‹ Considérations sur l'histoireChapitre 9 sur 143 · I .VT RO DU CT ION · texte numérisé non relu

I .VT RO DU CT ION

il reste latent. L’intolérance partout répand uo no se ressent plus comme telle; elle s’apaise n'étant pas contredite, et si l’on voit «alors des actes de rigueur atteindre les rares intelligences qui s’élèvent contre l’idée dominante, ces actes isolés dont la conscience générale est complice ne sont que des attestations presque superflues que le pouvoir se donne à lui-même de son existence. Le christianisme à son origine transforme le monde en un champ de bataille; mais dès qu’il entre avec Constantin dans le corps de l’empire romain expirant, son triomphe est assuré : d’hérétique et de persécuté qu’il était, il se fait à son tour persécuteur de l’hérésie, et se calmant comme force révolutionnaire à mesure qu’il triomphe davantage, il devient organisation et dogme; la lave bouillonnante entre dans les moules de la hiérarchie et se fixe dans l’airain do la domination. L’hérésie est désormais l'orthodoxie, elle est devenue l’Église.

La nature de toute domination est de s’immobiliser, la nature de l’esprit est de se mouvoir et de changer. Le jour arrive dès lors nécessairement, après une période d’inertie, où le progrès qu’on ontendait à peine sourdre dans les profondeurs, augmente, se renforce, réapparaît à la surface et commence à [battre en brèche le dogme existant. Alors, ce ne sont plus seulement quelques contradictions éparses et timides qui se produisent, les contradictions se multiplient et s’engendrent ; la domination sent le danger et s’arme de croissantes rigueurs. Une lutte à mort s’engage de nouveau entre le passé qui no veut pas cesser d’être et l’avenir qui veut devenir ; l’esprit fermente, la fournaise des passions se rallume,

l’histoire reprend feu : l’heure est revenue des martyrs et des bourreaux.

Le fanatique subordonnant tout à son idée n’hésite pas à mentir, à intriguer, à dénoncer, à trahir pour la cause qu’il sert ; tout moyen lui est bon, y compris l’assassinat qui devient chose sainte s’il est utile. La morale est à sa discrétion. Il se place au-dessus des préceptes vulgaires :| le bien à ses yeux est ce qui sert son idée, le mal ce qui lui fait obstacle ; — et pourquoi ne lui sacrifierait-il pas tout lorsqu’il lui a d’avance fait le sacrifice de sa propre existence ? car le fanatique est spiritualiste d’outre en outre, puisqu’il ne vit, n’agit, ne meurt que pour une idée, et que son idée, quoique fausse, se rattache à ce que l’esprit humain conçoit de plus élevé. Mourir pour son pays, pour sa religion, pour la liberté, pour la justice, quand même ce qu’on prend pour ces choses est une illusion, cela n’est pas ordinaire après tout, et peu d’hommes isolément en sont capables. De la passion, de l’enthousiasme, il en faudra toujours : qui ne s'oublie, ne fait rien de grand. Le fanatique s’oublie, mais c’est en s’égarant. Or l’enthousiasme sans la vérité est comme l’imagination sans le goût, dont un poète a dit qu’elle était toujours prête à causer dans l'art les plus grands ravages. Sortant du vrai, l’homme, quoique énergie, quelque désintéressement qu’il montre, use de ses vertus contre lui-même. Point de savant de génie sans la passion du vrai, point d’artiste supérieur sans la passion du beau, point de réformateur politique sans la passion de la liberté, point de réformateur moral et religieux sans la passion de l’idéal. Ce qui n'a pas racine dans le cœur ne vit pas. Nul no trouvera de force dau3

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la seule vérité, s'il ne s’inspire en même temps de l’amour de la vérité. Mais une idée ne suppose pas nécessairement l’abondance du cœur. Le fanatique en est la preuve : il a de l’enthousiasme et nulle générosité. Le fanatisme tue la pitié, il est aride, et son souffle fait pour attiser les incendies populaires n’est pas de ceux qui réchauffent les dmes et les font s’épanouir dans la sympathie.

Le fanatique atteste que si toutes les idées généreuses sont des idées générales, toutes les idées générales ne sont pas des idées généreuses. 11 semble contradictoire que les plus terribles explosions de fanatisme aient eu lieu précisément dans le monde moderne chez le peuple le plus expansif et le plus généreux de la terre. C’est que la France par son amour même des idées générales et de l’absolu se trouve prédisposée aux solutions générales qui donnent particulièrement prise aux fanatiques. Par amour de l’absolu la France est devenue tout à la fois catholique, révolutionnaire et socialiste. Le socialisme communautaire n’est qu’un catholicisme économique, dont la fin est le nivellement des intérêts et des conditions.

