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Adolphe Piclet, les Aryen primitif

L’ORIENT

« Qu’à l’instant, dans toutes les demeures, les Dévas se réveillent pour chanter, et qu’ils affermissent le trône où brille la précieuse lumière... (Vamadôva.) »

« Le symbole et rien de plus, telle est la religion de la période védique. Les symboles de ces temps anciens ont rarement une valeur morale; ils représentent, sous une forme humaine-idéalisée, les forces qui engendrent les phénomènes naturels, soit ceux de la nature inanimée, comme le feu, la chaleur, la lumière, les mouvements de l’air et des astres, soit ceux de la vie dans les plantes et dans les animaux. Ils sont simples, par cela même qu’ils se rapportent le plus souvent à un ordre de faits sensibles bien circonscrits ; ils sont clairs, parce que, n’étant pas fondés sur les conceptions mystiques d’une théologie profonde, mais sur l’observation vulgaire des phénomènes, ils se tiennent toujours le plus près possible des apparences et portent ainsi avec eux leur explication. Il ne semble pas que, par une arrière-pensée quelconque, les premiers prêtres védiques aient rien voulu dérober aux assistants de l’intelligence et de l’interprétation des symboles : ces assistants étaient souvent leurs üls, leurs femmes, leurs plus proches parents, quelquefois des hommes riches au nom desquels ils offraient le sacrifice; l’hymne devait, dans les conditions d’un culte si simple, être simple lui- « même, aider l’intelligence par sa clarté et non la dominer par une obscurité mystérieuse que le peu d’autorité du prêtre ne comportait pas1. »

Le génie de l'Indou est déjà dans les Védas, mais comme l’ébauche d’un tableau que le travail de ce

1. Émile Burnoof, Eaai «ur le Vida. Noos empruntons à cet Euai la plnpart de nos citations.

génie sur lui-mêmé, le temps et les circonstances, en tireront graduellement. La délicatesse vibrante et pudique de l’âme, l’exquise tendresse du cœur, l’amour de la nature que l’Indou, panthéiste d’instinct, sent palpiter en lui se trahissent à chaque pas avec éloquence :

« Vous connaissez, dit l’hymne à Viçwakarmas, celui qui a fait tous ces choses ; c’est le même qui est au dedans de vous. Mais à nos yeux tout est couvert comme d’un voile de neige : nos jugements sont obscurs, d

« Son essence active existe dans tous les êtres animés. Touslesdévas', d’un commun accord, se rallient ensemble à ce dieu puissant. »

« Quand je pense que cet être lumineux est dans mon cœur, les oreilles me tintent, mon esprit se trouble, mon âme s’égare eu son incertitude. Que dois-je dire? Que dois-je penser* ? b

Invoquant Agni, le feu céleste, l’hymne de Vamadêva s'exprime ainsi : « Le monde entier existe par toi ; le flot suave de tes splendeurs coule au vase des libations, dans le cœur de l’homme, dans toute la vie, dans les eaux comme dans le fovér. »

Nous sentons ici la vibration de l’âme religieuse que n’a pas encore emprisonnée le dogmatisme. Elle est lyrique. C’est la religion avant la théologie. Les Védas ne connaissent pas de système; ils sont œuvre d’inspiration, et répandent au hasard la semence des symboles ultérieurs. Le poète religieux, inconscient de son propre génie, y exprime librement la chose ou le dieu dont il est plein, qui

t. L’on con-tate ici l'origine des • bons esprits • do Zend-Avesta, en même temps que la souche commune des Perses et des Indous.

S. Bharadwaja.

l’occupe au moment même, le maîtrise — ébranle son âme, émeut son cœur. Les dieux l’emportent tour à tour; chacun alternativement se présente devant lemiroir vivant et frémissant pour le remplir de son image. « Aussi, lorsqu’on lit les hymnes les plus évidemment symboliques et polythéistes, est-on surpris de voir un même poète, suivant l’inspiration du moment, faire tour à tour, de chacun des dieux, le principal agent de vie, et mêler ainsi tous les rôles * . »

Les hymnes du Véda ne sont pas toutes de même date, elles sont toutes antérieures au brahmanisme et par conséquent fort anciennes. Quel peuple dans l’état de simplicité de mœurs et de notious que suppose la vie patriarcale a illuminé de pareils éclairs les profondeurs de la nature î Aucun. Voici comment le Véda parle de la sainte parole, plusieurs milliers d’années avant l’Évangile :

« J'existe dans tous les mondes et je m’étends jusqu’au ciel.

« Telle que le vent, je respire dans tous les mondes. Ma grandeur s’élève au-dessus de cette terre*, au-dessus du ciel même. »

Cependant le doute, fruit tardif de la raison, s'insinue déjà dans quelques esprits, les dieux par quelques-uns sont contestés. « Indra n’est pas, dit l’un. Nêma affirme le contraire; je l’ai vu : chantons, » dit l’hymne de Nêma. C'est encore le sentiment qui prévaut. Quand les Indous auront quitté l’école du lyrisme religieux pour entrer dans celle de la dialectique, et qu’à force d’affiner leurs raisonnemeuts ils en seront arrivés au Jjouddhisme,

i. Emile Burnouf.

