ltaniayana
INTRODUCTION
l’émulation dans l’humanité remplacerait nos discordes destructives de l'humanité. La justice parfaite étant impossible sur notre planète, la guerre n’y sera jamais entièrement vaincue. Cependant la justice augmentant la guerre diminuera — et Injustice augmente. Combien l’État moderne, encore si défectueux, l’est déjà moins que l’État ancien ! Dans les pays les plus avancés la guerre a quitté la rue pour se transporter dans les assemblées, où s’accomplissent des révolutions parlementaires sous l'ascendant de la discussion libre et par l’autorité de la persuasion. L’Europe n’a pas de meilleure garantie contre la guerre civile et les guerres internationales que le système des assemblées délibérantes. Elles constituent au dehors et au dedans les vraies ligues de la paix contre la violence ambitieuse; universellement et loyalement pratiquées, elles réduiraient le risque de guerre au minimum. L’État existe pour empêcher la lutte armée et favoriser la lutte intellectuelle. Mais où est à l’heure présente le gouvernement qui échappe lui-même tout à fait à l’esprit de parti ? L’État organe du droit existera quand les citoyens d’un même pays auront trouvé un gouvernement qui les protège tous également et dans toutes les manifestations de leur individualité : travail, pensée, conscience; quaud les peuples divers reconnaissant leur droit commun à l’existence auront consacré ce droit par leurs institutions et surtout par leurs pratiques. Il n'est point de pays où, de citoyen à citoyen, le droit ne souirre encore de vives atteintes, qu’est-ce donc, juste ciel, de peuple à peuple I
Protéger l’individu, dégager des entraves artificielles son essor naturel, sou droit des prises de l’arbitraire, tel i. i
est la fin de l’État. C’est par l'individu, c’est pour l’individu que l’État et que les peuples eux-mêmes existent : le progrès de l’individu est leur légitimité; car il n’y a de légitime aujourd’hui que ce qui est démoutré utile ou nécessaire au développement des hommes.
La justice est seule capable de vaincre la guerre que l’injustice amène. Voilà notre axiome. Mais l’injustice, qu’estrelle au fond? elle est dans l’àme le désir de mettre spn moi à la place du moi d’autrui; en fait elle représente la substitution de son moi à celui d’autrui. L’injustice est le prime-saut du moi. L’homme y tend de nature, alors qu’il est le plus souvent obligé de se contraindre pour être juste et de s’élever au-dessus de luimême en quelque façon. S’il en était autrement, la justice aurait-elle besoin de la force pour se faire obéir? Le droit n’est que la balance des égoïsmes maintenue tant bien que mal au moyen de la force. La loi a droit à la force quand elle est le droit, elle est le droit quand elle laisse à chacun, dans les seules limites des circonstances naturelles et sociales, le libre usage de ses facultés. Pendant longtemps la loi n’a été que l’ambition ou le fanatisme légalisés, c'est-à-dire l’usurpation même la plus flagrante et la plus terrible du moi humain : aujourd’hui encore elle n’est pas aflïauchie chez tous les peuples de cette contradiction qui viole sa propre essence, et les plus soumis au droit n’ont pas réussi à dégager sans réserve leur idéal juridique des restes d’arbitraire «qui demeurent attachés comme des lambeaux du passé à leurs élans vers l’avenir.
On peut à travers l’histoire suivre les ambitieux et les fanatiques à la piste : ils ont laissé derrière eux une
INTRODUCTION
longue traînée de sang : « Que j’en ai va do condamnations plus crimineuses que le crime I *. » C’est surtout à l’adresse du fanatisme que vont ces paroles, alors qu’assis au tribunal que l’ignorance et la superstition populaire lui élèvent, il fait de la loi l'instrument de l'assassinat.
