I.NïUnDLOrinN
deux maladies auxquelles notre espèce est soumise. Elle a’en guérira pas complètement, mais elle peut les combtlreavec succès par l’étude des lois de la nature et celles de l’histoire, qui sont nos propres lois, et qui se résument dans le progrès. Quand cette évidence aura passé dans la généralité des esprits que tout change, se meut, se Iterfectionne, nous ne prétendrons plus enfermer dans une tête, dans un peuple, dans un pays ou dans une époque, riiumaiiité mouvante, multiple et perfectible. Pénétrés de ce fait que la loi des choses est leur perfectionnement, nous verrons alors dans le progrès la vérité même, c'est-à-dire la foncière et permanente nature des choses. Aucun fanatique ne comprendra jamais que le vrai réside dans le rapport des faits. Il coupe à travers tout vers sou but imaginaire. N’essayez pas de lui faire concevoir que n’occupant point le centre des choses, et ne résumant point en nous leur conscience universelle, nous ne savons d’elles et de nous-mêmes que notre situation à leur égard et leur situation quant à nous; que nous sommes, vivons, pensons, agissons nécessairement dans le relatif. Ce relatif toutefois, faisant partie de Tunivers, est un aspect de l’absolu qui embrasse toutes les relations possibles entre toutes les choses, tous les inondes et tous les êtres. Affirmer le relatif comme constitutif de notre manière d'être, de sentir et de penser, c’est donc rèpondre du môme coup au scepticisme qui prétend nous interdire do rien savoir qui soit absolument vrai, et au fanatisme qui croit connaître l'absolu même dont il se prétend le détenteur unique et le dispensateur privilégié.
Le seul moyen d’échapiier sûrement au fanatisme, c’est
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d’échapper au dogmatianie qui en est le principe, et l’on n’échappe au dogmatisme que par la connaissance des faits et le respect des consciences. On ne peut, on ne doit exiger de personne qu’il confesse pour vrai ce qu’il juge faux, mais on peut et l’on doit e.\iger de chacun que tout en combattant les opinions qu’il estime fausses il resjiecte, il honore la sincérité dans celui qui les professe sincèrement. Dire à autrui qu'il se trompe, sans reconnaître qu’on est sujet soi-méme à se tromper, c'est se mettre sur la pente de la tyrannie intellectuelle. Admettre qu’on est susceptible d’erreur, c’est être tolérant et en appeler à la seule discussion. Les esprits j ustcs sont tolérants sans elTort paree qu’en eux se conlre-pèsent les faits et les idées. Ceux qui sont à la fois amples et justes, s’ils ont l’imagination qui féconde et la pénétration qui devine, représentent le génie dans l’humanité. Les Aristote, les Montaigne, les Leibnitx, les Goethe et les Voltaire purifient par de larges eiïusions de bon sens la veine du genre humain qu’infecte le poison des sectaires ', ils sont l’antidote du fanatisme. Mettez Jésus dont le cœur déborde d'humanité à côté de Calvin rpii sacrilierait le monde à un syllogisme qu’il croit chrétien ; mettes Mirabeau à côté d’un prêcheur politique à tête étriquée comme Robespierre, vous sentirez la différenco de l’homme au sectaire: ici, la paroi; lit, l'horizon. Le fanatique et l’homme do génie, c’est leur force, font également converger leurs facultés sur un point capital ; mais ce point est un chaînon du vrai, ou n’est qu’un anneau dans l’interminable série des erreurs humaines. Une grande idée mère fait le génie fécond, une grande idée fausse rend le fanatisme stérilet
INTROÜUCTIO.V.
L’ambition, au moins par intervalles, permet aux passions, même aux passions tendres, de subsister à côté d’elle, bien qu’elle ne les laisse jamais la dominer ; quand elle parle, il faut qu’elles se taisent, quand elles traversent ses voies il faut qu’elles disparaissent. Mais enfin, si sacrifiées qu’elles soient, elles gardent encore auprès de l’ambitieux certains droits do nature; il reste un homme. Le mystique , lui , transporte en Dieu son amour , et quand le mysticisme s’appelle sainte Thérèse, insinuant la volupté dans l’extase, il mêle en ses prières qui montent vers le doux Jésus comme un parfum du sérail à l’encens des cathédrales. De ces bagatelles du monde, de ces élans où la volupté transfigurée monte vers Dieu, nul vestige dans le fanatique. Sa passion exclut les passions, l’amour de son idée éloigne de lui l’amour. C’est un austère, un pur. Il pousse droit devant lui, ses œillères l’empêchent de voir à droite ni à gauche, et son impulsion lui défend les temps d’arrêt. S’il le pouvait, il suivrait la ligne du boulet de canon. Même dans la politique, il est tout l’opposé d’un politique; il prend en pitié les hommes d’Élat qui transigent, s’accommodent aux circonstances et voudraient partir do ce qui est pour Taméliorer, no croyant pas que l’on puisse par décret supprimer l’histoire, les conditions de temps, de lieu, de caractère, encore moins la nature de Thommn suirsis* tant en tout temps et on tout lieu. Si les faits le contredisent, tant pis pour les faits! il les condamne à ne plus être. Sent-on quels ravages peut exercer un pareil héros léché dans Thistoire, et combien il va commettre de dégêts, la foula aidant, avant de tomber abattu, mais non convaincu, au pied du mur invisible que lui oppose
lil Cn.NSlDliHATliiNS sut l/IIISTUlilK.
