L’OR I K NT
Ht
nombre se donnèrent la mort. Les fontaines et les canaux étaient comblés de cadavres; beaucoup recouraient dans leur misère à la corde et au couteau. Dans la seule ruelle An-fu-cliu-tuu, plus de trois cent soixante-dix femmes se suicidèrent en une seule nuit. L’empereur nouveau se créa d’oflice des ancêtres, il en faut en Chine, et se décerna à lui-même le titre de Jun-tsohan, c’est-à-dire « celui qui brille éternellement. >
Les Chinois commencent à émigrer, ils vont en Amérique, ils viennent en Europe; ils voient à l’œuvre ces chrétiens qui ont la prétention de leur enseigner la fraternité humaine. Récemment une correspondance du New-York Tribune donnait le récit d’une épouvantable scène de sauvagerie, qui a eu lieu le 24 octobre, à Los Angeles, en Californie.
Le bruit 'avait été répandu que les maisons habitées par les Chinois étaient remplies d’or et la populace s'était réunie devant la demeure de l'un d'eux, nommé Yo Hing, dans le but de la piller. Les Chinois se barricadèrent, des coups de feu furent tirés, et un Américain , tué/Aussitôt après l’œuvre de pillage lemeurtrecommença. La populaceenfouça lesportes, quatre Chinois furent tués à coups de fusil, sept ou huit blessés et dix-sept pris et pendus. Weng Chiu, marchand chinois, fut la première victime pendue. 11 fut conduit à travers les rues par deux Irlandais, que suivit une foule d'hommes et de gamins, la plupart Irlandais et Mexicains d'origine, vociférant de toute la force de leurs poumons. A diverses reprises l’infortuné Chinois tenta d'échapper aux deux brutes qui le conduisaient, mais un Mexicain à moitié ivre le suivait un couteau à la main, prêt à lui porter le premier coup.
Itl * CONSIDERATIONS SUR L'HISTOIRE.
Le malheureux accélérait sa marche sans prononcer cependaut un seul mot. Au bout de Temple-Slreet on fit hâtivement les préparatifs de la pendaison, qui fut bientôt accomplie. Mais, comme il ne mourait pas assez vite, un Irlandais monta sur ses épaules et lui brisa la colonne vertébrale. La populace se livraensuiteà des transports de joie féroce.
L’une des victimes, un médecin chinois en renom, M. Gnee Sing, offrit à ses bourreaux 4,000 dollars à condition qu’on le laissât aller. On coupa immédiatement ses poches et on lui tira un coup de pistolet à la joue gauche, après quoi il fut également peudu.au milieu d'une nouvelle explosiou de cris et de vociférations. Un troisième malheureux fut hissé à.diverses reprises contre le bras de la potence, avec une violence telle que sa tête fut mutilée d’une manière horrible. Trois Chinois, dont l’un n’avait pas plus de quinze ans, furent expédiés de même. C’est à peine si ces malheureux ont exprimé une plainte. Seul le plus jeune a dit, pendant qu’on lui mettait le lacet au cou : « Moi pas peur de mourir ; moi » bon enfant chinois ; moi jamais fait de mal à per- » sonne. »
Trois jeunes garçous chinois pendus au bord d'un wagon ont eu une agonie affreuse. L’un d’eux, ayant rattrapé la corde avecses mains, essayait de se soulever; mais on lui frappa les mains à coups de bâton et de pistolet jusqu’à ce qu’il se laissât retomber.
Alors les Irlandais s’en servirent comme d’une cible et l’achevèrent à coups de feu.
Eu 1858, lorsqu’à coups de canon nous enseignâmes avec tant de succès la civilisation européenne aux enfants
L’ORIENT
du céleste empire, des Chinois, pauvresdiablesqui s’étaient vendus par misère et qui allaient remplacer des nègres à la Havane, arrivèrent en rade devant Manille. « On leur avait dit que la traversée était courte, ils se crurent à destination et demandèrent à descendre. Sur l'opposition du second, ils tentèrent de se révolter. Ou les enferma dans l’entre-pont, on ferma les écoutilles, ou fit clouer les sabords. Le capitaine s’était rendu à Manille où le thermomètre marquait 40 degrés centigrades à l’ombre. Quelques murmures de voix arrivèrent jusqu'au port, cela ne dura guère : un silence profond bientôt s’établit. Le capitaine passa tout le jour et la nuit en ville. Lorsqu'il revint le lendemain, apprenant ce qui avait eu lieu, il fit en hôte ouvrir les cloisons à coups de hache. Quand l’air et la lumière pénétrèrent dans le réduit, on trouva trois cents Chinois asphyxiés. A 500 francs pièce, c’était 15,000 francs que perdait le capitaine. Aussi, pourquoi ne pas faire assurer la cargaison 1 ? »
Ce progrès est attendu, il est réalisé peut-être aujourd’hui que la traite a passé du noir au jaune, et qu’elle vogue à pleines voiles sur l’océan de justice qui unit les continents, les peuples et les races.