Rien qui ait plus auirné les hommes contre euxmêmes que la politique et la religion. Et cependant l'objet de la politique est la justice, celui de la religion est la perfection. Mais quelle différence les passions et l’erreur accouplées pour créer des monstres mettent entre les théories et les actes! La science a eu des martyrs, elle n’a pas eu de bourreaux, ni l’art non plus. Où la science etlesarts l’ont emporté, en Grèce et pendant la Renaissance, le fanatisme a moins sévi ; ses explosions les plus formidables ont au contraire partout accompagné les crises religieuses ou politiques ; sans parler de l’antiquité, l’avénement du christianisme, celui de la réforme et de la révolution ont vu s’accomplir les plus horribles effusions de sang humain. L’art, les lettres, la science sont l’apanage d’une élite, tandis que la politique et la religion ont le don de remuer les masses. Or, il n’y a pas de fanatisme sans une foule capable d’être fanatisée; la foule est l’auxiliaire indispensable du fanatique comme de l’ambitieux. Il faut que l'étincelle pour produire un incendie tombe sur un amas inflammable, que le germe de mort trouve un milieu de contagion pour se répandre en épidémie. La foule s’offre toujours au fanatique parce quelle n’est guère que passion, et que sa masse homogène, moléculaire en quelque sorte.
t. Montaigne.
Si CONSIDÉRATION^ SÜK L’HISTOIHE.
lu dispose à ne sentir et à ne vouloir qu’eu commun ; parce qu’en un mot elle est la foule. La découverte d’une loi scientifique, la production d'un chef-d’œuvre, le percement d’un tunnel ou l’invention d’un mécanisme sont des victoires de l’esprit qui font avancer l’humanité plus que tout le reste, mais ces conquêtes silencieuses ne passionnent pas le grand nombre et ne mettent pas en mouvement les multitudes; même averties, celles-ci ont de la peine h en discerner les conséquences.
C’est le fait de la culture intellectuelle de détacher les individus de la masse en les rendant capables d’une existence personnelle, c’est souvent le fait de la passion de les y replonger : un homme que la passion emporte n’est plus qu’un flot dans un torrent, une molécule dans une fournaise, un atome dans une explosion. Aussi, plus l'homme s’élève au contact des choses de l’esprit, plus il redoute les foules régies par la fatalité des passions inconscientes. Qui ne sait aimer ni haïr fortement, qu'il ne se mêle pas aux foules — les foules ne savent que cela. Ce n’est pas qu’elles soient inaccessibles à la justice età l’humanité, elles se sont quelquefois montrées généreuses, la vertu d’une parole humaine a pu les saisir et les ébranler; mais l'histoire enseigne que ces accès de générosité sont rares, et fréquents au contraire les exemples où les masses égalées sur les pas des fanatiques ont commis des actes qui sont l’épouvante de l'imagination.
Quand le philosophe voit les condensations humaines s’amonceler à l'horizon de l’histoire sillonné par quelque parole nouvelle, il sait que des orages se préparent d'où la foudre va sortir. Plus les molécules humaines se dis-
Di - G ;..-C-Yrx^Ic
INTRODUCTION
tendentet s’espacent, moins elles sont sujettes à éclater en explosions. Aussi les grandes villes sont-elles les fournaises de la passion, en môme temps que les foyers de production des idées. Il n’y a d’autre remède au danger de ces accumulations que le flegme naturel d'un peuple, sa propre expérience, surtout l’amélioration de ses notions et de ses lois. Que les peuples à tempérament révolutionnaire se surveillent donc de près; leurs capitales risquent de devenir des cratères, et les pays calcinés par des éruptions, ébranlés par des commotions périodiques, entassant gouvernements sur gouvernements, sont condamnés à périr s’ils n’avisent à remplacer, avant qu’il soit trop tard, la passion par l'intelligence et le feu des volcans par la lumière du jour.