la logique des choses et de l’hunianilc, bien autrement intraitable que la sienne!
L'ambition dessèche les peuples ou les corrompt ; les vices, l’intrigue, l'envie, la sensualité, la cruauté, la vengeance, la perversité rongent à l'envi le cœur de notre pauvre espèce; l’ignorance et les erreurs minent son intelligence, taudis que la misère blême s’attache à ses lianes et se nourrit de sa chair : cependant, la première place dans nos calamités reste au fanatique. A lui la palme, à lui qui s’entend à enllaminer les foules pour l’fuuvre d’une Jacquerie, d’uiic Saint-Barthélemy ou d’un massacre de Septembre; à lui qui, mieux avisé, en légiste, sous le masque de la loi, s’installe au tribunal de rinquisilion ou bien au Comité de salut public, alin d’imposer le salut aux hommes dans le ciel et sur la terre par la main du bourreau. Torquemada, Calvin, llobespicrre, entourés do vos émules et de vos disciples, ini]uisiteurs catholiques, inquisiteurs protestants, inquisiteurs démagogues, contemplez-vous dans vos œuvres! Où en serait le christianisme s’il avait célébré dans l’inquisition son triomphe définitif; où la réforme, si elle s’était laissé garrotter dans les liens du calvinisme qui détruit la justice en Dieu et la responsabilité dans l’homme ; ou les droits du citoyen s’ils étaient restés sous la sauvegarde de la guillotine? Heureusement, la cause de l’esprit humain, plus haute que les hommes, se dérobe en les dépassant aux sectaires qui la perdraient.
Le fanatisme se rencontre dans l’histoire tantôt à l’étal de révolution, tantôt à l’état de gouvernement. Aussi longtemps que dans une croyance il demeure le maître incontesté des esprits, ceux-ci l’ignorent en eux-mêmes.
INTRODUCTION
il reste latent. L’intolérance partout répamluc ne se ressent plus comme telle ; elle s’apaise n’étant pas contredite, et si l’on voit alors des actes de rigueur atteindre les rares intelligences qui s’élèvent contre l’idée dominante, ces actes isolés dont la conscience générale est complice ne sont que des attestations presque superflues q\ie le pouvoir se donne à lui-même de son e.\islence. Le christianisme à son origine transforme le monde eu un champ de bataille ; mais dès qu’il entre avec Constantin dans le corps de l’empire romain expirant, son triomphe est assuré : d’hérétique et de persécuté qu’il était, il se fait à son tour persécuteur de l’hérésie, et se calmant comme force révolutionnaire à mesure qu’il triomphe davantage, il devient organisation et dogme ; la lave bouillonnante entre dans les moules de la hiérarchie et se fixe dans l’airain de la domination. L'hérésie est désormais l’orthodoxie, elle est devenue l’Église.
La nature de toute domination est de s’immobiliser, la nature de l’esprit est de se mouvoir et de changer. Le jour arrive dès lors nécessairement, après une période d’inertie, où le progrès qu’on entendait à peine sourdre dans les profondeurs, augmente, se renforce, réapparaît à la surface et commence à , battre en brèche le dogme existant. Alors, ce ne sont plus seulement quelques contradictions éparses et timides qui se produisent, les contradictions se multiplient et s’engendrent ; la dominatiou sent le danger et s’arme do croissantes rigueurs. Une lutte à mort s’engage de nouveau entre le passé qui ne veut pas cesser d’âtre et l’avenir qui veut devenir ; l’esprit fermente, la fournaise des passions se rallume, 1. 5
00 {:((^•SID^ilUTlO^■S SUR I/llISTOlRE.
Thisloire reprend feu : l’heure esl revenue des martyrs et des bourreaux.
