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Mot qui veut dire arme qui tue cent hommes à 1a fois

S. Terme générique pour désigner un barbare ou uu étranger.

301 CONSIBllRATIOXS SUR L’HISTOIRE.

lois, ses nombreux sujets, chacun dans la caste où il était né, remplissaient avec plaisir des devoirs qui ne leur étaient imposés que par la justice elle-même ; et, à l’abri de toute oppression, sous un tel monarque, ils passaient au sein de la sécurité la plus profonde des jours dont rien n’altérait le bonheur. Plein de confiance dans ses vénérables brahmanes qu’animait seul le feu de la piété la plus pure, le peuple, dirigé par leurs conseils, se rendait la divinité favorable par un culte de paix et d’amour; la nature elle-même semblait prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée : des pluies douces et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient régulièrement la terre dont le sein fertile, sans être déchiré par le soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus nourrissants ; et d’immenses troupeaux, errants de toutes parts dans de gras pâturages, apportaient chaque jour à l’homme le tribut de leur lait. »

Qui n’eût voulu vivre sous le règne du roi Douchmanta, de l’antique race de Pourou, sixième delà dynastie lunaire, plutôt que sous le règne du roi-soleil, trèschrétien, qui fut également un monarque de droit divin et le plus glorieux représentant d’une théocratie dont Bossuet, son pontife, a pris soin de nous faire la théorie :■

« Je n’appelle pas majesté, dit l’évêque solennel, cette pompe qui environne les rois, ou cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire. C’est le rejaillisement de la majesté et non pas la majesté elle-même.

« La majesté est l’image de la grandeur de Dieu dans le prince.

« Dieu est infini, Dieu est tout. Le prince, en tant que prince, n’est pas regardé comme un homme particu-

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lier ; c’est ua personnage public, tout l’État est en lui, la volonté de tout le peuple est enfermée dans la sienne. Comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi la toute-puissance des particuliers est réunie en la personne du prince. Quelle grandeur qu’un seul homme en contienne tant !

« La puissance de Dieu se fait en un instant de l’extrémité du monde à l'autre ; la puissance royale agit en même temps dans tout le royaume. Elle tient tout le royaume en état, comme Dieu y tient tout le monde.

« Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant; que l'autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion.

« Considères le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre. C’est l’image de Dieu, qui, assis dans son trône au plus haut des cieux, fait aller toute la nature. »

Il ne se rencontre rien dans l’Orient théocratique qui se puisse mesurer avec une théocratie pareille; elleéclipse même l’Asie, et c'est peut-être en y songeant que La Rochefoucauld écrivait que ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face. Nous savons dans quels abîmes s’est éteint l’astre sublime.

Le droit divin des Indous déduisait tout de Brahma, véritable chef de la société. Les castes dérivaient de lui, elles étaient comme ses prolongements au milieu des hommes. D'après les Yédas, il existe trois castes pures: les brahmanes issus de la bouche de Brahma, les kschatryas ou guerriers issus de ses bras, les vaiçjas, agricult. 10

tours, artisans et commerçants, issus de ses pieds. La lecture des livres ^acrés, permise aux trois premières castes, est interdite à la quatrième, celle des soudras esclaves appartenant à la race conquise et qui ne parle point le sanscrit. Pendant le règne de l’auguste et vertueux Râma, est-il dit à la fin du Ramayana, règne plein de justice où toute la terre « couverte de peuples gras et joyeux regorgea de froment et de richesses, » où il n’y eut pas de voleur dans le monde, où le pauvre ne toucha à rien, où jamais on ne vit des vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants — les classes vécurent « renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations, les créatures s’adonnèrent à la[pratiquedq la vertu. » L’ordre dépend de cela : les classes renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives ; l’édifice menace ruine dès qu’elles en sortent. Les castes représentent l’hérédité introduite dans les fonctions sociales. Platon bâtit avec des castes sa république idéale, et s’il ne les déduit pas théocratiquement d’un être suprême, iJ les tire philosophiquement des fonctions de l’Ame traduites en professions. Les gouvernants sont en haut; les guerriers ou gardiens viennent après ; en troisième lieu, les artisans et les commerçants. Les prêtres sont absents, mais les philosophes les remplacent : les gouvernants en effet sont des philosophes dans cette république philosophique où tout est beaucoup trop rationnel pour être raisonnable. Le système est calqué sur l’éthique de l’auteur : la partie intellectuelle de l’âme ayant mission de régir l’homme, c’est la sagesse qui doit être la vertu distinctive des gouvernants; la volonté faisant le guerrier, le courage qui en est l’expression supérieure sera la vertu

