I. l u-rnc Burnouf, Introduction au boudJltitme
23i CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.
Le Nirvâna, ou le non-être, est la récompense des bouddhas parfaits — il est le ciel du bouddhisme, comme le néant est son dieu. Le désir du néant est donc le commencement de la sagesse, le point de départ du salut : que veut l’homme, que veulent toutes les créatures? le bonheur, et le bonheur c’est de n’exister plus, parce que le malheur est d’exister, parce que le malheur est l’existence même.
« Cette fin pour laquelle les oiseaux traversent les airs, pour laquelle les animaux sauvages tombent dans les pièges, pour laquelle les hommes périssent incessamment dans les combats, pour laquelle les malheureux poissons affamés dévorent l’hameçon de fer; celte fin, c’est pour elle qu’au milieu de cette foule de péchés que produit le ventre, je suis venu ici de bien loin. »
La philosophie, dit Joseph de Maistre, manque de l’huile de la consolation. La philosophie en effet n’a que la curiosité pour cause, elle est de l’esprit et ne s’adresse qu’à l’esprit ; la religion répond à des angoisses de l’<lme qui s’interroge sur sa propre destinée. L’homme veut connaître, c’est le besoin de son intelligence; l’homme veut être consolé, c’est le besoin de son cœur. L’homme n’aurait que faire de la foi s’il n’était qu’une intelligence: mais il soull’re, partant il désire; il désire, partant il espère; il espère, partant il croit, et fût-ce même eu opposition avec son intelligence. La foi est une espérance tellement surmenée par le rêve de la félicité et de la perfection qu’elle se transforme en croyance. Si l’homme ne soutirait pas et s’il ne mourait pas, il manquerait du sens religieux; un remède qui le guérisse de la souffrance et surtout de la mort, voilà ce qu’il demande à la religion. Celui qui trouve
L-e remède a guéri l’Ame, il lui annonce la délivrance, toute doctrine de salut est une religion, toute religion une doctrine de salut. Et comment veut-on qu’il en soit autrement; comment veut-on que l'homme se désintéresse de lui-même et cesse de se demander si, par delà sa condition présente dévolue à la mort, il possède une destinée où s’il s’arrêtera court et se perdra à jamais dans le vide? Il peut sans doute s’abstenir de former des conjectures à cet égard, il peut se dire que toutes les conjectures qu'il formera sont invérifiables, mais il est incapable de ne pas se poser la question ; encore le .grand nombre y répoudra-t-il toujours par des hypothèses qu’il tiendra pour des certitudes : le doute est pour la masse un fardeau trop lourd et qui augmente trop celui de la terre, la foi est.au contraire un appui et un soulagement. C’est donc toujours vers la foi que tendra le cœur humain; que ceux que cela contrarie en prennent leur parti, l'homme ne cessera pas d’être religieux : son être l’y condamne.
Toutefois , l’intensité du sentiment religieux varie beaucoup suivant les races, les peuples, les temps et les individus. Ceux qui ont cherché avec anxiété sont des âmes religieuses au premier chef, et parmi ces âmes les plus religieuses furent celles de Jésus ot de Bouddha. L’anxiété de leurs recherches, leur enthousiasme quand ils crurent avoir trouvé, ne vinrent pas de l’égoïsme ou de l’orgueil, mais de l’amour; ils cherchèrent pour tous parce qu’ils souffrirent pour tous. En n’iniporte quel lieu du monde, le problème de la vie se pose, et quiconque l’approfondit, qu’il soit poète, penseur, ou moraliste, rencontre des accents religieux : il y en a sur la lyre de Pindare, dans i. “ *7
les dialogues de Platon et dans les entretiens de Socrate ; le Promélhée d’Eschyle d’un bout à l'autre est religieux: c’est pour avoir trop aimé les hommes qu’il est cloué sur l’aride rocher du Caucase. Le livre de Job qui agite si dramatiquement le problème de l’humaine destinée dans ses rapports avec la justice divine, les paroles désolées du Psalmiste, les lamentations débordantes des prophètes, que sont-ils sinon l’éloquence de l’âme humaine aux prises avec son propre mystère et faisant effort pour le franchir dans l’élan de la foi ? Faust, ce Prométhée gothique, Manfred, René, Obermann, — Pascal surtout, ce crucifié de la douleur philosophique — Schopenhauer et Leopardi, le nord et le midi, l’occident et l’orient, sont