On ne s’épargne des révolutions qu’en ne cessant d’accomplir des réformes. Malheureusement, les réformes sont plus difficiles à faire que des révolutions, parce qu’elles ne se font que par les individus au fond d’eux-mômes. Si la puissance réformatrice gît dans quelques-uns, et dans combien peu I la puissance d’inertie comme la puissance de bouleversement réside dans les foules, et l’on n'a pas lieu de s'étonner dès lors que les peuples les plus routiniers soient en môme temps les plus révolutionnaires : ce sont en effet ceux qui font aux foules la plus large part dans leur destinée. Le progrès politique, on ne le répétera pas assez, consiste à diminuer la foule en élevant, du sein de sa masse élémentaire et chaotique, le plus d’àmes possibles au rang d’individus. Mais les ambitieux et les fanatiques n'auraient garde de suivre cette politique-là ; former des individus, diminuer la foule qui leur sert d’auxiliaire, tel n’est point leur
M CONSIDÉRATIONS SIR L’IIISTOIRK.
souci. Ils ne veulent pas apprendre aux hommes à se passer d’eux.
Le rôle des foules a été désastreux pour la civilisation, et c’est la plupart du temps en dehors d’elles ou contre elles que l’esprit a maintenu ses droits, accru ou sauvé son honneur. Que les fanatiques et les ambitieux en aient la charge I elle leur revient. Écoutons Voltaire décrire l’influence du fanatique sur les masses : « Cet empire que l’enthousiasme d’un seul exerce sur la multitude qui le voit ou l’entend, la chaleur que les esprits rassemblés se communiquent , tous ces mouvements tumultueux, augmentés par le trouble de chaque particulier, rendent en peu de temps le vertige général... L'esprit humain une fois sorti des routes lumineuses de la nature n’y rentre plus; il erre autour de la vérité, sans rencontrer autre chose que des lueurs, qui, se mêlant aux fausses clartés dont la superstition l’environne, achèvent de l’enfoncer dans les ténèbres. — Quelqu'un répand dans le monde qu’il y a un géant haut de soixante et dix pieds; bientôt après tous les docteurs examinent de quelle couleur doivent être ses cheveux, de quelle grandeur est son pouce, quelles dimensions ont ses ongles : on crie, on cabale, on se bat; ceux qui soutiennent que le petit doigt du géant n’a que quinze lignes de diamètre font brûler ceux qui affirment que le petit doigt a un pied d 'épaisseur. Mais, messieurs, votre géaut existe-t-il? dit modestement un passant. Quel doute horrible 1 s’écrient tous ces disputants; quel blasphème! quelle absurdité! Alors ils font tous une petite trêve pour lapider le passant, et après l’avoir assassiné en cérémonie, de la manière la plus édifiante, ils se battent
entre eux comme de coutume, au sujet du petit doigt et des ongles. »
Le portrait n’est pas flatté, il est exact. Quel pouvoir l’imagination 11’a-t-elle pas exercé dans le monde I Nous lui devons des créations admirables — mais combien d’erreurs aussi, et d’actions que des milliers de siècles de sagesse n’elTaceront pas. Que de temps il aura fallu pour que l’homme de visionnaire soit devenu voyant ! Et nous ne sommes pas au bout. L’imagination dans la poésie se connaît elle-même et sait qu’elle crée des fictions qui sont pour l’âme, un instanlravie par delànos misères, une compensation, un oubli de la triste réalité. Mais l’illusion ne se tient pas pour imaginaire, elle intervient dans le monde et prétend le régir au nom de la vérité. C’est ainsi qu’elle s’empare des peuples pour leur ruine. Dans la folie, la vision, l’hallucination et le rêve, où l’imagination est à nu, elle n’apparaît comme telle qu’à celui qu'elle n’a pas saisi : aux yeux de celui qu’elle possède elle est la réalité même, l’unique réalité.
Il importe cependant de reconnaître que même au milieu des croyances les plus extravagantes dont l’esprit des hommes fut jamais hanté en tous les lieux du globe, l’imagination n’a point régné toute seule; l’erreur la plus grossière soigneusement analysée laisse toujours échapper encore un fragment dé vérité. D’autre part, il est également certain que la puissance d'une idée, même juste, dépend de son empire sur notre imagination el qu’il s’y mêle toujours quelque fiction dont elle a besoin pour nous mieux captiver. Çe n’est pas autant la somme de vérité qu’elle renferme qui lui donne son ascendant sur nous, que notre conviction quelle est
CONSIDERATIONS Sl'R L’HISTOIRE.