Le fanatique subordonnant tout à son idée n’hésite pas à mentir, à intriguer, à dénoncer, à trahir pour la cause qu’il sert ; tout moyen lui est bon, y compris l’assassinat qui devient chose sainte s’il est utile. La morale est à sa discrétion. Il se place au-dessus des préceptes vulgaires :[ le Lien à ses yeux est ce qui sert son idée, le mal ce qui lui fait obstacle ; — et pourquoi ne lui sacriflerait-il pas tout lorsqu'il lui â d’avance fait le sacriüce de sa propre existence ? car le fanatique est spiritualiste d’outre en outre, puisqu’il ne vit, n’agit, ne meurt que pour une idée, et que son idée, quoique fausse, se rattache à ce que l’esprit humain conçoit de plus élevé. Mourir pour son pays, pour sa religion, p&ur la liberté, pour la justice, quand môme ce qu’on prend pour ces choses est une illusion, cela n’est pas ordinaire après tout, cl peu d’hommes isolément en sont capables. De la passion, de l’enthousiasme, il en faudra toujours : qui ne s’oublie, ne fait rien de grand. Le fanatique s’oublie, mais c’est en s’égarant. Or l’enthousiasme sans la vérité est comme l’imaginatiou sans le goét, dont un poète a dit qu’elle était toujours prête à causer dans l’art les plus grands ravages. Sortant du vrai, l’homme, quebjue énergie, quelque désintéressement qu’il montre, use de ses vertus contre lui-même. Point de savant de génie sans la passion du vrai, point d’artiste supérieur sans la passion du l>eau, point de réformateur politique sans la passion de la liberté, point de réformateur moral et religieux sans la passion de l’idéal. Ce qui n’a pas racine dans le cœur ne vit pas. Nul ne trouvera de force dans
INTRODUCTION
la seule vérité, s’il ne s’inspire en même temps de l’amour de la vérité. Mais une idée ne suppose pas nécessairement l’abondance du cœur. Le fanatique en est la preuve : il a de l’enthousiasme et nulle générosité. Le fanatisme tue la pitié, il est aride, et son souffle fait pour attiser les incendies populaires n’est pas de ceux qui réchauf* fent les dnaes et les font s’épanouir dans la sympathie.
fanatique atteste que si toutes les idées généreuses sont des idées générales, toutes les idées générales ne sont pas des idées généreuses. 11 semble contradictoire que les plus terribles explosions de fanatisme aient eu lieu précisément dans le monde moderne- chez le peuple le plus expansif et le plus généreux de la terre. C’est que la France par son amour même des idées générales et de l’absolu se trouve prédisposée aux solutions générales qui donnent particulièrement prise aux fanatiques. Par amour de l’absolu la France est devenue tout la fois catholique, révolutionnaire et socialiste. Le socialisme communautaire n’est qu’un catholicisme économique, dont la fin est le nivellement des intérêts et des conditions.
L’erreur et la passion sont en affinité et célèbrent ensemble les noces sanglantes de l’histoire. Mais le fanatisme travaille à sa manière pour la tolérance. Personne ne la prêche avec plus d’autorité que lui ; au sortir des nuages dont il recouvre l’humanité les lois de celles-ci apparaissent plus lumineuses et se font mieux reconnaître. La croissance du vrai au cœur de l’homme est douloureuse, et l’on peut dire que notre raison s’est formée des conséquences reconnues de notre folie. L’expérience est le fruit amer de nos erreurs expiées. Qui dira les tribulations que l’humanité doit à l’erreur et à la passion!
08 COXSlUKUATlOiNS SUR L'IIISTOIHK.
Cependant l’esprit n’cn est pas accablé, il n’a pas Qéchi sous leur poids, il est debout cl marche. Ce qui occupe le devant de la scène, les foules et leurs coryphées, ambitieux et fanatiques, conquérants et dominateurs, c’est en réalité la moindre partie do l’histoire et la plus éphémère. La mise en scène et les trompe-l’œil populaires nous empêchent d’apercevoir aussitôt les acteurs du fond, ils nous dérobent la vuedeces travailleurs discrets qui loin de la rampe et du public préparent le lendemain, ensemencent l’avenir de leurs pensées et le réchauffent de leur cœur. C’est avec eu.\ néanmoins, en eux, qu’est le progrès. Pendant que les erreurs et les passions entrechoquées remplissent l’histoire de leur fracas, au fond de quelque grande âme, de quelque intelligence d’élite, germe dans la solitude une idée qui transformera le monde. Ainsi que le blé, semence imperceptible cachée dans le sillon mais qui deviendra la récolte, croit le pain de l’esprit, cette nourriture idéale du genre humain. Pourquoi faut-il que rien ne mûrisse que dans la douleur, et que l’homme ne puisse entrevoir quelque aspect de la vérité sans la recouvrir aussitôt de ténèbres nouvelles 1
Le tableau qui s’offre à nous, lorsque du haut de notre temps nous regardons le passé, n’est point fait pour nous réjouir. Là-bas, dans la brume de l’Orient où l’homme essaie ses forces et fait ses premiers pas, que discernons-nous ? des troupeaux d'hommes parqués eu castes, ou menés à la boucherie des ambitieux pour la gloire d’un Xerxès, d'un Cambyse , d’un Sésostris , d’un Cyrus ou d’un Alexandre. Cela dure Jusqu’au jour où Babyloniens, Assyriens, Égyptiens, Mèdes, Perses, ludous.