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distinctive du guerrier ; la moyenne formée d’artisans et de négociants aura pour vertu principale la modération conforme à la médiocrité de sa condition et de ses désirs. Hiérarchique d’un côté, la république de Platon est communautaire de l’autre, car les gouvernants et les guerriers ne doivent sacrifier leur rôle à aucun intérêt particulier, ils ne doivent ni se marier ni rien posséder individuellement. Napoléon, lors de la création de l’Université française, imagina un instant des professeurs célibataires dévoués à l’état enseignant comme les prêtres à l’Église. C’était une caste que cette idée, une caste au service de l’État-fétiche.

Partout où l’on essayera de systématiser la société, ou aboutira soit à la hiérarchie des castes, comme cela est arrivé aux saint-simoniens remontant la pente de la théocratie; soit au communisme qui décrète l’égalité sociale de par la loi de l’utopie, contrairement à la loi de la nature humaine et de la société. 11 est inévitable que le système social des castes se retrouve dans celui des pénalités ; où l’égalité civile n’élis to pas, l’égalité pénale qui la suppose doit nécessairement faire défaut. Les pénalités du Code de Manou sont hiérarchiques et s'abaissent à mesure que les castes s’élèvent. En bonne justice, le devoir se mesure au pouvoir, l'effet moral de la faute à la position, au rang, à la notoriété de celui qui la commet; les peines devraient en conséquence, s’il y avait inégalité, se montrer progressives de bas en haut : un brahmane pour la môme faute devrait être puni plus qu’un soutra esclave ou qu’un simple artisan ; mais cette idée toute moderne, et qui a trouvé accès dans notre code, du moins quant à son esprit, par l’institution du jury appré-

dateur des laits et circonstances relatives, est en sens contraire de celles dont s’inspirait l’Orient. Le système moderne a d’ailleurs aussi ses périls, car sa trop libre application en substituant l’appréciation psychologique à l’appréciation matérielle du fait tend du même coup à livrer au hasard des jugements individuels la permanence des intérêts sociaux. Il faudra toujours des peines pour sauvegarder la société, et ces peines devront toujours être proportionnées aux risques que les actes contraires à la société font courir à celle-ci. L’homme que ne retient pas la conscience ne peut être retenu que par la crainte, et c’est la crainte seule qui agit dans le châtiment. Il est consolant de penser qu’à mesure que la conscience sociale s’épure et se répand — c’est-à-dire plus la société se cultive — moins le législateur a besoin de frapper fort pour frapper juste. Telle société, telles pénalités ; on n’obtient le progrès des lois pénales que par le progrès des mœurs et des idées ; d’où résulte, soit dit eu passant, que la suppression de la peine de mort doit se faire par en bas, et qu’elle ne comporte qu’une solution relative, telle société étant assez mûre pour s’en passer alors que telle autre encore trop barbare n’y saurait renoucer sans abandonner une arme nécessaire à sa défense. Dans le code de Manou la peine de mort est moins prodiguée que dans les autres codes du haut Orient, elle y figure cependant. Eu revanche, les mutilations et les peines corporelles y foisonnent. Cela vient-il seulement de la barbarie que nous attribuons à cette société? J’incline à penser que le fait n’est pas sans quelque intime connexion avec l’absence de sens plastique dont témoignent la sculpture, la peinture et l’architecture des Indous : ils craignent moins de

L’ORIENT

muliler la forme humaine parce qu’ils craignent moins la difformité ; un Grec n’y eût pas touché si légèrement. Et puis, comment une société dont l’idéal était le mépris de la chair, les flagellations et les macérations, aurait-elle respecté la chair vivante dans ses pénalités ?

