‹ Considérations sur l'histoireChapitre 98 sur 143 · LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE

Le home antique : Ulysse, Pénélope. — Alceste. — Andromaque : l’épouse et la mère. — Hécube. — L'épouse adultère : Clytemnestre. — La vierge : Iphigénie. — Nausica. — La piété filiale, Antigone. — La fraternité. — La famille des dieux. — Jupiter et Junon. — Vénus : la volupté. — L’art et la femme. — La femme dans la religion; dans la cité. — La femme libre : Aspasie. — L’hétaïre. — L’idéal.

Un poëte moderne a dit que le naturel des femmes était avec l’art dans une intime parenté. Si cela est vrai, et qui peut en douter? les Grecs artistes et polythéistes ont dû se montrer dans leur intelligence de la femme aussi complets, aussi vrais qu’ils le sont dans leur poésie et leur mythologie. Contemplatif et rêveur, porté vers l’abstraction, l’Indou a vu la femme principalement sous l’aspect de la tendresse et de la douceur ; le Grec au génie souple et vivant, en contact avec la nature par tous les points de son être multiple, a créé des types plus variés : Sita, Savitri, Sacountala, Ourwaçi se ressemblent ; Alceste, Pénélope, Andromaque, Clytemnestre, Médée, Phèdre, Iphigénie, Antigone, Alcmène, Nausica, sont des individualités, de même que Junon, Vénus, Diane ou Minerve.

« Et maintenant, muses olympiennes, filles de Jupiter

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qui porte l’égide, muses aux doux accents, vous allez célébrer les femmes. »

Hésiode annonce eu ces termes inspirés, à la fin de sou poème, un catalogue des femmes illustres. Cette œuvre ne s’est pas retrouvée; mais les types féminins de la Grèce subsistent, ils nous permettent d’entrer dans l’intimité du sentiment hellénique: ils nous permettent 1 surtout, à la lumière qu’ils projettent sur les rapports de l'homme et de la femme, de voir comment la Grèce envisagea la famille.

Aristote fait reposer l'État sur elle. Homère a le culte de la famille. L’Odyssée, classique épopée du foyer, est composée à l’honnear de toutes les vertus domestiques.

« 11 veut revoir la fumée s’élever du toit natal et mou- • rir. » Tel est le vœu d’Ulysse, et ce vœu retardé dans son accomplissement par Neptune jaloux constitue l’Odyssée. Tout est fidélité sous le toit d'Ulysse, jusqu’au vieil Eumée, le serviteur, jusqu’au chien qui sur le seuil de la maison attend sans désespérer le retour de son maître. Le lits, l’épouse ne bronchent pas davantage dans leur espoir ; la pierre du foyer scellée par leur opiniâtre attachement résiste aux prétendants qui l'assiègent : la citadelle de l’honneur domestique n’est pas emportée, le home antique tient bon contre les compétiteurs, ainsi qu'Ulysse contre les orages de la mer, les aventures et les périls qui se multiplient autour de lui. Ulysse, l’homme intelligent et brave, ne fléchit point; il porte en sou cœur l’ineffaçable image de la patrie absente, de sa maison et des siens. « Rien , en vérité, n’est plus souhaitable et plus réjouissant, ditil à la jeune Nausica, que lorsque mari et femme unis en un tendre amour gouvernent tranquillement leur

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maison ; — spectacle pénible à l’ennemi, mais délicieux à l’ami, et qu’ils savourent encore davantage eux-mêmes. » La patrie et la maison tiennent ensemble, Ulysse les confond dans la même pensée, il les unit dans le même désir ardent du retour lorsqu’il les dépeint ainsi au roi des Phéaciens qui l’engage à demeurer en son palais : «... Ma renommée aussi atteint le ciel. Mais ma demeure est à Ithaque, chérie du soleil... Rude, il est vrai, elle nourrit cependant des hommes florissants et je ne sais rien de plus doux que de revoir son pays. La déli- . cieuse déesse Calypso me retint dans sa grotte et me souhaita pour époux ; Circé pleine de ruses me retint dans son palais et me souhaita pour époux : elles ne purent émouvoir mon cœur. C’est qu’il n’est rien de plus doux au cœur de chacun que la patrie qui lui donna naissance, et celui-là même la regrette qui habite au loin en pays étranger une maison remplie de biens précieux, séparé des siens. »

