‹ Considérations sur l'histoireChapitre 53 sur 143 · PÉRIODE BRAHMANIQUE · texte numérisé non relu

PÉRIODE BRAHMANIQUE

Les hypothèses religieuses et la religion ; mérite inégal de ces hypothèses. — Enfer indou ; métempsycose, pénalités. — Code de Manou. — Incarnations divines. — Métempsycose et darwinisme. — Brahmanisme: l’Unité. — Quiétude, l’ascétisme remplaçant l’héroïsme. — Polythéisme et panthéisme; Brahma et Jéhovah. — Grandeur métaphysique. — Sainteté; brahmes et peuple : dieux anciens et nouveaux. — Imagination démesurée de l'Indou. — Décadence religieuse. — L'ascète roi.

L’homme aspire au bonheur, et l’homme est malheureux; il aspire à la durée, car « le désir de tout être est de persévérer dans son être *, » et chaque homme est sujet à la mort; il veut la perfection, et son imperfection toujours renaissante, jointe à celle des choses environnantes, l’accable. Pour échapper à l’antinomie qui l’étreint, son âme s’envole dans la perfection qu’il appelle Dieu, dans le rêve de la félicité qu’il appelle le ciel. Ces conceptions de Dieu et du ciel varient d’un peuple à l’autre, elles se modifient selon les tempsetles lieux, le besoin qui les engendre reste invariable et se retrouve dans toutes. ,

Le rêve de la perfection et de la félicité est le fond commun de toutes les religions, qui sont elles-mêmes les diverses manières dont ce double rêve a été conçu par les hommes dans le cours de leur histoire.

i. Spinoza.

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C'est fatalement que l’homme est religieux, sa nature lui fit une loi de l’espérance, et peut-il ne désirer que ce qui est ? force lui est donc de rêver ce qui n’est pas. Le désir fleurit dans l’espérance dont la forme est l’idéal. Il est vraisemblable que des diverses conceptions engendrées par l’Ame religieuse aucune ne correspond à la réalité des choses futures voilées parle présent, qu’aucune même ne 5*en rapproche ; mais quand elles seraient toutes condamnées il n’en résulterait pas que le vœu dont elles procèdent, et qui est la loi vivante de l’Ame humaine, soit une illusion sans objet. Alors que tous nos instincts vérifiables, ceux du corps et ceux de l’esprit, ont leur objet dans ce qui nous environne, comment admettre que celui-là qui dépasse notre milieu et nous dépasse nous-mêmes, le plus élevé de notre être et qui fait de nous des créatures perfectibles sinon parfaites, ne rime à rien? Son objet est notre perfectionnement, mais ce perfectionnement n’est qu’un leurre s’il doit pour chacun de nous aboutir au vide. L’illusion réside sans doute dans la façon dont nous imaginons l’idéal, elle ne peut résider dans la tendance vers l’idéal, etsi nous ne sommes pas de purs fantômes à la poursuite d’une ombre il est inévitable que notre rêve de perfection et de félicité, quelle que soit d'ailleurs la vanité des représentations qu’il engendre, repose sur une nécessité fondamentale de l’ordre universel et qu’il y trouve un fondement logique, une fin aussi bien qu'un principe de son existence. Notre ignorance de cette fin etde ce principe ne prouvent rien contre eux, elle n’empêche pas le progrès de gouverner l’univers et de nous gouverner ; et c’est de cette loi du progrès qui n’est pas une chimère que notre Ame lire les reli-

gions. Les hypothèses religieuses sont des hypothèses, le besoin qui excite notre imagination à les produire est un fait constitutif, et le plus essentiel, de notre nature morale. Il y a donc une réalité cachée dans les poèmes du cœur, une sève qui ne tarit point lorsque se ilétrissent ces efflorescences divines, une racine qui demeure et leur survit parce qu’elle les précéda.

Chaque peuple a conçu son idéal de la perfection et de la félicité, aucun n’a produit le désir générateur de l’idéal.