La société indoue reposant sur la monarchie théocratique devait craindre par-dessus tout ce qui menaçait le sacerdoce ou la royauté. Nous avons vu de quelle façon, en ce monde et dans l’autre, était châtié quiconque attentait à la majesté du brahmane. La majesté royale qui vivait à son ombre, était protégée par des mesures en rapport avec son importance. Ici le voile de la monarchie idéale tissé par les poètes s’évanouit ; nous voyons le despotisme en plein visage. Même le soupçon de haine contre le monarque est puni cruellement. Ce que la théocratie craint le plus c’est de ne plus inspirer assez de crainte. Qui montre de la haine au roi doit mourir, le roi s’occupe immédiatement de le détruire ; il faut écraser le péril dans son germe, et la haine que les paroles, la physionomie, l’attitude ou le simple geste expriment, c’est la révolte qui germe et se trahit. Nous voilà loin de l'idylle du Mahabharatâ. Sommes-nous aussi loin de nos gouvernements, monarchies ou républiques ? Les dragonnades de Louis XIV, la loi des suspects et le comité de salut public ont de quoi nous répondre. Le salut public 1 chacun l’invoque tour à tour, à sa manière. Et de la théocratie, quel pouvoir n’en fait pas — lequel ne se proclame pas intangible et sacro-saint jusqu'au jour de sa chute! Il n’y a d’infaillible que la justice, mais comment l’homme faillible la reconnaîtra- t-il, où la pratiquerat-il infailliblement?

Une race contemplative et tendre comme les Indous a pu subir la cruauté et même la folie de certains monarques, le tempérament de leur monarchie semblable au leur n’a pas dû être cruel, au temps surtout de leur prospérité. Depuis, les conquérants mongols ou turcs l’ont mise à l’école de la terreur et du sang, elle s’est résignée. Il a fallu des Européens pour la pousser aux révoltes. Ce peuple, que son âme panthéiste éloigne des formes plastiques dont le polythéisme est l’âme, possède en revanche au plus haut degré le sentiment de la grande nature. Il aime les cimes étincelantes et les vastes forets, dont le silence lui parle, dont les ombrages le pénètrent. Il y entre comme le dévot sous la nef des cathédrales, avec un frémissement pieux. C’est un peuple romantique et tolérant.

Le roi Douchmanta durant une partie de chasse s'enfonce * sous des ombrages impénétrables à la lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. » Au retour de la chasse, admirablement décrite en quelques traits, après avoir traversé une plaine stérile, il entre avec son cortège dans une seconde forêt d’un aspect bien différent de la première : « Ce n’est plus, dit le Mahabharatâ, cette sauvage horreur que la nature abandonnée à ellemême imprime aux vastes solitudes : ici tout se ressent de la présence et des travaux de l’homme. Ce ne sont plus 1m rugissements du lion, les cris du tigre qui viennent effrayer le voyageur; mais le bramement lointain du cerf, le chant des oiseaux, le bourdonnement de l’abeille retentissent doucement à son oreille, portent dans ses esprits un sentiment inexprimable de calme etde bonheur. Los arbres les plus élégants, mariant avec grâce leurs flexibles rameaux courbés sous le poids des fruits et des