pleins de celte tristesse et de ces intimes combats qui sont notre malheur et notre grandeur à la fois! « C/est pourquoi j’estime plus les morts qui sont déjà morts, que les vivants qui sont encore en vie, » dit l’Ecclésiaste après avoir con- , templé les maux et les iniquités qui existent sous le soleil. Cri ou soupir, nous suivons d’âge en âge l’écho de ladou-* leur humaine aspirant à la justice divine, et c’est là que se trouve, meme en dehors des religions, l’histoire de la religion. Les Grecs se sont montrés plus religieux dans quelques-uns de leurs philosophes et de leurs poètes que dans leur mythologie, œuvre de sérénité où l’on est convenu de voir exclusivement leurs croyances : les plaintes sur le sort de l’homme qu’exhale la Grèce sous l’étreinte de la destinée, tant de profondes paroles tirées des entrailles de la douleur, c’est dans la voix du chœur antique, où l’homme parle à l'homme, que nous les trou-, veronset non dans les jeux des Olympiens que ne troublent point nos misères. N’est-ce pas la substance même de la
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tragédie que celle lutte de la destinée humaine avec la loi des choses? La vie en ses profondeurs est toujours tragique, l’histoire entière représente la tragédie de l’humanité se déroulant à travers mille vicissitudes sur des scènes diverses où l’homme ne poursuit qu’une chose, toujours la même : le mot de sa destinée.
Entre l’homme et Dieu, le dialogue ne cesse pas. Prométhée interpelle Jupiter, Joli intérrogeJéhovah : c’est à Dieu de répondre et de se justifier; l’homme accuse. Combien de consciences dont le monde ignore la détresse ont été, sont et seront encore le théâtre invisible de cet entretien où l'homme prend à partie la justice divine qui ne répond pas : car l’homme ne s’v est nulle part trompé. Dieu est la justice ou Dieu n’est pas. Existe-t-il unejustice, et qu’est-ce que la justice? Les âmes ne manquent point qui, par l'indifférence, la frivolité et la dissipation, se dérolient à l’interrogation placée devant toute existence; il eu est en revanche, ce sont les plus humaines, qui ne peuvent en se fuyant elles-mêmes fuir le mystère dedouleur qui les étreint. Celles-là n’ont que deux issues : le désespoir ou la foi, quand elles n'hésitent pas entre deux jusqu'à la mort.
Jésus affirme, Bouddha nie, et tous les deux avec une égale ferveur, une égale compatissance envers les malheureux, un égal mépris de la vie terrestre et des désirs qui nous y enchaînent. Ils prêchent l’un et l’autre le salut par le détachement, la compassion mutuelle et la mutuelle charité, la victoire sur l’égoïsme et les appétits terrestres; et cependant quelle différence dans le but, quel contraste dans les conclusions ! Là, les délices célestes au royaume de Dieu, père des créatures, amour.
justice, perfection ; ici, à la place du ciel le nirvâna, à la place de Dieu le vide universel. Tous les deux, Jésus et Bouddha, ont cherché le moyen de vaincre la misère physique et morale, la maladie et la mort; ils n’ont pas trouvé le môme remède : la méditation des choses conduit Bouddha au désespoir systématique, elle mène Jésus à l’espoir systématique. Ils s’en vont l’un et l’autre prêchant le salut aux infortunés mortels; celui-là par l’extinction de l’espoir qui procure l'anéantissement, celui-ci par 1a flamme du désir et de l’espoir attisée jusqu’à dévorer la terre au profit du ciel. Tous les deux affirment qu’ils sont le chemin de la vérité. Hélas! la lutte n'est pas finie entre ces deux personnifications de l’dme religieuse, entre Bouddha et Jésus, et qui oserait affirmer qu’elle finira jamais tant que subsistera le problème où la conscience de l’homme se débat ? Il y aura toujours des Prométhée pour interpeller Jupiter, des Job pour interroger Jéhovah ; il y aura toujours des Jésus qui affirmeront la justice et le bonheur futur au mépris de la réalité visible et présente, des Bouddhas qui les nieront sous l’obsession des misères que leur âme semble faite pour pressentir et leur regard pour compter. Qui ne réussit pas à demeurer indifférent, qui n’a pas la force de porter le doute, ne trouvera pointd'autre solution que la foi ou le désespoir, l’affirmation quand môme ou la négation froide et résolue ; il se rapprochera de Jésus ou de Bouddha.