Tout être cherche l’idéal à sa manière. La rose, si elle était animée, rêverait sans doute d’une rose parfaite qui jamais ne se fanerait; le bonheur de la terre, si elle se sentait exister, serait de tourner autour du soleil. L’aspiration au bonheur est l’âme des êtres, — les formes du désir sont les formes de la vie, les degrés du désir ses degrés. L’homme conçoit nécessairement l’idéal sous des formes humaines. Il transporte son âme dans ses dieux comme en toutes choses. Sa religion est son suprême effort, elle nous donne sa limite tracée par lui-même. Sans une religion qui serve de patrie à sou esprit, un peuple n’est pas. Égales devant le mystère qu’elles ne sauraient forcer, les religions ne sont pas égales devant l’homme : il en est qui renferment plus d’humanité que d’autres et qui par conséquent les dépassent, car toutes les œuvres humaines se doivent mesurer à l’humanité. Dieu croit avec l’homme et croit en lui ; c’est-à-dire que l’idée de Dieu et celle de la destinée humaine s’élèvent avec les individus et les nations qui les conçoivent. Le mystère intime qui sollicite les hommes à produire des hypothèses religieuses a beau résister à ces hypothèses

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tenues pour des solutions, celles-ci, incorporées à l’âme par la foi, n’en ont pas moins sur nous des effets certains et divers tant qu’elles possèdent le cœur et dirigent la pensée. Nées de l’homme, elles deviennent à leur tour des causes qui le modifient et dont les résultats meilleurs ou pires dépendent de la somme de raison et de justice qu’elles renferment.

La religion est le crédit que l’homme fait à Dieu, principe impénétrable des choses; elle est en dernière aualyse la confiance naturelle à l’homme en l’accord de sa raison, de son cœur, de sa conscience avec ce qui constitue la loi de sa raison, de son cœur et de sa conscience ; d’où résulte que plus il se rapproche de cette loi moins il s’éloigne du principe qu’il estime présent en elle. Ni la philosophie, ni la religion ne dissipent le problème universel; elles témoignent, et c’est l’important, de l’allinité de notre esprit avec la raison, de notre conscience avec la justice, do notre cœur avec l’amour et la félicité, de toute notre âme avec la plénitude de ces choses que nous supposons en Dieu, que nous nommons Dieu et le ciel.

Nous devons en conclure que, mérite poétique à part, les hypothèses religieuses valent ce que vaut leur morale. Leur morale les juge. Celle de l’Indou a versé dans l’ascétisme, la sainteté de la vie a fini par consister à ne plus vivre. Cette manière de voir cependant n'a pas triomphé en un jour de la jeunesse des Indous, elle s’est développée parallèlement à la spéculation comme la conséquence pratique de la théorie qui absorbe l’univers dans l’impassible quiétude de Brahma. Agni, dieu du foyer, l’emporte pendant que les Indous vivent, encore rapprochés de leurs

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lieux d’origine, de la libre vie des pasteurs. Mais lorsque descendus dans la vallée de l'Indus et se rapprochant du Gange ils se trouvent aux prises avec les peuplades indigènes qui leur disputent le terrain, Indra le foudroyant devient leur divinité principale. C’est la fin de la période védique. Établis enfin dans de riches contrées, sanscrainte du lendemain, noyés dans les rayons d'un soleil qui presque sans travail fait mûrir les moissons, une nouvelle évolution de leur génie commence : l’énervement des volontés, l’éclat fascinateur des villes et de la souveraineté, les progrès de la théocratie escortée de ses règlements innombrables, de ses prescriptions minutieuses et de ses étroites observances, substituent graduellement l’existence du pénitent à celle du guerrier qui avait lui-méme remplacé déjà le pasteur.

Les monuments de cette période sont le Code de Manou ■ et les deux grands poèmes épiques, le Mahabbarata et le Ramayana.