fleurs, se balancent au souffle du zéphir qui leur dérobe en passant les plus suaves odeurs et les répand au loin dans les airs; sur la pelouse émaillée, des troupes de Gandharvas (musiciens célestes attachés à la cour d’Indra) et d’Apsarâs (nymphes du paradis d’Indra) brillantes de jeunesse se poursuivent dans leurs jeux folâtres, glissant d'espace en espace comme des ombres légères et mettant le comble au ravissement qu’on éprouve en ces lieux. » Le sentiment de la nature et celui de la femme s’enchaînent dans les âmes tendres ; la nature évoque en elles l’image de la femme qui l’orne et qui la complète. De complexion amoureuse, l’Indou n’est jamais grossier, la chasteté de l’expression ne l’abandonne pas au milieu des tableaux de la plus ardente volupté. Les peuples, les races et les individus se jugent eux-mêmes dans la manière dont ils comprennent la nature et la femme. Pour le Juif qui n’a pas le sentiment de la nature la femme n’est guère qu’une sensation ; le Cantique des cantiques, hommage le plus exalté que la poésie hébraïque lui ait rendu, monte à la tête comme un vin capiteux. Son . lyrisme est l’ivresse du sang, son souffle celui des sens embrasés qui sort des narines, non du cœur. Le Grec, polythéiste dans son sentiment de la nature et de l’humanité, est multiple aussi et varié dans sa manière de comprendre le féminin. Il voit les femmes plus que la femme, alors que l’Indou voit davantage la femme et moins les femmes. Il est comme l’Allemand1, son frère d’Europe, idyllique et panthéiste : Sacountalâ est la sœur lointaine de Dorothée. Le panthéisme et l’idyllisme se

i. Noos ne parlons pas du Prussien qui est sans génie poétique et métaphysique.

3i2 CONSI DÉBAT ION S SUR L'HISTOIRE.

tiennent; l’idylle place la femme dans la nature qui lui sert de cadre. Rien de plus opposé à ce sentiment que la galanterie, à laquelle correspond ce qu’on appelle aujourd’hui la femme du monde. La galanterie, sous les dehors d’un respect empressé, exclut le respect de la femme : elle l’envisage comme un objet d’agrément fait pour orner et charmer une société dont l’idéal tient dans un salon. Heureuse et privilégiée celle qui dans la serre chaude des villes n’a point perdu la saveur du naturel! Chez l’Indou et chez le Germain, la femme est plus près de la nature et son amour tient du culte qu’on a pour celle-ci ; c’est un poète allemand, le plus amoureux, le plus idyllique et le plus panthéiste de l’Allemagne, qui a parlé de l’éternel féminin. Un poète indou l’eût compris; le rêve de l’éternel féminin nage dans l’Ame de Valmiki, il remplit l’imagination de Kalidasâ. Et ce n'est pas là un vain mot jeté au hasard. Oui, il existe un éternel féminin, puisqu’il y a dans l’éternelle nature un côté féminin des choses, qui est la grâce et la douceur. Mais pour le ressentir partout, il faut le tact fin, tendre, voluptueux et chaste que possèdel’âme rêveuse et panthéiste qui ne cesse d’être en contact avec la nature par toutes ses fibres, se sentant vivre en elle et la sentant vivre en soi ; qui ne s’empare point des choses d’une prise violente et virile à l’excès, mais qui s’abandonne avec délices et naïveté aux impressions qu'elles lui apportent; qui ne les scinde pas comme le Perse dualiste, qui ne s'en détache point dans un monothéisme aride comme l’Hébreu ou le Mahométan incapables de sentir la vie des choses dans la leur, et qui devenus inaccessibles au côté féminin de la nature ne voient d’elle que

son utilité ou son plaisir, comme ils ne voient dans la femme que son utilité génératrice ou la part des sens.

Tout poète idyllique, s’iln’est explicitement panthéiste, a dans l’âme une veinede panthéisme. — Virgile n'est-il pas le plus panthéiste des Latins? — Le sentiment idyllique est le sentiment virginal : i’idylle c’est la vierge, Sacountalâ, Nausicaa, Miranda, Dorothée, Virginie. La vierge commence la femme, elle est à la femme ce que le matin est au midi, ce que le printemps est à l'été, ce que la fleur est au fruit; et ce qui n’a point fleuri ne mûrit pas. L’amante nous offre l'épanouissement éclatant, l’épouse mère le fruit paisible de cette fleur qui s'appelle la vierge. Raphaël, peintre virginal et virgilien, laisse dans la mère subsister le souvenir de la vierge, en laissant le pur reflet de la chasteté éclairer le front qui se penche sur l’enfant.

