I. Burnouf, Commentaire lue le Jaçna
«animant lo spectacle de la vie, submergé par la diversité des impressions, des désirs et des craintes, l’homme se trouve plus à l’aise aussi dans la société de dieux multiples. L’exemple du peuple juif, d’ailleurs le moins artiste de tous les peuples, n’infirme pas cette règle, ilia confirme; car la tâche de Moïse et des prophètes n’a consisté qu'à réprimer, l’on sait avec quelle peine, ce laisser-aller d'un premier mouvement toujours prêt à forcer sa digue ou à la frauder. De combien de saints et de saintes, de combien de quasi-divinités l’homme populaire n’a-t-il pas comblé le vide qui, dans lcchristianisine, le sépare du Dieu unique et de sou ciel ! Si les nations protestantes résistent mieux au polythéisme, c’est qu’elles sont plus cultivées et moins peuple dès lors; cependant il ne serait pas impossible de découvrir encore chez elles des traces de cette tendance qui suit la pente de l’imagination.
La mythologie populaire indienne, outre les dieux et les hommes divinisés dont elle regorge déjà à l’époque brahmanique, s'est chargée d'une quantité d’êtres mixtes, je ne dirais pas de demi-dieux, niais de dieux à demi : démons, géants, singes, animaux ou saints, ajoutés aux incarnations, métempsycoses et métamorphoses de tout genre. Itieu de défini cependant, déclassé ni de classique dans ce polythéisme énorme et dillbrine; incapable de se discipliner, dépassant le but faute de mesure, la fantaisie créatrice de l'Indou tombe dans le gigantesque en cherchant la grandeur, dans lo dilformeen cherchant le colossal. Ce panthéon luxuriant est un assemblage, mais non une famille do dieux; ceux-ci y sont entrés pêle-mêle à diverses époques, chacun pour sot-même, ils ont été
241 CONSIDÉRATIONS SUR L'IliSTOIRE.
remaniés, gratifiés Je nouveaux attributs greffés au hasard sur la souche première ; et tout cela fait à distance l’effet d’un immense bric-à-brac religieux où le sublime coudoie le grotesque, où la majesté confine au ridicule. L'Indou a l'imagination romantique, il est sous ce rapport à l’antipode du Grec, bien que le Grec soit de sa race. Le classique n’est au fond que la mesure et l’ordre; le génie indou est démesuré et désordonné : ses œuvres ressemblent trop souvent aux débauches d’une imagination qui ne connaît le frein ni de la raison, ni du goût qui en dérive, et qui se complaît dans sa propre monstruosité. L’Indou est beaucoup moins artiste que poète, et s'il ne se rachetait des difformités esthétiques de sa mythologie par les grâces de son exquise tendresse, etdes tableaux de volupté encadrés dans des descriptions inimitables de la grande nature, ses poèmes épiques seraient tout à fait illisibles. -Mais dans ces forêts épiques, quelles échappées !
Il n’est pas de religion qui se soit établie d’une pièce; comme la langue la religion se fait peu à peu et jusqu'à ce que le peuple soit épuisé de sève elle reste en voie de formation. Quand le peuple s’y est dépensé, langue et religion s’arrêtent et commencent à se dessécher; cependant la religion désormais sans puissance créatrice ne cesse pas de recevoir du dehors, par l’autorité du prêtre et l’action du peuple combinées, des suppléments et des modifications. Mais ces additions sentent le parti pris, l’âme de plus en plus se relire, il ne rpste qu’une dépouille dogmatique hérissée de pratiques stériles et que se disputent les vers rongeurs. On en vient alors à réciter la religion qu’on no sent plus, on se trouve en plein automa-
L'ORIENT
tismc des consciences. L’Inde avant l’Europe catholique nous a révélé jusqu'où peut aller uu peuple dans cette voie descendante, elle qui a inventé la machine à prières, grâce à laquelle il suilit de tourner une manivelle pour faire son salut. Tant qu’une religion vit dans ses croyants, qu’elle a dans leur esprit une signification plus ou moins idéale et sur leurs âmes une actioinplus ou moins édilicatrice, cette religion ne saurait être qualifiée do pure superstition, car elle contient toujours — il suilit d’y regarder de près pour s’en convaincre — un fonds d'humanité et de vérité. 11 n’y a pas que de la superstition dans une religion qui a pu dire d’clle-mêmc au fort de sa puissance :
« Avoir lu tous les Védas, s’être baigné dans tous les llulhas : une parole de vérité, sire, égale tous ces mérites ou plutôt ces mérites ne l’égalent pas.
« La vérité est le premier Véda, la vérité est la première loi; ne foule pas aux pieds notre convention, roi puissant, et que la vérité soit bienvenue de toi '. »
C’e3t un fait démontré par l’histoire des religions que plus est grande la distance qui sépare la croyance populaire, ou pour mieux dire l’état intellectuel d’un peuple, des conceptions spéculatives de l’élite que ce peuple contient, plus est abrupte chez lui la pente de la superstition. Cela nous explique comment dans l’Inde les plus hautes cimes de la spéculation métaphysique et les plus ténébreuses profondeurs de la superstition ont pu être à la fois aileiutes. Néanmoins l'Indou, tenu en bride par le sacerdoce, pendant longtemps ne connut point d’images taillées