A Calypso elle-même, qui l’implore, et plus femme encore que déesse, après lui avoir caressé doucement la joue et l’avoir repris en souriant, lui demande enfin si elle ne vaut pas Pénélope, Ulysse répond :

« Ne m’en veux point, ô souveraine! je sais trop bien moi-même comment la beauté de la judicieuse Pénélope s'efface devant ta beauté et ton port auguste : car elle n’est qu’une mortelle, et toi tu fleuris en une éternelle jeunesse. Malgré cela, ma pensée incessamment me ramène vers la maison et un fervent désir me possède de revoir le jour du retour. »

Pénélope, le cœur occupé d’Ulysse, tissant sa toile et vaquant aux soins familiers, est l’épouse ménagère dans

sou antique simplicité, l’épouse dont la première qualité est le soin de la maison, la première vertu l'humeur égale et douce, la sérénité active. Andromaque a pareil génie, avec un cœur plus remué, un dévouement pour Hector que son caractère et celui des événements appellent à prendre un plus haut essor et à s’exprimer en des accents plus vibrants. Qui ne connaît les adieux d’Hector et d’ Andromaque, et qui se lasse de Jes relire? Aucun pédant de collège n’en a eu raison, aucune répétition fastidieuse d’admirations apprises n’a pu flétrir les couleurs de cet immortel tableau. Quelque pathétique et poignante que soit la scène, Homère n’enfonce pas dans notre Ame l’aiguillon du désespoir qu’elle renferme. Il peint, et dans la plus douloureuse lutte qu’aient soutenue deux époux en face de la mort et de l’infortune inévitables, il ménage notre cœur par un miracle de l’art et de la poésie. Il nous fait pleurer, mais sourire à travers nos larmes, eu un endroit où la tragédie nous eût broyé le cœur dans son étau de fer, où le drame implacable et haletant nous eût poussé jusqu’aux sanglots et déchiré la poitrine.

Alceste, épouse passionnée, amante encore dans l’épouse, meurt pour procurer l’immortalité à celui qu’elle adore. Ce n’est plus ici le tou calme d’Homère. Écoutons l'esclave qui nous raconte les apprêts de sa mort volontaire.

« Dès qu’Alceste a senti l’approche du moment fatal, elle a baigné sou beau corps dans l’eau pure du fleuve, et, tirant de ses coll'res de cèdre ses riches vêtements, elle s’eu est parée. Puis, se tenant devant son foyer, en présence de Vesta : « O déesse, a-t-elle dit, ô ma souveraine, prête à descendre vers les sombres demeures, je

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me prosterne pour la dernière fois à tes pieds. Tiens lieu de mère à mes enfants. Donne à l’un une épouse qu’il aime, à l’autre un époux digne d’elle. Qu’ils ne meurent point, comme leur mère, d’une mort prématurée, mais que, plus heureux, au sein de leur terre natale, ils remplissent toute la mesure de leur jour. » Ensuite elle s’est approchée de chacun des autels qui sont dans le palais d’Admète, et, en priant, elle les couronnait de verdure, elle les parfumait de feuilles de myrte, sans pleurer, sans gémir, sans que la pensée de son malheur altérât en rien le doux éclat de sou visage. Mais lorsque, entrée dans sa chambre, elle s’est jetée sur son lit, alors elle a versé des larmes, et s’est écriée : « O toi, où fut dénouée ma ceinture virginale par l’homme pour qui je meurs, couche nuptiale, adieu! je ne puis te haïr, quoique tu m’aies perdue. C’est pour ne point te trahir, pour ne point trahir mon époux que je meurs. Peut-être une autre femme te possédera-t-elle, non pas plus chaste, mais plus heureuse. Et elle la tenait embrassée, et l’arrosait des torrents qui coulaient de ses yeux. Enfin, lorsqu’elle s’est rassasiée de larmes, elle quitte la chambre et bientôt y rentre, elle en sort et y revient sans cesse, et se précipite cent fois sur sa couche. Cependant ses enfants s’attachaient à ses habits, et pleuraient; elle les prenait dans ses bras, les baisait tour à tour, comme devant bientôt mourir. Tous les esclaves erraient çà et là dans le palais, gémissant sur la destinée de leur maîtresse ; elle leur tendait la main à tous, et il n’en est pas de si misérable à qui elle n’ait parlé, dont elle n’ait reçu les adieux *. »

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