Tous les cœurs tendres sont idylliques, et l’Inde n’est que tendresse.

Sa mythologie donne au dieu de l'amour, Câma, cinq sens. Dansledrame idylle de Kalidasâ, le roi adéfendu aux vierges de célébrer la fête du printemps. L’une des compagnes de Sacountalâ, pendant qu’elle donne la volée à une colombe qui est venue tomber dans ses mains, s'écrie :

« Adoration à l’amour!

« Puissent, ô Câma ! ces fleurs nouvelles, par leurs parfums enivrants, devenir dans tes mains un sixième trait irrésistible, aujourd’hui que ton arc redoutable s’apprête à frapper des milliers de jeunes cœurs. »

Sur la couche de mousse et de fleurs où reposa Sacountalâ enfant, des vautours dans leur vol circulaire planaient sur sa tête divine, agitant doucement les airs pour lui

procurer de la fraîcheur. » Quelle grâce dans ce tableau, et comme il nous fait augurer ce que sera quelque jour l'enfant devenue jeune fille I

Dans lepisode du Mahabharata d’où Kalidasà a tiré sou drame, c’est au fond d’une forêt, sur le seuil d’un ermitage, que le roi Douchmanta rencontre la vierge indienne.

« Frappé de la beauté de la jeune solitaire, de l’expression touchante de sa voix, de la noblesse de ses traits : « Qui es-tu, fille adorable? s’écrie-t-il en proie à l’agitation la plus vive : dans quel dessein vis-tu ainsi retirée dans cette forêt? D’où es-tu, 6 toi qui réunis en ta personne tous les charmes d’une déesse? Je brûle de connaître ton origine; instruis-m’en, je t’en conjure, car en vain je voudrais feindre, rien qu’en jetant les yeux sur toi j'ai senti que je n’étais plus maître de mon cœur. »

Ulysse en présence de Nausicaa est de même saisi par le sentiment idyllique de la virginité, et ce sentiment analogue, qui est la piété de l’amour, s’exprime en des termes analogues. Mais quoi ? la note virginale 'partout rend le même son :

■ Et rose, elle a vttcu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin. >

Au ciel elle a rendu sa vie.

Et doucement s’est endormie Sans murmurer contre ses lois.

Ainsi le sourire s’efface; ®

Ainsi meurt, sans laisser de trace,

Le chant d'un oiseau dans les bois.

Ces derniers vers empruntés à Parny sont la fraîcheur même. Qui les a inspirés ? la vierge, printemps de la beauté, qui touchée par la mort change on un jour l’idylle en élégie.

L'ORIENT

La veille de son mariage, la jeune Pramadvarâ meurt de la morsure d’un serpent :

« Sou père et les autres pénitents la virent étendue, sans mouvement, sur lo sol delà terre, et belle dans sa pâleur comme un lis blanc *. »

Daos le drame d’Ourvaçi *, un royal amoureux — il n’y en a que pour les rois chez les Indous — erre à la suite de l’image de sa bien-aimée absente. Il se trouve en présence d’une liane dépouillée de fleurs. A sa vue quelque chose d’étrange le saisit; il ignore que celle qu’il cherche inutilement a été changée en liane, nouvelle Daphné, sur la lisière du bois dans lequel, oublieuse d’une défense divine, elle se disposait à entrer.

« Mais pourquoi, se dit-il, éprouvé-je de la joie en voyant cette liane privée de ses fleurs? Cependant c’est avec raison que mon cœur se réjouit, car cette plante frôle, avec ses feuilles mouillées par l’eau des nuages, 66t comme une femme dont les lèvres sont baignées de larmes; privée de ses fleurs parce que la saison en est passéo, elle est comme une personne dépouillée d’ornements. Elle semble livrée au silence de la méditation, abandonnée qu’elle est du bourdonnement des abeilles; elle m’apparaît comme Ourvaçi lorsque, fâchée et me repoussant, quand j’étais tombé à ses pieds elle s’en est allée en colère. Je suis heureux maintenant d’embrasser cette liane qui ressemble à ma bien-aimée. O liane, regarde, je n’ai plus mon cœur. »

La vierge fait place à l’épouse. Comment les Indous ont-ils compris celle-ci? de môme qu’ils ont compris la

i. Mehabharata.