vraie, et cetlo conviction vient souvent do nos passions plus que de notre raison. L’inürmité égoïste de notre nature n’admet pas la raison sans un alliage qui l’altère, nos passions en l’unissant à l’erreur lui font toujours payer plus ou moins l'accès de nos âmes et l'entrée de notre esprit. L’homme trouvant son intérêt dans la vérité l’aurait bien vite comprise et retenue ; mais il préfère l’illusion qui flatte ses penchants despotiques, ou ses chimériques espoirs, à la vérité qui lui en demande le sacrifice. L’homme ne veut pas seulement être trompé, il veut se tromper soi. même. S’ils sont prodigieux les mouvements accomplis dans l’histoire en vertu de l’illusion, les illusions n’y sont pas de même valeur. Une illusion peut engendrer de nobles réalités. Ainsi le patriotisme romain, qui ne fut que la tyrannie d’un peuple, a produit des actions admirables et donné aux dépens des autres peuples l’essor à de grandes vertus parmi les Romains. Ainsi le Calvinisme, qui repose sur la croyance à l’iniquité divine, a créé des saints et délivré des nations de l'absolutisme religieux et politique. C’est que l’individu peut, à l’occasion d’une croyance que l’humanité repoussera plus tard, déployer des qualités que l’humanité admire, et bien que cela paraisse contradictoire, dans son erreur même se montrer au-dessus de son erreur.
L’imagination est la force créatrice, la passion la force motrice du genre humain. Elles aiment à se rencontrer, elles ne créent rien de durable sans la raison qui représente la finalité et sait approprier les œuvres aux besoins, les moyens au but. Ces besoins sont-ils de l’homme, ce but est-il humain, l’œuvre subsiste; qu’une
INTRODUCTION. S7
croyance mâle en soi la fiction et la raison, elle ne survit que dans ce qu’elle avait de rationnel : la critique survient qui dissout l’alliage et dégage la vérité. Celle-ci est indécomposable, elle n’a rien â redouter, et ceux qui craignent pour leur conviction le contrôle du libre examen, loin de se montrer sûrs de leur foi témoignent ail contraire d’un doute secret : ils n’ont pas une entière confiance en sa vérité. Quiconque est assuré de posséder un vrai diamant craindra-t-il de l'exposer au feu? Il l’y jettera au contraire afin de lui donner par l’épreuve surmontée un titre irrécusable d’authenticité.
< Recherchons, dit Rousseau, la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l’erreur bien plus que de l’ignorance, et que ce que nous ne savons point, nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir... Si l’on n’eût prétendu savoir que la terre ne tournait pas, on n’eût point puni Galilée pour avoir dit qu’elle tournait. » La vérité, marquée au coin de l’impersonnalilé, n’est à personne; nous la découvrons et ne l’inventons pas : l’homme n’invente — en dehors de l’art — que l’erreur. Et c’est pour cela qu’il y tient si fort, elle lui est plus intime. Elle s'incorpore à son sentiment; contrariée, discutée, elle s’irrite et tend au fanatisme. Dans la raison, parce qu’elle est impersonnelle, il y a toujours de la tolérance; elle unit en les rapprochant les hommes que l’erreur divise eu les opposant. Cependant, l’intolérance qui couve dans l'erreur n’est pas encore le fanatisme, elle n’en est que le germe. Il y a beaucoup d’intolérants, et si l’on ne compte pas les fanatisés . ou compte les fanatiques. Les grands fanatiques sont
!» CONSIDÉRATIONS Sl*R L’HISTOIRE.
connus dans l’histoire, et bien qu’ils ne se confondent pas avec les grands hommes, ils sont aussi rares que ceux-ci. Que faut-il donc ajouter à l’intolérance pour en faire le fanatisme? il faut joindre à l’esprit de système un tempérament ardent, susceptible de tout braver pour ce qu’il estime la vérité. Le fanatique, après tout, n’est pas le premier venu, et par exemple un fanatique du calibre de Calvin est bien près de ressembler à un grand homme; il le serait s’il n’était point fanatique, car ses facultés ne sont nullement ordinaires, mais le fanatique en lui déprime l’homme et l’amoindrit.