L’erreur et la passion sont en affinité et célèbrent ensemble les noces sanglantes de l’histoire. Mais le fanatisme travaille à sa manière pour la tolérance. Personne ne la prêche avec plus d’autorité que lui ; au sortir des nuages dont il recouvre l’humanité les lois de celles-ci apparaissent plus lumineuses et se font mieux reconnaître. La croissance du vrai au cœur de l’homme est douloureuse, et l’on peut dire que notre raison s’est formée des conséquences reconnues de notre fohe. L’expérience est le fruit amer de nos erreurs expiées. Qui dira les tribulations que l’humanité doit à l’erreur et à la passion?

Cependant l’esprit n’en est pas accablé, il n’a pas fléchi sous leur poids, il est debout et marche. Ce qui occupe le devant de la scène, les foules et leurs coryphées, ambitieux et fanatiques, conquérants et dominateurs, c’est en réalité la moindre partie de l’histoire et la plus éphémère. La mise en scène et les trompe-l’œil populaires nous empêchent d’apercevoir aussitôt les acteurs <Au fond, ils nousdérobent la vue de ces travailleurs discrets qui loin de la rampe et du public préparent le lendemain, ensemencent l’avenir de leurs pensées et le réchauffent de leur cœur. C’est avec eux néanmoins, en eux, qu’est le progrès. Pendant que les erreurs et les passions entrechoquées remplissent l’histoire de leur fracas, au fond do quelque grande âme, de quelque intelligence d’élite, germe dans la solitude une idée qui transformera le monde. Ainsi que le blé, semence imperceptible cachée dans le sillon mais qui deviendra la récolte, croît le pain de l’esprit, cette nourriture idéale du genre humain. Pourquoi faut-il que rien ne mûrisse que dans la douleur, et que l'homme ne puisse entrevoir quelque aspect de la vérité sans la recouvrir aussitôt de ténèbres nouvelles 1

Le tableau qui s’offre à nous, lorsque du haut de notre temps nous regardons le passé, n’est point fait pour nous réjouir. Là-bas, dans la brume de l’Orient où l’homme essaie ses forces et fait ses premiers pas, que discernons-nous ? des troupeaux d’hommes parqués en castes, ou menés à la boucherie des ambitieux pour la gloire d’un Xerxès, d’un Cambyso , d’un Sésostris , d’un Cyrus ou d’un Alexandre. Cela dure jusqu’au jour où Babyloniens, Assyriens, Égyptiens, Mèdes, Perses, Indous,

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aprèsnous avoir offert le spectacle d’un lamentable remueménage d’empires naissants et croulants les uns par-dessus les autres, cèdent le pas aux Grecs et aux Romains. Le* Grecs repoussent l’Asie qui les menace d’un débordement. Ce premier acte des guerres médiques est beau. Mais l’Asie repoussée, ses vainqueurs se battent entre eux ; la guerre civile sévit entre les cités rivales et déjà la Grèce tend à sa fin. N’ayons crainte : le spectacle ne finira pas avec elle. Une poignée de bandits, réfugiés dans un coin du Latium , ont fondé une ville ; ils enlèvent des femmes , se multiplient et prospèrent : Romulus suspendu aux mamelles de la louve y boit l’insatiable faim du fauve dévorant. La louve passée dans le Romain dévore des peuples. Puis ses enfants se déchirent; la guerre civile après les guerres étrangères, c’est la règle. — Sylla après Scipion, après Sylla César. L’empire se coule en bronze dans le feu des guerres civiles, Rome se laisse elle-même conquérir; c’est la première vengeance des peuples. Place à Tibère, place à Néron. Les Antonins introduits par le hasard dans la file des monstres couronnés ne sont qu’un accident heureux et sans conséquence. Cependant l’empire a fait son temps, les Barbares l'assiègent, le reflux des peuples devient irrésistible, il rompt partout la digue des frontières. Alaric, Odoacre, Attila arrivent en vengeurs, en liquidateurs de 1 empire romain pai la guerre et l’invasion. On n’a plus devant soi qu’un chaos mouvant de peuples et de races amalgamées dans le sang.

