‹ Considérations sur l'histoireChapitre 7 sur 143 · I. Paul-I.ouis Courier · texte numérisé non relu

I. Paul-I.ouis Courier

INTRODUCTION

maines. La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas permettre qu’il existe une seule idée nouvelle qu’elle ne lui appartienne. «C’est le général Bonaparte qui écrivait cela en décembre 1797 ; il était alors candidat de passage à l’Institut l On sait comment le candidat permanent à la gloire exécuta ce beau programme. Le candidat à l’Institut avait raison : les vraies conquêtes sont celles de l’esprit. Pour juger de la valeur d’un homme, regardons à son œuvre ; examinons ce qu’il laisse de lumière et de chaleur derrière lui. Gardons-nous des éblouissements qui aveuglent, fuyons l’éclat dos exploits éphémères ; ne nous laissons pas dominer par les fanfares qui couvrent la voix de la raison; écoutons, recueillis au fond de nous-mêmes, les témoins incorruptibles de la vérité, les avocats sincères de la civilisation, les amis véritables et modestes de l’humanité. La vraie grandeur est sans fracas. Toute chose féconde germe dans le silence, elle débute humblement dans les profondeurs de l'esprit et croît avec le temps. La gloire des conquérants assourdit jusqu’à la postérité, la pensée fait peu de bruit dans l’histoire ; c’est elle néanmoins qui de plus en plus la possédera. Ce qui ne répond qu’aux passions d’un jour ou d'un lieu s’évanouit, ce qui répond aux permanentes exigences du cœur, de la raison, de la conscience, l’homme progressif l’emporte avec lui et le conserve en lui comme la substance de sa croissance intérieure ; et croître intérieurement, croître en amour, en vérité, en justice, c’est pour l’homme se civiliser. Je vois bien ce qui a rendu César possible, inévitable même, je ne vois pas quel profit la civilisation a tiré de l’existence de César et je trouve très-supérieur à

lui sous ce rapport, non pas seulement un Guttenberg ou un Stepheiison , mais le plus humble des utilitaires : l’inventeur de la brouette a plus lait pour les hommes que le vainqueur des Gaules. Quant au superbe Alexaudre , peut-il comme bienfaiteur de l’humanité soutenir la comparaison avec Parmentier qui, au lieu de conquérir un monde, importa dans le nôtre la pommé de terre? La lettre de change en donnant des ailes au commerce a fait beaucoup pour la civilisation ; qu’a fait pour elle la bataille d’Austerlitz ? Le moindre maître d’école enfoui au fond d’un hameau sert mieux l’humanité que tous les conquérants. Cependant la foule — et qui n’en est pas un peu? — est ainsi faite qu’elle admire les météores plus que le soleil. Elle préféré ce qui l’éblouit à ce qui l'éclaire, dût l’éblouissement finir par l’incendie, elle préfère ce qui résonne à ce qui persuade ; il lui faut des émotions et des nouveautés, le monde à ses yeux est un spectacle, les personnes des personnages. Elle souffre et veut être trompée , on la trompe. Élément de tous les charlatanismes, résidence de toutes les erreurs qui durent et s’enracinent, base première de toutes les servitudes, elle n’est pas malgré cela responsable pour ceux qui l’exploitent, cultivent son ignorance, excitent ses passions inférieures, entretiennent à leur profit ses illusions et la leurrent d’espérances impossibles, au lieu de lui offrir un secoure moins bruyant, moins abondant en promesses chimériques ou menteuses , plus fécond en réalités tangibles et en sympathie journalière. Mais nous n’avons pas encore appris à désarmer l’ambitieux et le fanatique en nous vouant à l’éducation du peuple, à l’assistance opiniâtre de ceux qui ignorent et qui souf-

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frent. Nous les abandonnons à ceux qui les égarent ou qui les aigrissent. Je suis tenté de bénir la foudre qui tira le paratonnerre de l’esprit de Franklin, l’incendie et la grêle qui imposèrent à l’esprit humain la découverte de l’assurance. N’y aura-t-il donc jamais d’assu-

rance préventive et mutuelle contre les ambitieux auxquels les peuples dans leur ignorance se donnent en proie?

Nées en pleine barbarie, les nations modernes sont toutes filles de la violence. Cette sanglante chimie de races entremêlées par la conquête dans les limbes du moyen âge n’a toutefois rien de commun que l’apparence avec les exploits des dilettantes conquérants. Ceux-ci que le monde admire n’ont rien fondé. L’entreprise de ces glo* rieux inutiles vue dans l’avenir fait pitié. On ne compte pas leurs succès, où est leur œuvre ? Elle s’est écroulée derrière eux, parce qu’elle était artificielle autant qu’arbitraire, et que rien ne subsiste de ce que la force tente d’élever contre la nature des choses, sinon des ruines qui deviennent des obstacles. Le sol de l’histoire en est jonché et le meilleur de nos peines se passe à le déblayer. Ah ! que l’ambition de Rome nous coûte encore cher, et que nous expions cruellement à cette heure celle qui nous précipita sur les pas de Napoléon !