iNTnonucTioN. co
aprèsnous avoir offert le spectacle d’un lamentable remueménage d’empires naissantset croulants les uns par-dessus les auti'es, cèdent le pas aux Grecs et aux Romains. Les Grecs repoussent l’Asie qui les menace d’un débordement. Ce premieractedes guerres médiques est beau. Mais l’Asie repoussée, ses vainqueurs se battent entre eux ; la guerre civile sévit entre les cités rivales et déjà la Grèce tend à sa fin. N’ayons crainte : le spectacle ne finira pas avec elle. Une poignée de bandits, réfugiés dans un coin du Latium, ont fondé une ville ; ils enlèvent des femmes, se multiplient et prospèrent : Romulus suspendu aux mamelles de la louve y boit l’insatiable faim du fauve dévorant. La louve passée dans le Romain dévore des peuples. Puis ses enfants se déchirent; la guerre civile après les guerres étrangères, c’est la règle. — Sylla après Scipion, après Sylla César. L’empire se coule en bronze dans le feu des guerres civiles, Rome se laisse elle-même conquérir; c’est la première vengeancé des peuples. Place à Tibère, place à Néron. Les Antonins introduits par le hasard dans la file des monstres couronnés ne sont qu’un accident heureux et sans conséquence. Cependant l’empire a fait son temps, les Barbares l’assiègent, le reflux des peuples devient irrésistible, il rompt partout la digue des frontières. Alaric, Odoacre, Attila arrivent en vengeurs, en liquidateurs de l’empire romain par la guerre et l’invasion. On n’a plus devant soi qu’un chaos mouvant de peuples et de races amalgamées dans le sang.
Enfin s’annonce une ère de paix et de fraternité. — Aimez-vous les uns les autres! — Jésus est né, il prêche, il est cloué sur la croix. Mais son amour a passé
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clans ses disciples, qui se dispersent et propagent, aux quatre points cardinaux, la flamme de l’esprit qui doit achever de dévorer les restes du vieux monde et faire place à un monde nouveau. Les hommes vont maintenant se reconnaître, se tendre la main d’un bout do la terre à l’autre. Assez de méprises, assez do ténèbres et de fureurs. Regardez : vous avez même visage, même ême, même souffrance; vous êtes une famille née du même Père! Soyez des frères pour vous alléger le poids de la terre et vous ouvrir le ciel.
La parole d’amour devait changer les hommes , ce furent les hommes qui la changèrent en une doctrine de haine. Au lieu de s’élever jusqu’à elle, ils l’abaissèrent — c'était plus facile — au niveau de leurs iniquités et de leur déraison ; ils en flrent un instrument plus terrible que tous les autres de meurtre et d'e servitude. C’est en invoquant le christianisme, que les hommes vont commettre les crimes les plus atroces contre l’humanité. Après s’être combattus à outrance, le paganisme et le christianisme s’asseyent ensemble sur le trdue des Césars. Constantin consomme l’alliance entre le Latin et le Sémite; victorieuse en Gaule avec Clovis et Charlemagne, l’Église naissante s’empare du Celte et du Germain. L’Église faite au Nord comme au Midi, un double despotisme plane sur le monde. Le Sacerdoce et l’Empire se sont unis pour dominer, en attendant qu’ils se brouillent ixjur déchirer l’Occident. Qu'est devenu l’Évangile? il a disparu derrière eux. Les trois premiers siècles du moyen âge n’ont abouti qu’à constituer une société plus malheureuse que celle de l’Orient, emprisonnée dans la théocratie, la féodalité et le servage. Les ma-
INTRODUCTION
tériaux eu ruine de Rome et de la Grèce, les blocs grossiers du Nord encore barbare furent associés dans l’édifice gothique. Un ciel de plomb recouvrait le monde. Si respérance n’avait fait sa trouée, les cœurs auraient péri dans le découragement.