Enfin s’annonce une ère de paix et de fraternité. Aimex-vous les uns les autres! — Jésus est né, il ptuche, il est cloué sur la croix. Mais son amour a passé

dans scs disciples, qui se dispersent et propagent, aux quatre points cardinaux , la flamme de l’esprit qui doit achever de dévorer les restes du vieux monde et faire place à un monde nouveau. Les hommes vont maintenant se reconnaitre, se tendre la main d'un bout de la terre à l’autre. Assez de méprises, assez de ténèbres et do fureurs. Regardez : vous avez môme visage, même âme, môme souffrance; vous êtes une famille née du môme Père I Soyez des frères pour vous alléger le poids do la terre et vous ouvrir le ciel.

La parole d’amour devait changer les hommes , ce furent les hommes qui la changèrent en une doctrine de haiue. Au lieu de s’élever jusqu’à elle, ils l’abaissèrent — c’était plus facile — au niveau de leurs iniquités et de Jeur déraison ; ils en firent un instrument plus terrible que tous les autres de meurtre et de servitude. C’est en invoquant le christianisme, que les hommes vont commettre les crimes les plus atroces contre l’humanité. Après s’être combattus à outrance, le paganisme et le christianisme s’asseyent ensemble sur le trône des Césars. Constantin consomme l’alliance entre le Latin et le Sémite ; victorieuse en Gaule avec Clovis et Charlemagne, l’Église naissante s’empare du Celte et du Germain. L’Église faite au Nord comme au Midi, un double despotisme plane sur le monde. Le Sacerdoce et l’Empire se sont unis pour dominer, en attendant qu’ils se brouillent pour déchirer l’Occident. Qu’est devenu l’Évangile ? il a disparu derrière eux. Les trois premiers siècles du moyen âge n’ont abouti qu’à constituer une société plus malheureuse que celle de l’Orient, emprisonnée dans la théocratie, la féodalité et le servage. Les ma-

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tériaux en ruine de Rome et de la Grèce, les blocs grossiers du Nord encore barbare furent associés dans l’édifice gothique. Un ciel de plomb recouvrait le monde. Si l'espérance n’avait fait sa trouée, les cœurs auraient péri dans le découragement.

Trois faits se détachent sur cette sombre époque: les croisades, la lutte du Sacerdooe et de l’Empire, l’inquisition. Gela dure plus de mille ans au nom du christianisme. Alors l’homme enseveli se réveille, il ramène au sein de l'histoire l’Évangile et la conscience enfouis dans les catacombes de l'Église. La Réforme, renaissance morale, entre dans l'histoire presque en même temps que la Renaissance des lettres, des arts, de la science. Le monde s’apprête à célébrer de meilleurs jours, Jésus et Platon se donnent la main, la Grèce et la Judée se rencontrent, Phidias et Raphaël, Érasme, Luther, et bientôt Bacon — le passé, le présent, l’avenir — semblent s’être donné un glorieux rendez-vous. Est-ce enfin l’humanité qui s’annonce? tant de fois elle a paru se lever, et les lueurs de l’aube se sont éclipsées dans la nuit I Mais l’on peut espérer cette fois, puisque la conscience et le cœur se réveillent en même temps que la raison. Jamais conjonction d’astres ne fut plus favorable. Cependant la Renaissance éclate en chefs-d’œuvre, partage d’une élite. La Réforme qui s’adresse au clergé, aux peuples, aux princes soulève de toutes parts la tempête, l’intolérance sévit avec rage par toute l’Europe et jusque dans le camp des réformateurs. L’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’ Écosse, la Hollande, la Suisse sont entraînées dans ce tourbillonnement de passions, d’intérêts, d’idées contraires: la danse macabre a recommencé, le vertige est partout.

~,i Crt.NSl DK HAT ION S SUR L'HISTOIRE.

Faute de définir de même des choses indéfinissables, il faut bien s’entr’égorger. Un grand schisme se fait entre les nations latines et germaines, une large crevasse s’ouvre à travers l’Europe qui la sépare en deux moitiés opposées. L’Église n’abandonnera pas le terrain qu’elle a conservé, et sur lequel elle no peut se maintenir qu’à la condition d'étouffer l’avenir des peuples qu’elle y a retenus. Elle sera l’ennemie de ces peuples, elle les mettra en travers du progrès : pour vivre il faut qu’elle les tue, pour qu’ils renaissent il faut qu’elle disparaisse. Perspectives nouvelles de désordre et de guerres 1 La réforme a passé, le monde épuisé s'apaise ; on est prcsqu’à bout de haine. Mais voilà que déjà l’ère des philosophes s’annonce après l’ère des réformateurs. Les philosophes se créent dans leur cabinet un idéal dont ils contemplent le mirage à l’horizon. Bonne chance aux philosophes! Le feu qui a couvé dans leur cerveau commence à gagner les régions moyennes, il y a comme une fermentation de raison universelle. Sans doute l’âge d’or s’avance. Cependant l’atmosphère s’émeut, le branle-bas recommence, les éléments se réveillent sourdement au cœur des multitudes. Voici la révolution ! La France a trouvé pour le monde un nouvel évangile, l’évangile du droit. Elle l’annonce aux peuples du haut de sa chaire par la bouche des tribuns : Liberté, Égalité, Fraternité. Formule splendide : éclair ou lumière? cela dépendra des hommes. En attendant qu’ils la metteuten pratique, celte formule admirable, elle illumine la terre. Les peuples unis par la chaîne de leurs misères à son contact ressentent comme un choc électrique, et tressaillent. Mirabeau parle pour le monde, ses discours sont un tonnerre qui