S. Drame de Kalidasi.

vierge, en y retrouvant la femme. Rondeur et douceur; grâce élégante, exquise tendresse, charme de persuasion, attachement fidèle : telles nous apparaissent Sitâ et Savitri , les deux épouses modèles du Ramayana et du Mahabharata. Elles sont l’une et l'autre la vivante personnification de cet idéal que le poète trace par la bouche même de Sacountalâ :

« Écoute la voix de nos anciens sages, rappeile-toi ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette compagne modeste de l’homme : c’est elle qui dans le fils qu’elle lui donne prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre lui-même ; c’est à ce fils qu’il doit la délivrance dosâmes de ses ancêtres. La femme est la moitié de l’homme, elle est sou ami le plus tendre : par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper les ennuis de sa solitude ; elle est son •consolateur dans les peines inséparables des sentiers de la vie ; et à la mort de son époux, avec quel dévouement ne se précipite-t-elle par sur le bûcher funèbre, résolue à ne point s’en séparer et à partager à jamais son sort, quel q u’il soit ? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son cœur une faible étincelle delà vertu qui allait s’éteindre, le sauve ainsi à son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahmâ.

« Non, il n’est pas de spectacle plus touchant que celui d’un père respectable, entouré de sa femme et de ses nombreux enfants... »

La compagne de Ramâ, cette épouse aimable qui «accompagnait toutes ses paroles d’un sourire, » est abordée durant l’absence de son époux par le démon Ravâoa qui a formé le dessein de l’enlever. À l’aspect de ce monstre épouvantable, les oiseaux et tous les êtres animés,

Lu RIT N T.

les arbres et jusqu’aux diverses plantes « uées pour grimper et saisir un appui, « tout resta immobile et le vent retint môme son haleine. Le monstre qui s’est transformé en mendiant s’avance vers Sitû qui pleurait son époux absent.

Il lui adresse les discours les plus insinuants et cherche à l’éblouir :

« Sois la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut rang elles-mêmes de la beauté. Ma capitale est Honkâ, la plus belle des Iles de la mer ; elle est située sur le frontd’une montagne etl’Océan se répand à l’entour. Elle est ornée de hauts pitons faits d’or épuré, elle est ceinte de fossés profondément creusés, elle porte une aigrette de palais et de belles terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu’Amarâvati, la cité d’Indra, c’est la capitale des Rakshasas, de qui le teint imite la couleur des sombres nuages.

« C’est une île céleste... Là, tu pourras te promener avec moi, Silû, dans ces riauts bocages; et tu n’auras plus aucun désir, noble dame, de revenir jamais habiter ces bois. »

— A ces mots deRavâna1, la charmante fille du roi Djanaka répondit avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours : « Je serai fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Ramâ qu’il est aussi impossible d'ébranler qu’une grande montagne et d’agiter que le vaste Océan I Je serai fidèle à Ramû, cet héroïque fils de roi, à l’immense vigueur, à la gloire étendue, qui a

1. Celui qui fait pleurer. Rama cal ■ celui qui se fait aimer. •

348 CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTCWRE.

vaincu en lui-même ses sens et de qui le visage ressemble au disque plein de l’astre des nuits ! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t’unir à moi est celui du chacal qui voudrait s’unir à la tigresse [: il est aussi impossible que je sois touchée par toi, qu’il est impossible de toucher aux rayons du soleil !

« O toi, qui veux enlever de force àRamâson épouse chérie, c’est comme si tu voulais arracher à la gueule d’un lion, ennemi des gazelles, la chair qu’il dévore plein de vigueur, impétueux, en fureur même !