Trois faits se détachent sur cette sombre époque: les croisades, la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, l’inquisition. Gela dure plus de mille ans au nom du christianisme. Alors l’homme enseveli se réveille, il ramène au sein de l’histoire l'Ëvangile et la conscience énfouis dans les catacombes de l’Église. La Réforme, renaissance morale, entre dans l'histoire presque en même temps que la Renaissance des lettres, des arts, de la science. Le monde s’apprête à célébrer de meilleurs jours, Jésus et Platon se donnent la main, la Grèce et la Judée se rencontrent, Phidias et Raphaël, Érasme, Luther, et bientôt Bacon — le passé, le présent, l’avenir — semblent s’être donné un glorieu.\ rendez-vous. Est-ce enfin l’humanité qui s’annonce? tant de fois elle a paru se lever, et les lueurs de l’aube se sont éclipsées dans la nuit I Mais l’on peut espérer cette fois, puisque la conscience et le cœur se réveillent en même temps que la raison. Jamais conjonction d’astres ne fut plus favorable. Cependant la Renaissance éclate en chefs-d’œuvre, partage d’une élite. La Réforme qui s’adresse au clergé, aux peuples, aux princes soulève de toutes parts la tempête, l’iutolérance sévit avec rage par toute l’Europe et jusque dans le camp des réformateurs. L’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, rÉcosse,la Hollande, la Suisse sont entraînées dans cetourbillonnemeut de passions, d’intérêts, d’idées contraires: la danse macabre a recommencé, le vertige est partout.
7i CONSI niiHATIONS SlîJl L'Il ISTOI UE.
Faute de définir de même des choses indéfinissables, il faut bien s’enli-’égorger . Un grand schisme se fait entre les nations latines et germaines, une large crevasse s’ouvre à travers l’Europe qui la sépare en deux moitiés opposées. L’Eglise n’abandonnera pas le terrain qu’elle a conservé, et sur lequel elle ne peut se maintenir qu’à la condition d’étouffer l’avenir des peuples qu’elle y a retenus. Elle sera l’ennemie de ces peuples, elle les mettra en travers du progrès : pour vivre il faut qu’elle les tue, pour qu’ils renaissent il faut qu’elle disparaisse. Perspectives nouvelles de désordre et de guerres 1
La réforme a passé, le monde épuisé s’apaise; on est presqu’à bout de haine. Mais voilà que déjà l’ère des philosophes s’annonce après l’ère des réformateurs. Les philosophes se créent dans leur cabinet un idéal dont ils contemplent le mirage à l’horizon. Bonne chance aux philosophes! Le feu qui a couvé dans leur cerveau commence à gagner les régions moyennes, il y axomme une fermentation de raison universelle. Sans doute l’âge d’or s’avance. Cependant l’atmosphère s’émeut, le branle-bas recommence, les éléments se réveillent sourdement au cœur des multitudes. Voici la révolution ! La France a trouvé pour le monde un nouvel évangile, l’évangile du droit. Elle l’annonce aux peuples du haut de sa chaire parla bouche des tribuns: Liberté, Égalité, Fraternité. Formule splendide : éclair ou lumière? cela dépendra des hommes. En attendant qu’ils la mettent en pratique, cette formule admirable, elle illumine la terre. Les peuples unis par la chaîne de leurs misères à son contact ressentent comme un choc électrique, et tressaillent. Mirabeau parle pour le monde, ses discours sont un tonnerre qui
ixTnonüCTio.N.
ébranlé les trônes. 11 meurt sentant déjà la révolution glisser do ses mains, à travers celles des tribuns inférieurs, dans les couches où toujours se change en torche incendiaire le flambeau lumineux. La révolution, des classes moyennes descendue dans le peuple, du peuple descend dans la populace; elle n’est pUis au conseil des philosophes ni des hommes d’État, elle n'est même plus à la tribune, elle est dans la rue; — elle a suivi la pente fatale des passions transformées en partis. Nous sommes en pleine Terreur : l’évangile de la liberté coupe des têtes chez le plus aimable des peuples qui dans les massacres de Septembre donne un pendant politique à la Saint- Barthélemy. Le salut public terrestre a remplacé le salut public céleste, le Jacobin inquisiteur et prêcheur le Jésuite. Les années, les mois sont des siècles.
Quand finira ce cauchemar? quand la passion aura fini de faucher l’intelligence. La machine, qui est logique, s'est arrêtée après avoir détruit ses artisans; elle est au bout de ses opérations. On est uflanié d’ordre et de sécurité : le Corse qui guettait sa proie devient empereur des Français. Est-ce le repos au moins à défaut de la liberté? Non, c’est l’ambition qui succède au fanatisme. Elle se fait égalitaire pour réussir, elle réussit. L’évangile des droits de l’homme, après l’avoir supprimé chez le peuple qui le proclama, le missionnaire botté va le répandre en Europe et pendant quinze années, l’épée en main; courir du nord au midi pour faire le l)Onheur des nations. Il soûle la France de gloire, mais les peuples émancipés se liguent à la fin contre l’émancipateur et vont jusque dans son aire saisir l’aigle impérial.
