Eschyle, les Sept deûant Thebes : le chœur
tragédie, a pour théâtre le monde qui s'agite au dedans; il met le fatum dans l’individu, dans la passion et ses conséquences logiques. La fatalité, intérieure chez Shakspeare, est extérieure chez Sophocle : Macbeth est le * jouet de sa propre fatalité, qui est son ambition ou l’ambition en lui ; Œdipe est le jouet du destin qui le saisit du dehors et se déroule dans les événements. Racine se trouve à mille lieues de la tragédie grecque, on n'entendait rien au fatum à la cour de Louis XIV : il ne va pas avec l’adulation et le madrigal. Le théâtre de Racine est du carton peint illustré de vers charmants, de sentiments exquis et tendres, souvent humains et vrais sous leur enveloppe artificielle, mais que renverserait du premier souille s’il venait à y pénétrer l’ouragan terrible du destin antique.
Les choses sans doute ne se passent point d’ordinaire comme le veut la fable mise au service de la muse tragique, le crime n’enfante pas toujours l’infortune. A considérer la destinée des hommes isolément, la muse grecque a tort ; elle a raison dans l’ordre de la solidarité humaine. Le théâtre de Sophocle est tragique, l’est-il plus que l’histoire : l’histoire est la tragédie de l'humanité, drame et tragédie tout ensemble pour mieux dire ; car elle montre la volonté des hommes aux prises avec la fatalité des choses, destin extérieur, en même temps qu’avec la fatalité des passions, destin intérieur; mais tragédie ou drame, elle enchaîne des deux parts les elFets aux causes, que ces causes soient des choses ou des volontés, des faits ou des actes. Des lois imprescriptibles, parce qu’elles représentent la nature des choses s’unissant à la nature des hommes, se maintiennent immuables au milieu de nos
incessantes fluctuations : elles ne permettent pas aux hommes de ne point piltir de ce qu’ils fout contre euxmêines, et bon gré mal gré les rivent à la chaîne des causes et des effets, faisant tomber au loin sur la descendance des coupables des conséquences que le présent semblait ignorer. Ce destin auquel l’histoire est soumise n’a rien de miraculeux ; il est l’opposé du miracle, et vu de près il se révèle comme la logique soumettant les faits générateurs à leurs suites, la loi des choses et des hommes à ses propres sanctions. Comme le surnaturel, et l’irruption intermittente, soudaine,' d’un dieu machiniste et prestigiateur, apparaît dans toute sa puérilité à la lumière de ce lent mais infatigable enchaînement des effets et des causes qui tissent la trame ininterrompue de nos destinées! Cette fatalité, les hommes ont toujours essayé de la fléchir par les supplications ou les sacrifices, de se la dissimuler derrière la supposition de miracles, de fables ou de légendes. Les cultes antiques ont consisté en des sacrifices aux dieux de plantes, d’animaux, en des sacrifices humains quelquefois. Les sacrifices humains, l’humaine nation des Grecs se les épargna, elle se dédommagea dans la tragédie, immolation d’hommes au destin. Que sont pourtant ces hécatombes auprès de celles que s’attribue sans notre permission l’histoire immolant des races et des peuples entiers à sa Némésis et nous enseignant la justice, l’amour, la raison par les douloureuses et souvent épouvantables suites de l’injustice, de la haine, de la déraison !
La Grèce tragique eut un pressentiment obscur de la solidarité humaine; il suffit de passer de ses familles immolées au crime d’un ancêtre à la famille humaine
pour se trouver transporté au milieu de l’histoire ; avec cette différence toutefois que la tragédie générale qui se joue sur notre planète a pour issue le progrès né de nos expiations et fils de nos douleurs, tandis que la tragédie grecque enfermée dans la fatalité n’avait pour en sortir d’autre issue que la pitié. Le sang royal coule à flots sur ses autels. Que sont les malheurs de nos saints et de nos martyrs chrétiens auprès de ceux qui écrasent ses héros ; qu’est-ce que le martyre même du doux et compatissant Jésus à côté de celui du Titan Prométhée cloué au sommet de l’aride Caucase — et qui, lui, ne pourra mourir? Quel tourment dépassa jamais chez aucune femme, chez aucune mère, celui de Niobé qui, « quoique pétrifiée, nourrit dans sa poitrine ardente incessamment la douleur que lui ont infligée les dieux1? «Oui, ce sont là des mythes, des légendes, des fables populaires façonnés par les poètes, et pour employer la façon vulgaire de dire : cela n'est pas arrivé. Mais ces imaginations montrent que l’esprit des Grecs n’était pas pure sérénité et qu’ils avaient vu de près la réalité ; quand le poète idéalise le malheur c’est qu’il en a trouvé les premiers traits sous ses yeux. Les Grecs, s’ils jouirent des faveurs de la vie, n'en ignorèrent pas les rigueurs : il est même douteux qu’aucun peuple les ait exprimées avec tant de force et de grave beauté. La vie serait fade sans la souffrance, notre âme * avide d’émotions n’en voudrait plus. N’est-ce pas cette avidité qui nous fait imaginer drames et tragédies, et qui nous y fait courir?
Les philosophes sont graves, quelques-uns sombres,