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ébranle les trônes. 11 meurt sentant déjà la. révolution glisser de ses mains, à travers celles des tribuns inférieurs, dans les couches où toujours se change en torche incendiaire le flambeau lumineux. La révolution, des classes moyennes descendue dans le peuple, du peuple descend dans la populace; elle n’est plus au conseil des philosophes ni des hommes d’Ètat, elle n’est même plus à la tribune, elle est dans la rue; — elle a suivi la pente fatale des passions transformées en partis. Nous sommes en pleine Terreur : l’évangile de la liberté- coupe des têtes chez le plus aimable des peuples qui dans les massacres de Septembre donne un pendant politique à la Saint- Barthélemy. Le salut public terrestre a remplacé le salut public céleste, le Jacobin inquisiteur et prêcheur le Jésuite. Les années, les mois sont des siècles.

Quand finira ce cauchemar? quand la passion aura fini de faucher l'intelligence. La machine , qui est logique, s’est arrêtée après avoir détruit ses artisans; elle est au bout de ses opérations. On est affamé d’ordre et de sécurité : le Corse qui guettait sa proie devient empereur des Français. Est-ce le repos au moins à défaut de la liberté? Non, c’est l’ambition qui succède au fanatisme. Elle se fait égalitaire pour réussir, elle réussit. L’évangile des droits de l'homme, après l’avoir supprimé chez le peuple qui le proclama, le missionnaire botté va le répandre en Europe et pendant quinze années, l’épée en main, courir du nord au midi pour faire le bonheur des nations. Il soûle la France de gloire, mais les peuples émancipés se liguent à la fin contre l’émancipateur et vont jusque dans son aire saisir l’aigle impérial.

74 CONSIDÉRATIONS STR I/IIISTOIRE.

Une colonne reste debout marquant les œuvres sublimes que fit avec la France le moderne César. Une légende soigneusement cultivée par des historiens et des poêles, rouvre après moins d’un demi-siècle l’accès du pouvoir à un aventurier porteur du nom légendaire. 11 s’empare de la France par un coup d’État nocturne, et le suffrage universel récemment conquis dans les transports d’une République d’un jour couronne avec élan la Bohème politique. L’ère des faiseurs succède dans Paris, capitale de la civilisation, à l’èro raisonneuse des philosophes et des tribuns. Pendant vingt années le monde est attentif : au dedans silence et torpeur, coupé de deux aventures au dehors. Le règne de l’aventurier finit par un cataclysme. Les deux nations dont l’union serait la paix de l'Europe, dont l’hostilité sera sa ruine, poussées par l’ambition sur les champs de bataille, y sèment l’insécurité et la discorde future dans le sillon des boulets. C’était hier, -et le monde date de milliers d’années, et le christianisme a dix-neuf siècles de vie; quel âge ont donc la justice et la fraternité des hommes? il faut croire qu’elles sont encore au berceau. Ah ! puissent-elles grandir, puisse de tant de catastrophes se dégager radieuse, évidente pour tous, indiscutable, cette vérité que Napoléon lui-même proclamait entre deux carnages dans un accès de lucidité : toute guerre en Europe est une guerre civile.

Quelle conclusion tirerons-nous de ce triste aperçu? — est-ce le découragement? Non, malgré tout! L'homme est bien infime dans ce qu'il exécute, mais il est bien grand dans ce qu’il rêve et toujours son idéal a surnagé au-dessus de ses naufrages. Il habite une planète infé-

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rieure qui peut-être est la plus basse dans l’échelle des deux; mais il le sait, il le voit, il en souffre. Il est donc supérieur à sa misère, plus haut que ses exploits, et s’il fait des chutes si profondes c’est qu’il aspire à monter. Il n’y a pas d’abîmes où il n’y a pas de sommets.

L’ORIENT

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