74 COiNSIDÉRATIONS SUK L’HISTOIRE.
Uue colonne reste debout marquant les œuvres sublimes que fît avec la Frauce le moderne César. Une légende soigneusement cultivée par des historiens et des poètes, rouvre après moins d’un demi-siècle l’accès du pouvoir à un aventurier porteur du nom légendaire. 11 s’empare de la France par un coup d’État nocturne, et le suffrage universel récemment conquis daus les transports d’une République d’un jour couronne avec élan la Bohème politique. L’ère des faiseurs succède daus Paris, capitale de la civilisation, à l’ère raisonneuse des philosophes et des tribuns. Pendant vingt années le monde est attentif : au dedans silence et torpeur, coupé de deux aventures au dehors. Le règne de l’aventurier finit par un cataclysme. Les deux nations dont l’union serait la paix de l’Europe, dont l’hostilité sera sa ruine, poussées par l'ambition sur les champs de bataille, y sèment l'insécurité et la discorde future daus le sillon des boulets. C’était hier, et le monde date de milliers d'années, et le christianisme a dix-neuf siècles de vie ; quel âge ont donc la juéUce et la fraternité des hommes ? il faut croire qu'elles sont encore au berceau. Ah ! puissent-elles grandir, puisse de tant de catastrophes se dégager radieuse, évidente pour tous, indiscutable, cette vérité que Napoléon lui-mème proclamait entre deux carnages dans un accès de lucidité : toute guerre en Europe est une guerre civile.
Quelle conclusion tirerons-nous de ce triste aperçu? — est-ce le découragement? Non, malgré tout! L’homme est bien infime dans ce qu’il exécute, mais il est Lien grand dans ce (ju’il rêve et toujours son idéal a surnagé au-dessus de ses naufrages. 11 habite une planète iiifé-
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INTKODUCTION.
rieuio qui peut-être est la plus basse dans l’échelle des deux; mais il le sait, il le voit, il eu souirre. 11 est donc supérieur à sa misère, plus haut que ses exploits, et s’il fait des chutes si profondes c’est qu’il aspire à monter. Il n’y a pas d'ahimes où il n’y a pas de sommets.
L’ORIENT
N'INIVE ET BABYLÜNE.
Noire passé liisloriqoe. — L'Oricnl en face tle i'Occidenl. — AggloiucratioDS humaines, nationalilés et citoyens absents. — Castes et théocratie. — Orient et moyen âge. — La famille. — Despotisme et conquêtes. — Élérations, écroulements d'empires. — Art, industrie cl morale en Assyrie. — Les prophètes.
Lorsque nous nous retournons vers ,1e passé, la distauce parcourue nous semble énoriiie. Que l’on se figure cependant l'humanité comme une suite de générations se tenant par la main, et chaque génération représentée par un homme; en étendant à cinquante années la vie d’une génération, mille années seraient résumées par vingt individus, dix mille par deux cents. Pour atteindre au temps d’Àhraham ou deNinus une chaîne de soixante-quatre individus suiliraieut ; il n’en faudrait guère plus de cinquante pour remonter jusqu’à Lycurgue, cinquante atteindraient à Platon, quarante dépasseraient Jésus-Chris et l'ëre moderne. Nous ne serions pas à une distanct
78 CONSIDÉRATIONS SLR L’II ISTOI RK .
de plus de vingt de Charlemagne, douze seulement nous sépareraient de saint Louis, six combleraient à peu près l’intervalle entre nous et Charles-Quint. Eu vérité, l'histoire est bien jeune. L’homme sans doute est plus ancien ' que Thistoire, et si par delà les empreintes qu'ont laissées sur le silex ses débuts inexpérimentés, franchissant des âges géologiques, nous le prenons à la date des terrains où se rencontrent ses premiers débris, il nous semblera que notre espèce fuit derrière nous en des perspectives incalculables. Et pourtant cet espace où notre esprit se perd est-il aussi vaste qu’il nous apparaît? L’intervalle qui sépare l’apparition de l’hommç de la première condensation terrestre est immense aux yeux d’un être qui le mesure à sa propre durée; mais cette appréciation relative est peut-être celle d’un éphémère, et tel insecte qui vit à peine un jour, s’il devait comparer notre existence à la sienne, trouverait sans doute que nous plongeons dans l’éternité. Le temps n’est qu’un rapport, et si l’on mesure à la vie de notre espèce sur la terre jusqu’à ce jour celui qui s’y écoula lorsqu’elle ne l’habitait point encore, l’on sera tenté de dire que l’homme est d’hiçr sur la planète.
