‹ Considérations sur l'histoireChapitre 92 sur 143 · I. Drame d’Ou rwsçi · texte numérisé non relu

I. Drame d’Ou rwsçi

LA GRECE

LE CHŒUR

Mais cette nécessité, qui donc règle son cours?

PROMÉTHÉE

C’est la triple Parque, ce sont les Furies à l’infaillible mémoire.

LE CHŒUR

Quoi 1 Jupiter est moins fort qu'elles ?

PROMÉTHÉE

Oui; lui-méme ne saurait éviter sa destinée.

Cette idée du destin est le moule d’airain où les tragiques ont coulé leurs chefs-d’œuvre; en prenant consistance elle a remplacé l’épopée par la tragédie et mis audessus de la mythologie populaire, qui librement se joue en ses propres créations, l’impassible loi qui gouverne tout. Mahomet et Calvin sont des théologiens fatalistes, mais leur fatum est un décret de la divinité qui échappe à la loi. Jésus a dit : Il faut que la loi s’accomplisse jusqu’à un. iota et un seul trait de lettre; mais cette loi est une loi personnelle et personnifiée, la loi de celui sans la volonté duquel il ne tombe pas un passereau du toit, pas un cheveu de notre tête. Le fatum grec est une loi impersonnelle et sans volonté. Homère nous montre le génie grec dans le premier épanouissement de son génie. Après l’apparition d’Eschyle et de Sophocle, des accents plus graves retentissent, la note tragique à peine effleurée dans l’Iliade jette au sein de l'art national un peu insou-

ciant, sans toutefois en troubler l'harmonie, quelque chose de singulièrement grave. On croit entendre, quand parle le chœur tragique, l’orgue d’une cathédrale entonnant le Dies irœ. Avec Eschyle s’ouvre une école plus sévère que l’école homérique et qui devient la véritable école religieuse de la Grèce : car plus le destin accable et frappe l’homme, plus dans le cœur des spectateurs grandit la compatissauce humaine, plus abondamment coule de la blessure qu’ils sentent par contre-coup la sève divine de la pitié. Les assistants saisis de commisération en môme temps que de terreur sentent leur communauté avec la victime.

La tragédie grecque fut un grand apprentissage d’humanité,et j’osedire que dans nul temple de plus austères, de plus fortes paroles n’ont été prononcées, de plus nobles maximes énoncées en un plus digne langage. De quels sentiments élevés ne devait pas être remplie l’âme d’un Athénien au sortir de ces représentations populaires! La tragédie est le lest de ce peuple mobile et presque frivole en politique, elle est le sérieux de la Grèce, c’est là qu’il faut chercher son âme : la mythologie ne donne que son imagination. Vulcain adresse ces paroles à Prométhée qu’il se met en devoir d’enchaîner sur le sommet du Caucase :

« Voilà donc les fruits que t’a valus ton amitié pour les hommes ! Dieu, tu n’as pas craint le ressentiment des dieux : tu as fait aux mortels des présents que nul ne devait faire. »

Et Prométhée ne l’ignore pas, car il se dépeint ainsi lui-même :

« Voyez, hélas! dans ces fers, un dieu infortuné, haï de Jupiter, détesté de tous les dieux qui remplissent le

LA GRÈCE. 391

palais de Jupiter : et quel Tut son crime? il aima trop les hommes. »

Le chœur interroge le Titan enchaîné qui aima trop les hommes et qui ne s’en repent pas au milieu des horribles supplices auxquels il est voué .

LE CHŒUR

Mais ta bonté pour l’homme n’alla-t-elle pas plus loin encore ?

PROMÉTHÉE

J’ai mis fin aux terreurs que l’avenir inspirait aux mortels.

LE CHŒUR

Et par quel remède as-tu donc guéri cette maladie?

PROMÉTHÉE

J’ai placé dans leur âme d’aveugles espérances.

LE CHOEUR

. C’est un don bien précieux que tu as fait aux mortels !

Prométhée ne se soumet pas, il se révolte contre Jupiter en vrai Titan qu’il est.

PROMÉTHÉE

« A peine dans le trône paternel, il distribua aux dieux des récompenses : chacun avait la sienne ; le pouvoir du dieu s’affermissait. Mais des infortunes des mortels il ne tint nul compte. Même il conçut le dessein d’anéantir la race entière, de reproduire une race nouvelle. Personne ne fit obstacle à sa volonté, personne, excepté

moi; moi seul j’eus ce courage. Sans mon secours les mortels, écrasés par la foudre, tombaient au fond des enfers. Voilà pourquoi je subis le poids des maux que vous avez sous les yeux : supplice horrible pour moi ; pour vous spectacle déplorable ! J’eus pitié des mortels I lui, il ne m’a pas jugé digne de pitié. »

« Je déteste tous les dieux ! » s’écrie-t-il, et il leur prédit leur lin. Ils succomberont parce qu’ils sont sans justice, parce qu’ils sont l’arbitraire. Son appel suprême, qui clôt la tragédie, est encore un appel à la justice.