Bouddha, qui prêche le suicide psychologique, a l’enthousiasme du néant. Il consentirait néanmoins à renaître -éternellement pour de nouvelles souffrances s’il pouvait , ainsi racheter de la souffrance les créatures en les rache-
L'ORIENT
tant de la vie, car la compatissance de Bouddha s'étend jusqu’aux animaux et jusqu'aux plantes qu'il croit sensibles; tous les êtres pour lui sont égaux devant la douleur. On voit les conséquences : les castes sont abolies, et si les dieux croulent c’est avec le sacerdoce qui les soutient. Voilà une première innovation ruineuse pour le brahmanisme ; une seconde, qui s'v rattache, c’est que le salut ne se peut faire par autrui ; nul que l’êlre lui-même ne se délivre de la fatalité intérieure du désir qui le condamnepersonnellemenl à renaître. Jésus plus heureux rachète des hommes par sa mort, Bouddha ne peut rien pour eux que de leur enseigner par son exemple à mourir radicalement. Universel dans son principe, son enseignement est individualiste dans son objet, et s’il le donne à tous il n’ignore pas que la voiedu salut est ardue et qu’une élite seulement est capable d'arriver au nirvdna. Se tuer de corps serait chose facile mais qui manquerait le but; c’est d’anéantir les derniers restes du désir qu’il s’agit, et cela n’est pas à la portée de tous, cela n’est surtout pas l’œuvre d'un jour, ni d’une année, ni d'une existence pour la plupart : c’est la récompense de pratiques dont la suite ininterrompue et la rigueur surpassent la force moyenne. Que ceux qui ne peuvent arriver dès cette vie à devenir des bouddhas parfaits — des saints — s’appliquent autant que possible à la charité envers le prochain, ils relâcheront au moins, ils affaibliront tjusqu a ce qu’ils parviennent à les rompre complètement les liens de la sensation, les entraves de la crainte et du plaisir qui les retiennent dans le cercle vicieux des métempsycoses. Quant à ceux qui se sentent au cœur la foi et le courage nécessaires pour rompre dès maintenant avec l'existence, qu’ils
soient les disciples de Bouddha, les lumières sur le chemin de la délivrance !
L’histoire nous montre le prosélytisme s’inspirant de l’orgueil fanatique plus souvent que de la charité. Ce prosélytisme-là, despotique et tranchant, traite de haut le peuple ; il intimide au lieu de persuader, au besoin il tue, saccage, met le monde à feu et à sang. C’est le prosélytisme des Arabes sectateurs de Mahomet. L’Église catholique ne l’a pas ignoré dans son rêve de l’empire universel des consciences. Calvin, parmi les- réformateurs, n’en fut point exempt, car l’onction manque dans cette dme sèche de juriste inquisiteur, dans cet esprit hautain qui ne s'humilie si bas devant Dieu que pour s’élever avec quelques prédestinés au-dessus de la masse des réprouvés que la fatalité de la condamnation repousse dans l’éternel abîme.
Mais Jésus et Bouddha sont des prosélytes par amour.
« En ce moment Bhagavat, assis en présence d’une assemblée formée de plusieurs centaines de religieux, enseignait la loi. Bhagavat aperçut le respectable Samgha rakchita ; et du plus loin qu'il le vit, il adressa de nouveau la parole aux religieux : Voici le religieux Samgha rakchita qui vient avec un présent. Il n’y a pas pour Bhagavat de présent aussi précieux que le cadeau d’un homme à convertir *. »
M. Hodgson a recueilli à la cour du Népal les livres bouddhiques dont la collection porte le titre de Sdtras. Les Sûtras, selon les autorités népalaises citées par M. Hodg-