‹ Considérations sur l'histoireChapitre 96 sur 143 · Iliade · texte numérisé non relu

Iliade

comme Héraclite, ou d’une ironia amère, comme Diogène et Démocrite. Tous sont sérieux, le seul enjoué est, ce me semble, Socrate. Aristophane est comique — estil gai ? Son rire n'est pas le large rire de Rabelais, ni même celui de Molière : il y a plus du poète satirique en lui que du poète comique. Sa verve endiablée est acerbe, caustique, il fait de la caricature et souvent du cocasse à la place du comique. C’est un moqueur de génie. Il n’y a de poète comique au vrai sous du mot que celui qui met en scène des caractères. Aristophane dessine des charges, et ne s’occupe pas de ses personnages pour eux-mêmes mais pour leur rôle dans les affaires publiques. Publiciste dè la scène, toujours il s’adresse au peuple et fait de la politique; plus voisin en ceci, quoique passablement aristocrate, de Beaumarchais que de Molière. I.e peuple athénien si volage est le héros de son chef-d’œuvre, les Oiseaux : c’est à lui qu’il ne cesse de songer; de même que la tragédie, la comédie dans Athènes est une école populaire, un second agora. Aristophane rit sans rasséréner, il n’a point de sérénité lui-même ; j’oserais presque dire qu'il est plus triste que Sophocle. Que fût-il advenu de la Grèce si elle n’eût respiré l’air pur et léger, vécu, agi sous un ciel lumineux? Plongez-la dans le brouillard occidental, elle étouffe; dans l’air embrasé de l’Asie, elle s’énerve. Son climat est un entre-deux qui lui donne le sérieux sans la tristesse, le repos sans la lassitude. Elle a beau faire retentir autour do l’inexorable la plainte humaine enflée du flot de nos misères, son génie mesuré ne permet pas au Ilot de déborder : il lui creuse un lit dans l’art. Il arrête à sa limite la douleur, la contient et la dirige. Elle devient

‘«Ai CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.

alors dans son expression d’autant plus admirable qu’elle est plus sobre.

Le sublime joint à la simplicité remplace chez Sophocle le sublime uni à la familiarité qui caractérise Homère.

« O iils d’Égée, homme inestimable, dit Œdipe à Thésée accouru auprès de son malheur, le temps ne s’approche jamais des dieux, ni l'âge. Mais tout le reste, la toute-puissance du temps le renverse : la vigueur de la terre s’évanouit, et la vigueur du corps; la fidélité meurt, et l’infidélité qui la brise fleurit et prospère à sa place et s’élance bien haut. Un même souffle d’amour n’habite pas longtemps la poitrine des hommes1. »

Antigone qui, au mépris de l’ordre de Créon, a enseveli son frère Polynice, répond au tyran qui lui demande quelle témérité l’a poussée à violer sa loi :

« Ce n'est pas Jupiter qui me donna cet ordre, et le droit qui réside auprès des morts n’a jamais établi pareil décret pour les hommes. Je n’ai pas estimé si haut non plus ton commandement et pensé qu’elle dût céder devant toi, un mortel, la loi des dieux, qui n’est écrite nulle part, éternelle, et qui ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, mais qui vit en tous les temps, et dont personne ne peut dire d’où elle vient. »

La lamentation du chœur sur CEdipe ressemble à celle du vent d’hiver, gémissant la nuit sur des tombeaux :

« Ne jamais naître est de beaucoup ce qui est préférable; mais si tu vis, le meilleur est de retourner bien vite d’où tu viens. Même lorsque fleurit la jeunesse remplie d'un esprit léger et riche d'illusions, personne ne vit délivré

1 Œdipe à Colune.

LA GRECE

de souci. Quelle peine lui fut épargnée? Les meurtres, la dissension, la révolte, les combats de la guerre, l’envie et la haine l’assiégèrent : au bout de ces misères s’approche maintenant, triste, dédaignée, solitaire, sans force, vide de toutes joies, la vieillesse qui traîne toutes les peines à sa suite *. »

La fille d’Œdipe s’adressant aux vieillards de Colone, les implore pour son père aveugle qui est « homme, leur

dit-elle, né du même sang que vous. » Le malheur ennoblit l’homme aux yeux de l’homme. Thésée accueille ainsi Œdipe, le rassure et l’encourage : «...Moi-même, j’ai grandi en pays étranger, comme toi; en pays étranger, j’ai affronté maints dangers amassés sur ma tête. C’est pourquoi je ne m’écarte d’aucun étranger qui s’approche de moi comme tu le fais aujourd’hui; ne suis-je pas homme ? »

Le fameux vers de Térence retentit avant Térence dans le grand cœur de Sophocle. « L’infortune, dit-il encore par la bouche d’Œdipe, ne peut être soulagée que par ceux qui en ont la triste expérience. »

N’avions-nous pas raison de dire que la tragédie grecque est une écolé d’humanité? Elle est remplie de ces sentences, fruits du cœur humain qu’a mûri la douleur. Sa compatissance égale sa raison et son expérience. La haute moralité de Sophocle éclate partout en paroles philosophiques; c’est un individu qui s’énonce, mais c’est le genre humain qui parle. Sophocle, à l’exemple d’Homère, s’élève alors à l’iinpersonnalité. Dans ses pièces, la conscience humaine est en réalité supérieure aux mortels,

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