Si l’erreur est l’élément intellectuel du fanatisme, toute erreur n’est pas susceptible de l’engendrer : il est nécessaire que ce soit une erreur qui porte sur une idée générale de l’ordre politique, moral, ou religieux ; telles sont les idées de patrie, de justice, de liberté, de Dieu, de vertu, d’immortalité. Ces notions rassemblant les hommes autour d’elles, sont seules propres à les soulever en des mouvements collectifs d’amour ou de haine, d'enthousiasme ou de fureur. A ce titre elles servent de drapeau au fanatique et à l’ambitieux, aussi bien qu’aux véritables initiateurs du progrès. L’ambitieux les exploite, le génie les sert, — le fanatique les fausse, et leur dérobe le légitime enthousiasme qu’elles excitent pour en transporter la flamme en d’étroites formules qu’il d&ore de leur nom. Mais sous leur couvert il parait grand et fait illusion aux multitudes comme à lui-même, car le fanatique croit à sa mission imperturbablement. 11 traverse l’histoire en halluciné à la suite de son idée fixe. Cette idée, avant de tyranniser les autres, le tyrannise. Aussi les crimes du fanatique sont-ils do ceux qui inspi-
INTRODUCTION
rênt l’horreur, non de ceux qui engendrent le mépris.
La rage de l’uniformité, je l'ai dit, fait également le fanatique et le despote ambitieux; il y a toutefois cette différence entre eux que le second trouve dans son appétit insatiable du pouvoir le despotisme qu'il impose aux hommes, tandis que le premier porte ce despotisme dans sa tête qui le condamne à ne voir qu’une conviction, la sienne, comme résumé de toute vérité, et le pousse de bonne foi à y convertir le genre humain. Si le fanatique doutait de lui, il cesserait d’être. Tout fanatique, né pape, vit dans la certitude de son infaillibilité ; un pape non fanatique est une inconséquence. Entrevue à travers sa propre uniformité, l’humaine diversité apparaît au fanatique comme le désordre même et lo malheur des hommes. Rien ne fait mieux comprendre la nature du génie que celle du fanatisme, rien no montre mieux la nature du fanatisme que celle du génie. Le génie, à l’égal de la nature dont la force synthétique semble avoir passé en lui, est créateur de l'unité vivante qui ne détruit pas mais qui relie la diversité sous la loi de l’ensemble ; sa large intelligence embrasse la variété et ne l’étouffe pas, elle ne perd pas de vue en aspirant à généraliser la légitime et féconde multiplicité des faits, des existences, des opinions. Sa foi est en la raison, il sait attendre, il appelle la discussion. Chez le fanatique affamé d’absolu tout s’engloutit dans une abstraction, règle, mesure, type de toutes choses. Sa foi n’est pas dans la raison, elle est en lui-même ; impatient de toute contradiction, il nesaitque terrifier et contraindre. L’esprit n’a point de pire ennemi. Le fanatique ignore l’histoire. — Pourquoi l’histoire no peut-elle l’ignorer?
CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRK.
Certains rêveurs d'absolu, inoffensifs, ne sont que des chimériques; le fanatique, homme d’action, n'est pas d’humeur à se bercer dans sa chimère comme dans un hamac, entre terre et ciel. Utopiste, il méprise les utopistes et s'estime avant tout héros pratique, il est destiné à changer la face du monde. Au service de son abstraction il met une volonté de fer ; il est trempé, il est d’acier. Ce n’est pas un contemplatif; s’il vit retiré, solitaire à ses débuts, c’est qu’il se recueille: tout à l’heure, il va s’élancer et mettre le feu aux têtes. Isolé dans sa pensée qui le fait se distinguer des masses et les dominer, le fanatique au fond est le plus aristocrate des hommes ; — il ne connaît que lui-même. Qu’il soit d’espèce politique, ou d’espèce religieuse, le dogmatisme est le fond de son intelligence. L’idée se cristallise dans sa tête anguleuse. Les dogmatiques sont très-nombreux dans le monde, car c’est la tendance commune de maximer ses idées. Aussi nul homme possédé d’une conviction forte, s’il n’a pas l’esprit large, ou s’il n’est pa$ d’humeur douce et conciliant de cœur, ne résiste à l’intolérance. Un esprit dogmatique peut d’un autre côté s’allier à un caractère faible, et c’est ainsi que beaucoup d’entre nous échappent à l’exclusion systématique des opinions contraires. Ils n’en sont que plus exposés aux heures critiques à être emportés avec le grand nombre dans un courant d’intolérance, ils augmentent le ilôt au lieu de faire digue. Être à la fois convaincu et tolérant n’est pas chose commune, le monde depuis qu’il existe s’en est trop aperçu.
