SÎ
douleur, suivait Yama : « Retourne sur tes pas, dit « celui-ci ; va, Sâvitrî, et célèbre ses obsèques. »
Mais l'épouse ne s’en retourne pas. Elle suit le dieu, l’escortant de ses supplications et de ses discours. Celuici, charmé de tant de vertueuses paroles, lui accorde chemin faisant toute espèce de grâces, sauf celle de lui rendre Satvavat. A chaque fois qu’il a déféré à l’un de ses vœux, il reprend son exhortation et l’invite au retour :
« Tu as payé ta dette à ton époux : tu es allée jusqu’oCr il fallait aller. » — « Je dois aller, répond Sâvitrî, jusqu’au lieu où mon époux est conduit, ou jusqu’au lieu où il va de lui-mêiue : voilà mou devoir éternel... Les sages disent que le devoir ou Dharma est le dieu suprême ! »
Enfin Sdyitrî, de plus eu plus éloquente, douce et persuasive, devient la bouche même de la vertu. Elle se répand en maximes si pures, eu sentences si admirables, que Yama oublie cette fois de mettre à la grâce qu’il lui octroie la restriction accoutumée :
« De même que tes paroles, dit-il, sont unies au devoir, favorables à Tâme, heureuses et pleines de sens, de même ta piété est la plus haute à mes yeux : choisis donc, épouse fidèle, une grâce sans égale. »
La vertu et la fidélité, en cet instant, ont vaincu la mort et le destin lui-même; l’âme de Satvavat est délivrée.
« Sâvitrî retourne aux lieux où était le cadavre noir de son mari.
« Elle vit son époux étendu sur le sol, elle s’approcha, le prit dans ses bras, lui mit la tête dans son sein et s’assit sur la terre.
« Il revint à la connaissance, et, regardant SAvitrî mainte et mainte fois avec amour, lui dit comme s’il revenait d’un pays étranger :
« Hélas! j’ai dormi bieu longtemps : pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Où est cet homme noir qui m’avait emmené avec lui ?
« Ouil lui répondit-elle; tu as dormi longtemps sur mon sein, ô le plus éminent des hommes. L’auguste Dieu Yama, quLlie toutes les créatures, est venu.
« Tu es reposé, te voilà réveillé, vertueux fils de roi. Lève-toi, s'il est possible : vois la nuit profonde. »
Il reprit toute sa connaissance, et comme s’il était sorti d’un tranquille sommeil ,. Satyavat promena ses yeux sur toutes les plages du ciel et sur toutes les lisières du bois : « Emportant de la nourriture et des fruits, je suis sorti avec toi, femme à la jolie taille, » dit-il. Et Satyavat, relatant ce qui s’est passé, demande à SAvitri s’il a vu ces choses en rêve, ou bien si c’était la vérité.
Mais SAvitrî prudemment remet au lendemain sa réponse.)
* Elle prit son époux dans ses bras et l'aida à se relever. Alors Satyavat debout essuya ses yeux avec sa main.
« 11 promena seS regards sur tous les points de l’espace et fixa sa vue sur le panier. « Demain, lui dit SAvitri, tu emporteras ces fruits.
« Je vais porter, moi ! ta hache pour assurer la route. » Ayant proféré ces paroles, elle suspendit le poids du panier à la branche d’un arbre.
« Elle prit la hache de son époux et revint comme elle avait dit. La femme charmante posa le bras de son mari sur son épaule gauche, elle le soutint du bras droit.
L'ORIENT
« Les rayons de la lune se glissaient au travers des arbres.
« Et tout en parlant, ils pressaient le pas et s’avancaient vers l’ermitage1. »
Dans le Nuage messager , de Kalidasà, un génie amoureux ayant négligé son devoir, est condamné à l’exil loin de sa compagne :
Ah! sentence cruelle! au pied de ta montagne,
O Rama, dans le bois où, sous les verts arceaux,
Sità de son bain pur sanctifiait les eaux.
Depuis huit mois banni loin de celle qu’il aime,
L’exilé languissait; et déjà, de lui-méme,
Sur son bras amaigri descendait l’anneau d’or;
Lorsqu’un nuago épais, pareil en son essor A l’éléphant qui joue et court tôte baissée.
Du mont soudain couvert tint la cime embrassée *.
L’exilé parle au nuage de sa bien-aimée, il l’invoque :
Vole vers Alakâ, noble cité, séjour
De ma belle et du dieu dont l’arrôt nous sépare;
C’est la ville où Çiva, qui du croissant se pare.
Plane sur les jardins, à l’entour des palais Que de son front d’argent blanchissent les reflets.
Roi, libre voyageur, tu la consoleras !
Car le regret abat le tendre cœur des femmes; La nuit ferme les fleurs et l’absence les âmes.
Puis, je tremble pour toi si le soleil te joint :
Altéré de rosée, il n’éparguera point Ta vapeur qui s’oppose à sa course rapide.
Va plutôt te plonger en cette onde limpide,
Cfaire comme un cœur pur, et qui de près veut voir Celui dont l’ombre fraîche embellit son miroir.
1. Mahabharata, trad. Hippolyte Fauche, î. Traduction d’André Lefèvro.
Allonge ton grand corps éclatant et brumeux.
Tel qu'un pied de Vichnoti qui couvre tout un inonde. Plus loin, le K&ilasa 1 montre sa tète ronde Que, sans la renverser, un géant souleva;
Et, plus blanc qu’un lotus, un rire de Çiva Réside sur ces pics, dents de neige éternelle 1
Souvent ces purs glaciers où se peint ton corps noir A la belle Dourgâ servirent de miroir.
Va donc, et pose-toi, pour lui rendre la joie,
Comme un jeune éléphant qu’Itidra lui-même envoie, Sur la colonne d'or où s’arrêtent les paons.
Modérant tes éclairs, par grâce, ne répands A travers les treillis que la lumière douce Des vei*8 luisants joueurs enfouis dans la mousse! Regarde! œil de gazelle et dents de blanc jasmin, Lèvres où la vimbâ * distilla son carmin,
Nombril profond, flanc large, ondoyant, taille ûne Pliant sous les trésors d’une riche poitrine, Épanouissement de la jeunesse en fleur,
Pur chef-d'œuvre d'amour sorti du créateur.
C’est elle la moitié do mon cœur solitaire.
Le chagrin la dévore, et sa beauté s’altère Comme l’éclat d’un lis que le givre a brûlé.
Elle est silencieuse et songe à l’exilé :
Telle d'un cygne absent la compagne est muette.
Sous le fardeau des jours elle penche la tête.
Les soupirs de sa lèvre ont flétri les couleurs,
Et couvrant à demi ses yeux gonflés de pleurs,
Ses cheveux dénoués tombent sur son visage Plus pâle que la lune au milieu d'un nuage.
Elle trace parfois mon profil amaigri,
Tel que l’a fait l’absence; et mon geai favori Semble me reconnaître et gémit dans sa cage.
Mais la nuit, la nuit pèse à cette solitaire Fidèle et sans sommeil, elle est couchée à terre. Sur sa fenêtre assis, prêt à la consoler,
Tu l’admires, cruel! avant de lui parler.