« La différence qu’il y a dans les bois du chacal au lion, la différence qu’il y a du faible ruisseau à l’Océan, c’est la différence qui existe de toi à mon noble époux l « Tant qu’il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main, ce vaillant Ramâ, de qui la puissance est égale à celle de la divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m’enlèves, ouil tu ne pourras même digérer ta conquête, 'comme une mouche ne peut avaler la foudre ! »

Ainsi répond au monarque des Rakshasas l’épouse du glorieux Ramâ. Mais Sitâ, vivement émue, ajoute le poète, tremblait en lui jetant ces paroles « comme un bananier superbe qu’un éléphant a brisé. »

Le démon finit par ravir l’épouse d’autrui « comme un soudra qui dérobe l’audition des Védas. » Irrités contre son ravisseur, les tigres, les éléphants, les gazelles couraient après Sitâ dans la grande forêt et marchaient tous pêle-mêle derrière son ombre. Quand le soleil consterné vit ce rapt, son disqiie pâlit et son brillant réseau de lumière disparut. « Il n’y a plus de justice! D’où viendra maintenant la vérité ? il n’y a plus de rectitude 1 II n’est plus de honte! » Ainsi, partout où Ravâna emportait

L’ORIENT

l’épouse de R?mA à travers les espaces, ainsi gémissaient dans le ciel toutes les créatures.

Transportée dans le royaume du ravisseur, Sitâ plutôt que de trahir son amour endure les plus affreux tourments; elle résiste à la terreur, aux injures, aux avanies de toute espèce, comme à la séduction. Enfin délivrée par Ramâ vainqueur, celui-ci feint de soupçonner sa fidélité. Elle supporte encore ce supplice plus affreux que tous les autres. A latin, le Feu, ce témoin incorruptible du monde, intervient et dit à Ramâ :

« Voici ton épouse ; il n’existe aucune faute en elle.

« Cette femme vertueuse à la conduite sage n’a failli envers toi ni de parole, ni de pensée, ni par l’esprit, ni par les yeux... Reçois-la pure, sans tache : il n’existe pas en elle la moindre faute : je t’en suis garant. »

A ces mots, le héros à la grande splendeur, à l’inébranlable énergie, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux, répond au plus excellent des dieux : « Je savais bien que la fille du roi Djanaka n’avait pas changé de cœur, qu’elle m'était dévouée et que sa pensée errait sans cesse autour de moi... Ravâna lui-môme n’aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa vertu seule, comme l’Océan ne peut franchir son rivage. Oui ! celte Ame cruelle n’aurait pas été capable de souiller même de pensée la Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non ! Sitâ n’a point donné son cœur à un autre, comme la splendeur ne fait pasflivorce avec le soleil. » Mais jusque dans la cité des Rakshasas difformes, sujets du démon Ravâna, l’amour et la vertu conjugale trouvent un asile. Il s'y rencontre des habitants dont

la vue réjouit encore les.yeux et l’âine, doués d’une jolie forme, dignes, qui ont de la conduite et de la décence, et maintes bonnes qualités qui les rattachent à leur noble origine. Leurs femmes « de peuchants purs, d’une haute majesté, assorties à leurs maris, brillent à l'égal des étoiles et le cœur est lié au cœur do leurs époux ; » parmi elles « de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté, tiennent leurs époux embrassés, ainsi que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme. »

La poésie d’aucun peuple a-t-elle produit un plus touchant épisode que celui de Sâvitrî, l'épouso dont nous entretient le Mahabharatâ?

« Écoute, sire, comment cette magnanimité des femmes de condition s’est trouvée jadis en la princesse Sâvitri. » Cette fille du roi de Madras s’est choisi un époux, fils du roi lui-même, beau et modèle de toutes les vertus :

« Magnifique et d’un aspect aimable, il est d’une telle beauté qu’il semble l’un des Acwins... Il est doux, il est véridique, il a subjugué ses organes, il est bienveillant, il ne médit jamais, il est rempli de pudeur, il est plein de constance. En lui habite la droiture ; sa fermeté est vraie : en un mot, il est cité, et par ceux qui sont élevés eu pénitence, et par ceux qui sont grands de caractère. » Mais Satyavat doit mourir daus l’année, son destin est inévitable. Sdvitri l’apprend de la bouche du révérend Nârada, honoré des dieux.