Je cherche en vain les traces fécondes de César, d’Alexandre, de Napoléon. De César il reste les Commentaires ; d’Alexandre une ville, Alexandrie ; de Napoléon une légende. Mais César a laissé sur la Gaule conquise l’empreinte néfaste de l’administration romaine; Napoléon a provoqué contre la France le reflux de l’Europe, en léguant à un peuple trop épris de gloire militaire le péril d’une rechute profonde et la perspective d’un plus

terrible châtiment. Il est du moins convenu que ni Cyrus, ni Xerxès, ni Sésostris, ni Âttiia, Gengiskhan ou Tamerlan, illustres ravageurs de peuples, n’ont contribué à la civilisation générale : leurs exploits se sout accomplis trop loin de nous. Qu'on me permette d’en penser autant de leurs émules d’Occident et do m’inscrire en faux contre le paradoxe malsain qui voudrait eu faire des civilisateurs au mépris de la civilisation. L’Occident et l’Orient se fussent bien rencontrés sans Alexandre; la Gaule s'en fût tirée sans César, et le monde contemporain n’avait que faire d’un Napoléon pour lui prêcher la démocratie et le droit des peuples en les violant. Appelons les choses et les hommes par leurs noms. La conquête qui a pour principe l’ambition et pour lin l’ambition, est un vol à main armée; c’est le brigaudage international et poli* tique.

Si la plupart des hommes n’étaient des badauds, il n'y aurait pas de faiseurs; — y aurait-il des héros conquérants si la plupart des hommes n'étaient des adorateursnés du succès? Extirpons l'injustice de nos entrailles, la guerre cessera.

Quelques-uns pensent que la guerre retrempo l’êmc des nations. Elle la retrempe dans la barbarie. C’est un élément qui bien vite rend l’homme à sa grossièreté primitive ; la guerre enveloppe les ûmes d’un air chargé de haine, elle les invite aux représailles et remet en vigueur la loi du talion. L’homme plongé dans son atmosphère enflammée n’y respire que l’arbitraire. Comment la guerre saturée d’iniquités serait-elle saine à l’homme? Une guerre pour la justice est belle sans doute, parce qu’ello sacrifie à la chose la plus élevée que les hommes

INTRODUCTION’

conçoivent celle à laquelle ils tiennent le plus : la vie. Mais alors ce n’est pas la guerre, c’est la justice dans la guerre qui nous enthousiasme. Une chose plus belle que la justice par la guerre, c’est la paix par la justice.

La personne humaine ne doit s'immoler qu’à sa propre cause.

Ce n’est point parce que la guerre tue qu’elle est mauvaise. Ehl qu’importe que l’on vive ou que l’on meure î ce qui importe, c’est que l’on vive ou que l’on meure pour ce qui mérite que l’on vive ou que l’on meure. Parie-t-on du courage nécessaire à la guerre, et qui la relève s'il ne la rachète pas ? Qu’on y prenne garde : le courage pour une œuvre inhumaine n’est encore que de la férocité. Et puis, le courage militaire n’oecupo pas le haut de l’échelle ; il y a beaucoup d’alliage en lui. Si ce n’était pas le moindre, la guerre serait impossible, car on ne trouverait pas en tout pays , môme au prix d’une discipline de fer, tant de milliers d’hommes de toutes conditions capables de le montrer. Qu’on mo pardonne, mais l’idée me vient parfois que pour être un héros au sens vulgaire quelque limite d’esprit ne saurait nuire. Tel Murat, et qui sait! Bayard ; sans parler d’Achille et du paladin Roland.

Le courage dans lequel la raison se montre à la hauteur du cœur restera chose rare. Ce courage-là s’élève audessus du danger en vue d’un devoir moral à remplir. 11 connaît sa fin et la sert. Moins turbulent, moins matériel, à certains égards moins chevaleresque, on sent à son contact qu’il est d’espèce supérieure , plus personnel, et capable de se passer des entraîne-

mente populaires, de ,1a fièvre du champ de bataille et des applaudissements du public. Ce n'est pas lui que généralement la guerre cultive, bien qu’elle le mette en évidence chez quelques-uns, et qu'elle montre en eux l'àme supérieure au corps. Le courage civil, celui du savant qui vit et qui meurt pour la science, du voyageur qui s’expose pour elle en de meurtriers climats, du marin qui brave la mort sur chaque flot de l’océan pour unir deux mondes, soutenu seulement par l’inspiration de son cœur, voilà un courage fait à l’image de notre temps. Mais laissons là cette idée fausse que la guerre puisse jamais devenir une école d'humanité, car « la culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse d’injustice 4. »

Dans un temps barbare, entre peuples barbares, la guerre formant l’état normal n’est pas aussi funeste que lorsqu'elle éclate en pleine civilisation et reinet en question les biens acquis ; cela montre encore l'intime connexité qui existe entre elle et la barbarie. La conquête fait tache sur notre civilisation, elle souille le blason du dix-neuvième siècle. Héraclite a dit que la guerre était la génératrice des choses, le mot est vrai en ce sens que de la lutte des hommes naît leur progrès. L’histoire n’est pas une berquinade, et l’ardent conflit des intérêts, des désirs, des existences ne cessera que lorsqu'il n’y aura plus sur notre globe éteint ou calciné ni peuple ni individus. Mais où tendent ces combats? à la suppression de l'arbitraire, donc à la paix. Si la justice pouvait entièrement s’établir dans les lois et dans les cœurs,

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