« Ah I voilà bien la menace qui s’accomplit ! La terre tremble; lebruitassourdissant du tonnerre mugit; l'éclair étincelant trace dans l’air des sillons enflammés ; la foudre roule en tourbillons ; tous les vents s'élancent ; tous les souilles contraires se heurtent dans une mêlée ; l’air et la mer se confondent. Cette tempête qui porte l’épouvante, elle vient de Jupiter, elle fond sur moi ! O ma mère, auguste divinité, et toi, Éther, toi qui fais rouler sur le monde le flambeau de la lumière, voyez mes injustes tourments. »

— « Le ciel, dit ailleurs Eschvlp, applaudit à la victoire même lâchement acquise*. » —

Il me souvient d’avoir entendu un jour un enfant demander pourquoi Dieu était si souvent du côté de l’injustice. C’était un Prométhée en germe. Mais il protestait au nom de lajustice : c’était aussi un homme en germe, car l’homme ne vit que de la justice. Il est supérieur au destin, maître des dieux et des hommes, si le destin ignore la justice. Rien ne résiste à la justice, et nulle divinité,

t. Let Sept Cheft (levant Thibes, le Chœur à Éléocle.

LA (illKCE.

d’où qu’elle vienne, n’en triomphera; le jour vient où l'homme que la justice a élevé au-dessus du dieu qu’il imagina le juge et lui jette ce cri : Tu es l’arbitraire! Ce jour-là, le dieu a vécu. Dieu est la justice ou n’est pas; la justice trône, son arrêt de mort efface les iniques rois ou dieux, dans sa lumière : astre de l’humanité, elle fait briller le divin dans nos consciences.

Rien ne mord, hommes ni dieux, sur l’inévitable’.

« Oui, la souveraine puissance du destin est terrible ; jamais ni la richesse, ni Mars, ni forteresses, aucun noir vaisseau qu’assiège de toutes parts la vague écumante ne lui échapperont *. »

Étéocle répond' au chœur qui lui propose d’offrir des sacrifices agréables aux dieux :

« Les dieux! depuis longtemps ils nous ont rejetés; la seule offrande qui puisse leur plaire, c’est notre mort : le destin veut nous perdre; pourquoi donc essayer sur lui de lâches complaisances*?

Ici le destin et les dieux sont condamnés ensemble.

« ... Je ne sais où tourner d’abord mes regards, » s’écrie le roi de Thèbes, Créon, vers lequel reflue l’horrible destin de la race d’Œdipe frappée dans ses descendants : « Tout est mouvant autour de moi et s'écroule, tout ce que touchent mes mains, tout ce qui s’étend aüdessus de ma tête : sur moi le destin s’est appesanti d’une manière effroyable. »

Aristote a raison : le double ressort de la tragédie c’est l’horreur et la pitié, la pitié fille de l’horreur, réaction du cœur secourable contre l’implacable fatalité.

i. Antigone, de Sophoole : le chœnr.

t Eschyle, les Sept Chefs devant Thèbes.

La fatalité n’apparaît pure de tout mélange que lorsqu’elle frappe l’innocent. C’est parce qu’CEdipe est innocent que sa lutte contre l’infortune est tragique, la tragédie vit de l’inexorable. Le destin maître des dieux, seul dieu véritable, est sans entrailles, il est sans moralité. Mais alors, comment échapper à la conviction que le monde est sans justice et les destinées humaines livrées à une domination aussi aveugle que fatale? La raison ne s’accommode pas plus de l’injustice que le cœur, l’ordre rationnel tombe avec l’ordre moral. Plus d’un se croit athée qui ne l’est pas ; on n’est réellement athée que lorsqu’on a cessé de croire à la présence dans les choses d’une loi conforme à celle qui s’impose à'notre conscience éclairée par notre raison. La tragédie grecque est-elle athée?

Nous touchons ici au plus intéressant problème que la Grèce se soit posé à elle-même : celui de la conscience en conflit avec la fatalité. Ce problème des problèmes, où se heurtent la loi du destin qui ne connaît pas la justice et la loi de la conscience qui ne connaît que la justice, comment l’a-t-elle résolu? Il importe à l’humanité de le savoir pour juger de l’humanité, ou ce qui revient au même, de la moralité de la Grèce.