La terre accomplit son mouvement d’occident en orient. L’histoire a marché eu sens contraire, c’est vers l’Orient que regarde l’homme moderne lorsqu’il se retourne vers ses origines.
L’Orient nous offre deux grandes races, la race aryenne et la race sémitique, qui n’ont trouvé leur point de confluence que dans notre civilisation. La race est-elle uu fait dérivé ou bien un fait originel ? Je crois qu’elle est un fait origbiel, mais quand mêmeileu serait autrement.
L'ORIENT
elle se trouverait dans l’histoire et s’y mouirerail comme si elle était un fait originel. Qu’importe d’ailleurs à l’historien ce débat, si dès le début de l’histoire apprécialde c'est la diversité qu'il rencontre et dont il relève les effets? Qu’il y ait eu plusieurs avènements de l’homme par groupes ou paires isolées,^ en un lieu de la terre ou bien eu plusieurs, à quoi bon s’échauffer là-dessus? l’homme a fait son avènement, voilà l’évideucc, et la nature de l’homme subsiste en tous les hommes à des degrés inégau.x, mais incontestables. Les physiologistes même qui déduisent l’homme du singe n’ont Jamais songé à classer le nègre parmi les primates. S’ils ne le font pas, ils avouent que le nègre appartient à l’espèce humaine ; ils confessent Vunité de l’espèce dans sa diversité, et reconnaissent que s’il e.xiste des races supérieures, parmi ces races des peuples supérieurs, parmi ces peuples des individus supérieurs, les plus hautes e.xpressions de l’humanité et les plus infimes font ensemble partie de celle-ci. Ses traits distinctifs, pour être moins accusi-s, se retrouvent chez le plus huntblo des Papous, et la faculté du langage, la curiosité, la religion, l’aptitude au progrès, si faibles qu’ellessoient, le distinguent de l’animal pour l’unir à elle.
La variété dea races, des peuples, des individus, eiU nécessaire au travail humain, une espèce uniforme serait condamnée à la stérilité. Races, peuples, individus, qui durant de si longs siècles ont travaillé à l’écart sans se connaître, ou ne se sont rencontrés que pour se combattre, tendent aujourd’hui à un but commun ; l’espèce divisée, éparpillée, aspire à relier ses membres épars et tend à s’organiser. Nous assistons à ce spectacle, nous contri-
;o CUNSIDÉUATIONS SÜU L’H ISTO 1 UK.
imons à cette œuvre encore confuse qui caractérisera notre temps et fera de notre siècle le premier en date de l’ère de l’humanité. Ce résultat n’aurait pu se produire si, au fond de la diversité première, dans l'isolement des eflbrts ou dans la lutte, il n’y avait eu quelijue unité déjà présente que le progrès actuel met au jour en môme temps qu’il l’utilise, mais qu’il n’eût pu créer. L’unité de but, la civilisation, proclame et suppose l’unité d’espèce. En s’étendant, la civilisation entraîne au loin dans son mouvement jusqu’aux races, aux peuples, aux individus les plus excentriques; son pouvoir ne cesse entièrement qu'avec la pâture humaine dont elle indique les extrêmes limites au point même où sa contagion cesse de se produire. Aucun animal n’en est louché, et s’il en est que l’homme se subordonne, il n’en est pas qu’il ait amené à y participer : il enseigne au perro(]uet à répéter son langage, il ne lui enseigne pas le langage; il soumet à l’obéissance des animaux, il ne leur apprend pas à fonder des sociétés en leur inspirant le besoin de la justice ; il les met à son propre égard dans un état de crainte et de respect, il n’a mis dans aucun la vénération et le culte du beau idéal; il les dresse en nouant leur intelligence à la sienne, il n’a fait entrer nulle part ia moindre curiosité dans leur cerveau. L’animal modifié par l’homme reste un reflet.
La civilisation est donc bien le propre de notre espèce, elle est bien sa nature et sa Un.
