‹ Considérations sur l'histoireChapitre 94 sur 143 · Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né · texte numérisé non relu

Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né

LA GRÈCE

mulguent seulement. Mais ce destin, injuste lorsqu’on le rapporte à la volonté et non plus à l’acte seulement, lorsqu’on l’envisage dans l’individu et non dans le fait, les dieux ne peuvent l’empêcher, et ç’est pour cela que l’individu parlant au nom de sa conscience qui l’absout les rend complices de l’iniquité dont leur rôle serait de garantir les mortels. A quoi bon des dieux incapables de gouverner par la justice en détournant l’adversité de la tête de l’innocence? Ges dieux abdiquent, ce ne sont plus des dieux. Sophocle ne le dit pas, mais s’il ne fait pas son procès directement à Jupiter comme Eschyle, chacune de ses tragédies renferme contre lui et ses comparses une accusation en règle. La tragédie se fait plus haute que les dieux, parce qu’elle donne une voix à la conscience individuelle en même temps qu'elle fait planer sur la victime le destin qui n’est autre que la loi morale érigée en fatalité. Ce n’est pas de ne point reconnaître et respecter la loi morale qu’il sied de la bldmer, ce serait plutôt de lui assurer le respect à tout prix. Périsse Œdipe, périsse Agamemnon et leur race plutôt que de voir une énormité perturbatrice de l’ordre moral ne pas engendrer des catastrophes qui lui soient égales'! Il faut que les hommes par qui l’acte s'est perpétré et les leurs payent la rançon de l’humanité et rachètent le crime par l’infortune : c’est une maladie mortelle qu’ils ont contractée et qui ne disparaîtra qu'avec eux. Moloch demandait des holocaustes humains, la tragédie antique immole les plus nobles races, les plus illustres de la Grèce, aux nécessités de l’ordre moral; elle est injuste par une implacable passion de justice.

Œdipe avant sa naissance est prédestiné non pas à

faire le mal, mais à mal faire. La tragédie a l’air ici de se rapprocher de l’idée calviniste : il n’en est rien, et la différence qui les sépare est un abîme. Calvin met Dieu dans la prédestination au bien et la prédestination au mal, son Dieu dispense la grâce ainsi que la damnation ; tel est du moins le calvinisme de Calvin, et nous devons supposer que Calvin s’entendait au calvinisme mieux que personne. Sophocle, plus moral et plus religieux, au nom du destin condamne Œdipe à commettre un crime involontaire, il ne le condamne pas au nom de Dieu à le vouloir : la conscience humaine est sauvegardée.

La mythologie indique dès ses premiers pas la séparation que consommera la tragédie entre les dieux et le destin. Dans la fable de la naissance de Minerve Jupiter dérobe la déesse au sein de Métis (la Prudence) et la cache dans sou cerveau, parce que si Métis avait donné naissance à un fils, ce fils — ainsi l’ordonnait le destin — serait devenu le souverain maître et aurait remplacé Jupiter Mais cette fable témoigne également, puisque Jupiter fraude le destin, que celui-ci n’a pas encore pris le dessus. Hésiode s’en peut accommoder, Homère ne s’y oppose pas ; essayez en revanche de mettre le destin dans la dépendance des dieux et de le leur subordonner, Eschyle et Sophocle n’ont plus d’existence : à l’instant la tragédie grecque s’évanouit.

Quelles ruines amoncelées sous ses pas ! elle marche, escortée du fatum, de catastrophe en catastrophe : « Je frémis. La déesse de destruction, cet être qui n’a rien des autres dieux, s’est montrée pendant les ténèbres de la nuit; elle a fait entendre sa voix. C'est la Furie aux arrêts infaillibles, aux sinistres prédictions, c’est Erinnys

invoquée par un père, qui vient accomplir les imprécations vengeresses qu’OEdipe lança dans sa fureur : elle presse le fatal ouvrage ; les fils d’Œdipe* courent à la mort. Le feu sera l’arbitre 'de leur destinée, le feu, cet hôte destructeur, né dans la Scythie au pays de Chalvbes ; c’est lui qui leur fera le partage des biens paternels; c’est le fer cruel, impitoyable, qui leur assignera la mesure de terre que peuvent occuper les morts : ils n’auront rien de leur opulent patrimoine5! »

On dirait parfois que dans la tragédie grecque l’homme ait voulu së repaître de malheurs immérités, et que pour éprouver en soi une plus profonde pitié il se soit donné le spectacle de plus grandes horreurs. Mais ne l’oublions pas, de crainte de faire injure aux Grecs; non-seulement la pitié purifie la tragédie antique, mais celle-ci est vraiment sanctifiée par la notion qui ne cesse de planer sur la scène : celle du malheur résultant du mal, en vertu de la loi morale manifestée sans le secours d'aucune assistance étrangère, soit humaine soit divine, et se produisant comme une cause dout les effets sont infaillibles par cela seul qu’elle existe. Nous supposons derrière la loi morale, de môme que derrière la loi physique, un être, une existence dont elles dérivent ou qui les ont décrétées; — nous entrevoyons un législateur. Les tragiques grecs n’envisagent que la loi même qu’ils idéalisent sans lui chercher un principe. Elle n’est pas une cause seconde à leurs yeux, elle est une cause première qui porte eu soi sa propre raison d’être.

Le drame moderne, et c’est ce qui le distingue de la

Page 1