Remarquons d’abord que si le destin dans les tragiques agit indépendamment de la loi morale, il n’agit pas contrairement à cette loi. Il la domine et ne la renverse pas ; la conscience humaine se glisse dans la fatalité, ^'engrenage- de l’adversité, qui ne lâche plus sa victime une fois qu’il l’a saisie et ne l’abandonne que broyée, ne se met pas en œuvre sans cause : un crime donne toujours l’impulsion à l’horrible mécanisme. Si le fatum en mouve-

LA GRECE

ment opère sans tenir compte de la culpabilité, c’est-à-dire de l’intention de l’auteur, il n’agit pas sans connexité avec le crime même. Il est de son essence de ne point considérer les individus et les volontés, mais il n’est pas moins de son essence de ne devoir qu’à un fait violateur de * la loi morale l’occasion déterminante de son activité. Ce n’est pas l’auteur du fait, quoiqu’il paraisse, c’est le fait dans l’auteur qu’il poursuit. Une fois mis en branle par lui, il n’est plus que la série des conséquences qu’il implique; série qui se déploie dans les événements subséquents suivant une logique dont heureusement la réalité ignore la rigueur, qui néanmoins n’est pas aussi idéale qu’on le suppose, car les grandes infractions à la loi morale, aussi bien que les infractions à la loi physique, ont des conséquences qui dépassent leurs auteurs, se répandent au loin autour d’eux, et se continuent à travers leur descendance de génération en génération. Il n’est môme pas certain que dans la société les suites d’un acte mauvais, antisocial, se puissent entièrement effacer. L’idée du péché originel transmis par Adam à toute sa filiation, le terrible avertissement biblique que les fautes des pères seront punies jusqu’à la septième génération — avertissement qui n’est pas seulement dans la Bible — c’est, sauf l’ingérence d’un dieu irrité et vengeur, une môme conception exprimée dans un autre langage. Les Grecs ont fait de cette conception, élevée à sa plus haute puissance et dégagée de toute causalité divine, le destin.

Mais serrons de plus près leur idée. Malheur vient de mal : mal-heur. Le malheur chez les tragiques, quoique détaché de la volonté de mal faire, n’est pas détaché du

m CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.

mal. D’où résulte, eu dehors de l’innoceuce ou de la culpabilité de l’auteur dont ne s’informe jamais le destin et qui demeure réservée à lâ conscience individuelle, une manifestation jusque dans ce qu’il y a de plus impersonnel de la conscience humaine en tant qu’elle associe d’une manière générale la conséquence à la faute, le malheur au mal. Œdipe n'a pas sciemment tué son père, épousé sa mère, il ne s’est pas rendu intentionnellement coupable ni de parricide ni d’inceste; il n’a -pas moins commis un parricide et un inceste, c’est-à-dire les crimes les plus épouvantables aux yeux de l’humanité. Dans la génération du mal engendrant le malheur, multipliant ses coups sur des têtes de plus en plus innocentes, il y a le crime comme premier générateur. L’innocence des victimes met en évidence la loi, et sa souveraineté qui réside, remarquous-le bien, dans son indépendance. Une loi qu’il serait au pouvoir des mortels ou des immortels d’éluder ou de fléchir ne serait plus une loi mais une volonté. La logique idéale du mal exige que les conséquences du mal éclatent même sur la tête des innocents. La foudre serait-elle encore la foudre si elle faisait acception de personne? Dans l’économie de la tragédie grecque le crime, voulu ou non, attire la foudre du destin ; il est nécessaire qu’elle se révèle à tous en le frappant. A la lueur de ses fulgurations se lit la loi commune. Elle punit l’acte, à l’auteur de se punir lui-même par le remords s’il se sent coupable de l’avoir consenti.

Le crime a sa généalogie :

« Une action impie en met au monde bien d’autres, enfants dignes de leur- race; mais le bonheur- dans la maison des justes a toujours le bonheur pour fils. Oui,

LA ÜHKUE.

une antique faute fait naître d’ordinaire une faute nouvelle chez les mortels méchants; tôt ou tard, à l’heure marquée par le destin. La nouvelle est mère à son tour : ténèbres, invincible génie de crimes, audace impie, noires infortunes qui renversent les palais ; ses enfants ont tous les traits de leur famille!

« La justice conserve son éclat même dans les chaumières enfumées ; elle récompense une vie passée dans la vertu. Mais l'or et la fortune, quand les mains sont souillées, n’arrêtent point ses yeux : elle fuit, elle cherche une demeure sainte ; son encens ne se prostitue point devant l’opulence puissante mais marquée du sceau de l’infamie; en toute chose ce qu’elle regarde, c’est la fin*. »

Œdipe, innocent quant à l’intention, est coupable quant au fait. Le fait accompli sinon voulu viole la loi morale, et comment séparer le fait de celui qui le personnifie? le mal objectif existe, le mal subjectif, c’est-à-dire volontaire et personnel, n’existe pas. Mais laissons Œdipe s’en expliquer avec les dieux, ainsi que Prométbée avec Jupiter et Job avec Jéhovah ; laissons l’Infortune discuter avec le Sort.

Créon, roi de Thèbes, le tyran plein de crimes volontaires, accuse Œdipe. Œdipe répond et s'indigne :

ŒDIPE

Cœur éhonté! est-ce moi que ton orgueil injurie avec tant de dédain, moi vieillard, ou toi-même alors que tu me reproches d’une bouche audacieuse l'assassinat et

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