Elle n’eu persiste pas moins dans son dessein : « Une seule fois, dit-elle, ua héritage échoit, une seule fois une vierge est donnée, une seule fois un père dit : « Il « faut que je la donne!... » Qu’il ait une vie longue ou courte, qu’il ait des qualités ou n’en ait pas, je l’ai

L’ORIENT

choisi une fois pour mon époux, je n’en choisirai pas un second! »

L’époque fixée par le destin arrive. Sâvitrî, retirée au fond d’un ermitage avec son époux et ses vieux parents dépossédés de leur royaume, envisageait le terme fatal ; « Dans quatre jours il doit mourir! » pensa la noble dame ; et elle se tint jour et nuit, les yeux continuellement fixés sur une abstinence de trois jours.

La veille du jour où son époux devait mourir, elle passa la nuit debout, accablée de chagrin. Quand le soleil apparut au-dessus des monts, Satyavat prit une hache sur son épaule ; il se disposait à aller au bois :

« Ne veuille pas aller seul, lui dit Sâvitrî; j’irai avec toi, car je ne puis t’abandonner.

« Tu n’es pas encore allée au bois, répondit Satyavat ; la route, noble dame, serait fatigante pour toi : comment, amaigrie par ce jeûne de ton vœu, iras-tu à pied?

« Le jeûne ne m’a causé, reprit Sâvitrî, ni fatigue ni langueur ; ne veuille pas mettre obstacle à mon désir tourné vers ce voyage. »

Les parents de Satyavat cherchant à la retenir : « 11 y a près d’un an, répondit la jeune femme, que je ne suis pas sortie de l’ermitage, et fai une extrême curiosité de voir la forêt en fleur. »

Les époux partirent donc ensemble.

« Elle souriait, mais son cœur était agité par l’inquiétude.

« De tous les côtés, elle contemplait de ses grands yeux des bois charmants, fréquentés par des troupes de paons.

« Vois, disait Satyavat d’une voix douce à Sâvitrî ,

3li CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.

vois ces rivières qui roulent des ondes limpides, et ce3 hautes montagnes couvertes de fleurs.

« La femme sans reproche, se rappelant les paroles de l’anachorète sur la mort de son époux, le regardait comme déjà mort dans toutes les circonstances.

« Elle suivait son époux et marchait à pas lents. Elle avait comme partagé son cœur en deux ; elle regardait ce que son époux lui montrait et la mort qui s'approchait derrière elle. »

Satyavat se mit à fendre du bois. Mais bientôt, accablé de lassitude, éprouvant une grande douleur de tête et une forte envie de dormir, il se coucha. Sâvitrl s'étant avancée, s’assit alors sur la terre à côté de lui, souleva sa tête et la posa sur son sein :

« La belle pénitente, songeant aux paroles de Nârada, pensa que c’était le jour, le temps, l’heure et la minute. » Au bout d’un instant, elle vit un homme vêtu d’un habit rouge, coilfé d'une tiare, rayonnant d’une spleijdeur semblable à celle du soleil, un lasso à la main, inspirant l’épouvante. 11 se tenait à côté de Satyavat, les yeux attachés sur lui. C’est Yama en personne, le dieu de la mort, qui vient chercher l’âme de son époux. En vain S&vitrt l’implore, Yama jette son lasso sur sa victime, il arrache « violemment du corps de Satyavat un homme grand d’un pouce seulement...

« Ensuite le corps, d’oîi l’âme avait été enlevée, resta sans vie, la splendeur éteinte, sans mouvement et u’oflrant plus qu’un aspect affligeant. •

« Dès qu’il eut enchaîné l’âme, Yama de s’avancer, la face tournée au midi; et Sâvitrî, la vertueuse et fidèle épouse, parfaite en son vœu et sa pénitence, accablée de

I/O lu EN T.

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