibilité héroïque du Chinois, car nous voyons en Europe et partout les créatures les plus misérables tenir beaucoup à la vie. Le bouddhisme répandu en Chine, et qui prêche la délivrance par l’anéantissement, y est peut-être pour quelque chose, mais tous les Chinois ne sont pas des bouddhistes et ce mépris de la mort est général. En 1858, tandis que les escadres alliées tenaient la rade, des Anglais qui s’étaient aventurés seuls dans les rues de Canton y furent assassinés; peu de temps après, parmi quelques Français descendus dans la ville , du bord d’une frégate à vapeur, il en fut un qui éprouva le même sort : on le trouva au coin d’une rue, décapité. « Quand ce crime fut connu à bord de la frégate , dit un voyageur contemporain2, le second, — et c’est de sa propre bouche que je tiens ce récit, — réunit aussitôt cinquante hommes de bonne volonté, les arma de revolvers et de haches, et descendit avec eux à terre. Arrivés à la rue où le crime avait été commis, la troupe en ferme les issues, puis on fouille