Le Chinois, subtil en toutes choses, ne dément pas son œil bridé et railleur. Un livre de médecine légale, le Si- Yuen, passe en revue toutes les manières imaginables de donner la mort et il explique la méthode employée pour les découvrir sur les cadavres. « On est effrayé, dit M. Hue, en voyant tous les genres d’homicide que les Chinois out su inventer; ainsi l’article étranglé nous a
1 Kd. Piochât.
lit CONSIDÉRATIONS SDK I./HISTOIHK.
paru très-riche : l'auteur distingue les étrangles pendus, les étranglés <i genoux, les étranglés couchés, les étranglés au nœud coulant et les étranglés au nœud tournant. »
C’est un peuple bienveillant néanmoins. Ses coutumes, les formes de son esprit, l’indiquent assez; des hommes épris à ce point de sociabilité 11e sauraient être d’un tempérament cruel. O11 sait effectivement que les Chinois sont les plus grands visiteurs du globe, les plus cérémonieux, et qu’ils passent dans les villes les trois quarts de leur temps à ce métier. Leur politesse a dégénéré eu formalisme comme tout le reste : le formalisme est le tombeau de la Chine. Elle commande aux gens bien élevés, avant de se rendre chez la personne qu'ils ont dessein d’aller voir, d’expédier à celle-ci un billet plié, de papier rouge, plus ou moins grand suivant la dignité du destinataire, et portant ces mots sur la seconde page : « Votre disciple ou votre frère cadet, un tel, est venu pour baisser la tête jusqu à terre devant vous et vous offrir ses respects. » Formalisme et formules partout vont de compagnie, mais partdut aussi elles risquent de détruire le fonds individuel en le recouvrant d’une enveloppe uniforme qui sous la convention étouffe la nature. Le Chinois, il est vrai, manquant de fond, avait moins à perdre que nul autre peuple à se laisser ainsi façonner. Les fictions ne le gênent pas, il s'y complaît. La sincérité n'habite guère eu Chine ; le Chinois a pour cela l’esprit trop délié, sa finesse l’incline à la ruse, la ruse le mène au mensonge et plus loin. 11 porte témoignage de l’intime parenté qui existe entre le mensonge et le vol ; n’est-ce pas la fraude des deux côtés, ici celle des mains qui dérobe l’objet, là celle * de la langue qui dérobe la vérité, et qui pour dissimuler
L'OHIENT. «S
la fraude des mains ramène à sa suite la fraude des lèvres — car il faut mentir quand on a volé.
Le Chinois n’a pas le sentiment des beautés naturelles, impossible à rencontrer où manque le sentiment du divin dans la nature. Il ne s’élève pas au-dessus du joli, de l’agréable, et ce joli reste chinois. Sse-ma-lvouang, premier ministre vers la fin du xi* siècle, sous la dynastie des Song, a composé un poème sur sou jardin qui pourrait s'appeler la retraite du sage :
« Quand je suis lassé de composer et d'écrire, dit-il, au milieu des livres de ma grande salle, je me jette dans une barque que je conduis moi-même, et vais demander des plaisirs à mon jardin. Quelquefoisj’abordc à l'ilo de la pêche, et, muni d'un large chapeau de paille contre les ardeurs du soleil, je m’amuse à amorcer les poissons qui se jouent dans l’eau et j’étudie nos passions dans leurs méprises.
— Mes amis viennent souvent interrompre ma solitude, me lire leurs ouvrages et entendre les miens ; je les associe à mes amusements. Levin égaye nos frugals repas, la philosophie les assaisonne, et taudis que la cour appelle la volupté, caresse la calomnie, forge des fers et tend des pièges, nous invoquons la sagesse et lui dirons 110s cœurs. »
Ne croirait-on pas entendre un Cicéron chinois? L’intelligence chinoise s’est desséchée faute de plonger dans le sentiment; elle n’aspire pas la sève de l’instinct, c’est un arbre sans fleurs et sar.s fruits. La poésie de la conscience échappe à la Chine en même temps que celle de la nature et du cœur. Son âme manque de musique, elle ne donne pas le la. Confucius, son apôtre, auquel
m CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
elle a voué l'unique culte dont elle s’est montrée susceptible, qu’elle vénère sans le déifier, dont l’image est partout, qui a des temples élevés en son honneur et des descendants qui forment la seule noblesse héréditaire de l’empire, Confucius n’est qu’un Chinois supérieur. Rationaliste bienveillant, humain, sa bienveillance n’atteint pas jusqu’à la charité, son humanité ne s'échauffe pas jusqu’au dévouement. Il éclaire sans flamme, et son esprit ne produit, il ne porte que des maximes. Beaucoup de ces maximes du reste sont très-belles. Qu’on en juge par les suivantes :
— - Ce que vous no désirez pas qui vous soit fait à vous-même, ne le faites pas aux autres hommes '.
— Celui dont le cœur est droit, et qui porte aux autres les mêmes sentiments qu’il a pour lui-même, ne s’écarte pas de la loi morale du devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle; il ne fait pas aux autres ce qu’il désire qui ne lui soit pas fait à lui-même *.
Confucius vivait dans la seconde moitié du vtB siècle avant Jésus-Christ. Il a devancé les préceptes de la morale chrétienne, et cependant l'inspiration chrétienne n’anime pas ses paroles. Il a devancé de même la démocratie moderne, et cependant le souffle de la liberté ne respire pas en lui. Dans le Chou-King, le Livre par excellence, dont il a coordonné les antiques éléments, nous lisons :
— Ce que le ciel voit et entend n’est que ce que le peuple voit et entend. Ce que le peuple juge digne de ré-