Les poèmes épiques dans leurs plus anciennes parties, où l’esprit guerrier l’emporte encore sur l’ascétisme, nous parlent de héros morts sur le champ de bataille et qui entrent dans le paradis d Indra ainsi que les héros Scandinaves dans celui d’Odin. Le Mahabbarata renferme un passage où le Jupiter indien se plaint de ce qu’il n’apparaisse aucun de ces hôtes aimés « qui consacrent leur vie au combat et qui reçoivent la mort sans détourner le visage. » Le paradis d’Indraétait supposé dans l'air pur et froid des montagnes du Nord, sur les sommets de 1 Himalaya, et même plus loin, à la cime du Merou, la montagne des dieux. A mesure que l’héroïsme guerrier cède à la vie contemplative et pénitente, Indra recule devant

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Brahma et prend le second rang, excepté pour le peuple dont il resta toujours le dieu familier. La notion qu’on se faisait du sort des âmes après la mort suivit cette transformation ; l’idée de la perfection changeant, celle de la félicité qui s’y rattache devait changer aussi. Les âmes issues de Brahma eurent dès lors pour suprême destinée de rentrer en Brahma qui devint tout, — et le monde, et le dieu, et le ciel, la perfection de l’être et le séjour des bienheureux, absorbés en lui après en être sortis. Mais les âmes seulement entreront dans sa pureté qui sont pures, les impures descendront chez Yama afin d’y expier leurs péchés. Le royaume de Yama reçut peu ü peu toute la précision désirable, grâce aux prêtres dont il soutient lepouvoir et à l’inspiration dramatique du peuple partout éprise de tourments. Les prêtres d’Égypte avaient détaillé les supplices de leur enfer que nous trouvons peints dans leurs catacombes mortuaires ; les brahmanes excellèrent encore davantage à la description détaillée du leur. Dans l’enfer brahmanique la chaleur est le condiment de la soulfrance ainsi que dans l’enfer égyptien : la fraîcheur et l’ombre n’existent qu’en paradis. Au lieu de feuilles, les bois portent dans l’enfer des lames d’épées ; c’est un endroit de^ténèbres, de pleurs et de grincements de dents. Ici, des âmes sont déchirées par des hiboux et des corbeaux; là, leurs têtes chaque jour sont brisées avec de lourds marteaux par des gardiens infernaux. Des coupables de premier choix rôtissent en d’énormes chaudières, d’autres sont condamnésà avaler des gâteaux enflammés, à marcher pieds nus sur du sable enflammé ou sur du fer incandescent. On voit des âmes qui errent enchaînées comme des forçats — l’enfer n’est-il pas le bagne des

âmes? — plus loin ou leur verse dans la gorge du cuivre fondu. L’enfer indou a plusieurs cercles qui vont en se renforçant, il est dantesque. Le livre de Manou en indique vingt, les Sutras bouddhistes en comptent seize. Pauvres chrétiens qui n’en avons qu’un, et qui même ne sommes pas sûrs de le garder! car le régime de la terreur appliqué à la religion perd du terrain ; on comprend qu’il vaut le terrorisme politique ou domestique, qu’il 11e renferme aucun principe éducateur et ne fait que des trembleurs ou des hypocrites. Si la terreur 11e produisait des martyrs qui la bravent, elle serait la ruine complète des consciences.

Ces idées sur l’enfer se raccordaient avec l’émanation et le retour des âmes en Brahma, qui est le fond du brahmanisme, à l’aide de la métempsycose. Les âmes issues de l’Ame universelle auront à traverser, avant de faire retour en celle-ci et d’v trouver le repos et la béatitude, tous les degrés de l’existence, elles devront revêtir toutes les conditions. Le soudra deviendra un vaiçya, le vaiçva 1 un kshatriya *, le kshatriya un brahmane, le brahmane un saint — le saint, pur esprit, redeviendra une portion de Brahma. Cette évolution est une doctrine de perfectibilité calquée sur celle qui servait de constitution à la société : elle suit les castes dans leur ascension. Nous imaginons différemment le progrès, mais dans notre pensée, c’est également lui qui conduit à Dieu, dernier terme que nous imaginions de^la perfectibilité et du bonheur. La métempsycose est donc un hommage rendu à la loi du progrès : on renaît suivant son mérite et la vie subséquente est la

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