Quelle force peut-on espérer cependant, et quel salut d’une tolérance née du manque de conviction?
Scepticisme énervant, fanatisme destructeur, ce sont
INTRODUCTION
deux maladies auxquelles notre espèce est soumise. Elle n’eu guérira pas complètement, mais elle peut les combattre avec succès par l’étude des lois de la nature et celles de l’histoire, qui sont nos propres lois, et qui se résument dans le progrès. Quand cette évidence aura passé dans la généralité des esprits que tout change, se meut, se perfectionne, nous ne prétendrons plus enfermer dans une tête, dans un peuple, dans un pays ou. dans une époque, l’humanité mouvante, multiple et perfectible. Pénétrés de ce fait que la loi des choses est leur perfectionnement, nous verrons alors dans le progrès la vérité même, c’est-à-dire la foncière et permanente nature des choses. Aucun fanatique ne comprendra jamais que le vrai réside dans le rapport des faits. Il coupe à travers tout vers son but imaginaire. N’essayez pas de lui faire concevoir que n’occupant point le centre des choses, et ne résumant point en nous leur conscience universelle, nous ne savons d’elles et de nous-mêmes que notre situation à leur égard et leur situation quant à nous ; que nous sommes, vivons, pensons, agissons nécessairement dans le relatif. Ce relatif toutefois, faisant partie de l’univers, est un aspect de l’absolu qui embrasse toutes les relations possibles entre toutes les choses, tous les mondes et tous les êtres. Affirmer le relatif comme constitutif de notre mauière d’être, de sentir et de penser, c’est donc répondre du même coup au scepticisme qui * prétend nous interdire de rien savoir qui soit absolument vrai, et au fanatisme qui croit connaître l’absolu même dont il se prétend le détenteur unique et le dispensateur privilégié.
Le seul moyen .d’échapper sûrement au fanatisme, c’est
tii CONSIDÉRATIONS SUR L’HiSTOIRE.
d’échapper au dogmatisme qui en est le principe, et l’on n’échappe au dogmatisme que par la connaissance des laits et le respect des consciences. Ou ne peut, ou ne doit exiger de personne qu’il confesse pour vrai ce qu’il juge faux, mais on peut et l’on doit exiger de chacun que tout en combattant les opinions qu'il estime fausses il respecte, il honore la sincérité dans celui qui les professe sincèrement. Dire à autrui qu’il se trompe, sans reconnaître qu’on est sujet soi-même à se tromper, c’est se mettre sur la pente de la tyrannie intellectuelle. Admettre qu’on est susceptible d’erreur, c’est être tolérant et en appeler à la seule discussion. Les esprits justes sont tolérants sans effort parce qu’eu eux se contre-pèsent les faits et les idées. Ceux qui sont à la fois amples et justes, s’ils ont l’imagination qui féconde et la pénétration qui devine, représentent le génie dans l’humanité. Les Aristote, les Montaigne, les Leibnitz, les Gœlhe et les Voltaire purifient par de larges effusions de bon sens la veine du genre humain qu’infecte le poison des sectaires ; ils sont l’antidote du fanatisme. Mettez Jésus dont le cœur déborde d'humanité à côté de Calvin qui sacrifierait le monde à un syllogisme qu’il croit chrétien; mettez Mirabeau à côté d’un prêcheur politique à tête étriquée çomme Robespierre, vous sentirez la différence de l’homme au sectaire: ici, la paroi; lé, l’horizon. Le fanatique et l’homme de génie, c'est leur force, font également converger leurs facultés sur un point capital ; mais ce point est un chaînon du vrai, ou n’est qu’un anneau dans l’interminable série des erreurs humaines. Une grande idéo mère fait le génie fécond, une grande idée fausse rend le fanatisme stérile;