î. Hymne, Lu tninle Parole (V.’ik).

la fugitive objection qui ne semble faite que pour glorifier davantage la foi spontanée aura vaincu les efforts du cœur affamé de croyance : après avoir commencé par tout croire on finira par tout nier.

La dialectique est un terrible scalpel, elle dissèque les œuvres vivantes de l'âme, elle fouille en leurs dernières fibres les poèmes religieux étendus sous notre regard; mais elle n'attend pas qu’ils soient morts, c’est une dissection sur le vif qu’elle accomplit. On voit grandir la dialectique dans l’évolution religieuse des Indous à mesure que la tendance polythéiste, qui est celle du peuple en tout pays, fait place à l'idée de l’unité universelle et soulève au-dessus des dieux multiples et familiers, voisins de l’homme, intimes avec lui, la grande abstraction qui doit les dévorer sous le nom de Brahma. Agni, le feu céleste qui rayonne du soleil dans les espaces, ouvre la voie à Brahma. Il existe en tout; lumière, foudre, chaleur, vie, tout procède de lui, c’est déjà une sorte d’âme universelle. Chaque divinité des Védas tend de la sorte à s’universaliser, à se panthéiser, si l’on me passe le mot. D’Agni à Brahma, du védisme au brahmanisme, il n’y a réellement que la distance qui sépare de l’unité universelle vaguement pressentie la claire notion de son existence devenue un objet de spéculation. Mais cette distance franchie, et la religion naïve du sentiment transformée en théologie métaphysique, c’en est fait de la communauté qui existait au début : le peuple et les penseurs se séparent à leur mutuel détriment, la masse s’enfonçant dans la superstition et le cérémonial qui n’exigent d’elle aucun effort d’esprit, taudis que les écoles sacerdotales et les écoles philosophiques, dans une rivalité de raisonnement effréné,

L’ORIENT

s’efforcent de saisir l’insaisissable, jusqu’au jour où de la plus haute cime l’esprit atteint de vertige tombe dans le vide et jette avec Bouddha le plus formidable cri de désespoir qui ait retenti dans le monde avant celui du Psalmiste : tout est vanité, il n’existe que l’illusion, il n’y a que le néant !

Ohl qu’il est doux, lorsqu’on a parcouru ces routes poudreuses de la dialectique, de désaltérer un instant son âme aux sources fraîches, et de sentir passer sur son front courbé sous le poids de la pensée la libre inspiration des émotions premières I Nous avons exilé les dieux loin de noua à force d’y penser, mais en quelle charmante familiarité nous vivions encore avec eux dans ces lieux d’où notre race a pris l’essor :

« Viens, amène la troupe céleste, fais-les asseoir sur le gazon et consomme le sacrifice. »

« Agni, à côté des parents qui t’ont produit, dieu vigilant et irrépréhensible parmi les dieux, toi qui t’es donné une forme sensible, sois-nous propice : accueille le sacrifice du père de famille. Toi qui possèdes la fortune, tu peux bien conférer la richesse.

« Agni, tu es pour nous un défenseur prudent et un père : à toi nous devons la vie, nous sommes ta famille. En toi sont des biens par centaines, par milliers; insensible, tu es la force des héros et le gardien des sacrifices.

« Agni, alors que tu pris une forme humaine pour le bien de l’humanité, les dévas te donnèrent comme général à Nahusâ. Quand le fils de notre Père naquit, c’est eux aussi' qui choisirent I1A pour commander aux enfants de Manu.

« Agni, déva, par tes secours protège nos biens et nos

personnes. Tu mérites nos louanges. Tu . conserves les vaches du fils de ton fils, toujours attentif à perpétuer ton culte.

« Agni, tu étends ta protection sur le serviteur, inconstant dans ses hommages. Tes quatre yeux brillent et s’allument. Tu chéris la prière du prêtre qui te présente l’holocauste. Car tu es bon et miséricordieux'. »

Les dieux et les hommes ne cessent de^communiquer ensemble dans les Yédas, ainsi que dans l’Iliade et dans la Bible. L’on est encore près du début où la familiarité s’unit au sublime. Et dans le culte des Aryens de cette époque, quelle douceur d’invocation, quelle tendresse voilée, à la fois intime et respectueuse I Nulle terreur ne s’v fait sentir, il n’y a que de l’amour et de la confiance : on dirait une idylle religieuse. Le pardon est près de la faute, la méditation du péché n’a pas encore creusé dans l’homme les demeures sombres du remords :

« Que notre faute soit effacée, ô Agnil purifie notre fortune. Que notre faute soit effacée !

« Nous demandons, en t’offrant le sacrifice de beaux champs, de la prospérité, des richesses. Que notre faute soit effacée 1

« Si le premier des chantres divins ici présents, si nos chefs de famille s’avancent pour t’honorer, que nos fautes soient effacées t

« O Agni ! si ces chefs de famille, si nous-mêmes nous nous avançons avec respect, puissions-nous obtenir la victoire ! Que notre faute soit effacée I

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