INTRODUCTION
L’ambition, au moins par intervalles, permet aux passions, même aux passions tendres, desubsister à côté d’elle, bien qu’elle ne les laisse jamais la dominer; quand elle parle, il faut qu’elles se taisent, quand elles traversent ses voies il faut qu’elles disparaissent. Mais enfin, si sacrifiées qu’elles soient, elles gardent encore aupi'ès de l’ambitieux certains droits de nature; il reste unhomme. Le mystique, lui, transporte en Dieu sou amour, et quand le mysticisme s’appelle sainte Thérèse, iusiuuant la volupté dans l’extase , il môle en ses prières qui montent vers le doux Jésus comme un parfum du sérail à l’encens des cathédrales. De ces bagatelles du monde, de ces élans où la volupté transfigurée monte vers Dieu, nul vestige dans le fanatique. Sa passion exclut les passions, l’amour de son idée éloigne de lui l’amour. C’est un austère, un pur. Il pousse droit devant lui, ses œillères l’empêchent de voir à droite ni à gauche, et son impulsion lui défend les temps d’arrêt. S’il le pouvait, il suivrait la ligne du boulet de canon. Môme dans la politique, il est tout l’opposé d’un politique; il prend en pitié les hommes d’État qui transigent, s’accommodent aux circonstances et voudraient partir de ce qui est pour l’améliorer, ne croyant pas que Ton puisse par décret supprimer l’histoire, les conditions de temps, de Lieu, de caractère, encore moins la nature de l’homme subsistant en tout temps et en tout lieu. Si les faits le contredisent, tant pis pour les faitsl il les condamne à ne plus être. Sent-on quels ravages peut exercer un pareil héros léché dans l’histoire, et combien il va commettre de dégôts, la foule aidant, avant de tomber abattu, mais non convaincu, au pied du mur invisible que lui oppose
Si CONSIDÉRATIONS Sl’h L’IllSTOlHK.
la logique des choses et de l'humanité, bien autrement intraitable que la sienne!
L’ambition dessèche les peuples ou les corrompt ; les vices, l'intrigue, l’envie, la sensualité, la cruauté, la vengeance, la perversité rongent à l’envi le cœur de notre pauvre espèce; l’ignorance et les erreurs minent son intelligence, tandis que la misère blême s'attache à ses flancs et se nourrit de sa chair : cependant, la première place dans nos calamités reste au fanatique. A lui la palme, à lui qui s'entend à enflammer les foules pour l’œuvre d’une Jacquerie , d’une Saint-Barthélemy ou d’un massacre de Septembre; à lui qui, mieux avisé, en légiste, sous le masque de la loi, s’installe au tribunal de l’Inquisition ou bien au Comité de salut public, alin d’imposer le salut aux hommes dans le ciel et sur la terre par la main du bourreau. Torquemada, Calvin, Robespierre, entourés de vos émules et de vos disciples, inquisiteurs catholiques, inquisiteurs protestants, inquisiteurs démagogues, contemplez-vous dans vos œuvres! Où en serait le christianisme s'il avait célébré dans l’inquisition sou triomphe définitif; où la réforme, si elle s’était laissé garrotter dans les liens du calvinisme qui détruit la justice en Dieu et la responsabilité dans l'homme ; où les droits du citoyen s’ils étaient restés sous la sauvegarde de la guillotine? Heureusement, la cause de l’esprit humain, plus haute que les hommes, se dérobe en les dépassant aux sectaires qui la perdraient.
Le fanatisme se rencontre dans l'histoire tantôt à l’état do révolution, tantôt à l’état de gouvernement. Aussi longtemps que dans une croyance il demeure le maître incontesté des esprits, ceux-ci l'ignorent en eux-mêmes,