Aujourd’hui nous la portons en Orient d’où elle est descendue. Combien l'Orient diffère de nous ! Et cependant nous en venons. Double charme qui nous attire vers lui, et nous retient autour de notre berceau rempli
LOHIENT.
de niyslèreâ. Depuis que les explorations des Anglais, depuis (jue la philologie allemande et française ont ouvert à l’Europe les portes do l’Inde et nous ont ramenés près de nos origines, une révolution a commencé de s’accomplir silencieusement dans les esprits : l’Occident et l’Orient mis en contact, c’est l’humanité qui se retrouve en se complétant. Placée sur ces pistes antiques, fouillant les religions et les langues , elle suit ses propres pas, étudiant , distinguant et comparant, relevant avec une sorte de piété les vestiges de son pèlerinage vers le nord où commença, la Grèce et Rome franchies, l’école de ses lalwrieuses conquêtes s>r la nature et sur ellemême.
L’Inde, la Perse, l’Égypte n’ont pas résisté à l’application soutenue de la curiosité occidentale, elles ont dû se rendre. Ces recherches ont produit des héros. Le dévouement à la science jusqu’à la mort en vaut un autre ; se donner à l’humanité, de quelque façon que ce soit, c’est la grandeur humaine. IL’i’y a que ce spectacle de la grandeur modeste et sans fracas, abondante en sympathie, qui nous puisse consoler de la fausse grandeur des ambitieux ou des fanatiques qui remuent le monde et ne savent que le faire reculer. Ce n’est pas Napoléon qui a fait la conquête de l’Égypte, c’est Champollion ; ce n’est pas G y rus ni Alexandre qui se sont vraiment emparés de l’Orient, c’est la légion des Anquetil, des Burnouf, des Chézy, des Humboldt, des Weber, qui le possèdent parce qu'ils le connaissent et nous apprennent à le connaître. Et que dire de ces hardis voyageurs, Barth, Üverweg, Livingstone, et tant d’autres, qui parcourent seuls, au péril de leur vie, les contrées inexplorées de
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l’Asie ou de l’Afrique, non plus pour les soumeUre mais pour révéler à l’homme sa demeure jusqu’en ses points les plus inaccessibles et rattacher partout, dans l’iatérêt de tous, les fils interrompus du réseau humain.
La supériorité de l’Occident est incontestable, c’est là qu’est le mouvement. L’Orient n’ apparaît plus que comme une immense nécropole dans laquelle se pressent les fantômes des peuples éteints et des races flétries. Que sont les Indous et les Égyptiens d’aujourd’hui au regard de leurs aïeu.x qui se lèvent et ressuscitent à l’appel de l’érudit? Des ombres qui se propagent. Les peuples ont le triste privilège de se survivre en prolongeant leur existence après avoir cessé d’être. Ce destin qui a frappé l’Orient, puis la Grèce, Rome et Jérusalem, un jour nous atteindra. Mais nous ne mourrons pas tout entiers, le meilleur de notre âme et de nos œuvres aura passé dans les sociétés futures, dans les peuples nouveaux évoqués par l’impérissable loi du progrès qui tue et qui fait vivre — qui peut-être quelque jour ranimera les peuples flétris en infusant dans leur veine épuisée le sang de ceux où fermente l’avenir.
Ce qui frappe d’abord au spectacle de l’Orient, c’est l’étendue des empires qui s’y sont déployés. Mais ces empires ne renferment point de peuples au sens moderne du mot. Ce ne sont pas des organismes, des nations proprement dites. L’Ame ainsi que le corps y sont diflus, et bien qu’on y saisisse une individualité chinoise, égyptienne, iudoue, persane, l’individualité politique n’y est pas constituée : le citoyen est absent. Ce sont des multitudes parquées en castes. Sur certains points elles se rapprochent en de formidables condensations humaines;
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elles créeut Niuive, Babyloiie, Pei-sépolis, Thèbes, Memphis, elles ne donuent point naissance à ces capitales où, ramenée sur elle-même en quelque sorte, une nation converge et prend conscience de soi. Athènes, Rome, Jérusalem, au regard de ces gigantesques agglomérations de peuples, sont des points imperceptibles. Et cependant les foules armées de Xerxès et de Darius se dispersent en se heurtant aux soldats citoyens d’Athènes, Rome fait la conquête du monde, Jérusalem deux fuie captive de l’Asie ne s’y dissout point et reste triomphante aa cœur de ses enfants. C’est que dans ces petits États la vie nationale est concentrée comme les rayons au foyer de la lentille ; c’est que dans chaque habitant d’Athènes et dé Rome il y a un* citoyen d’Athènes ou de Rome, dans chaque habitant de Jérusalem un Juif qui porte avec soi l’orgueil de la cité sainte, élue par Jéhovah , le Dieu unique.
• L’éparpillement, dit le Ramayana, est la fin des amas, l’écroulement est la fin des élévations, la séparation est la fin des assemblages, et la mort la fin de la vie.»
Cette voix, venue du fond de Orient, exprime à merveille la constitution de celui-ci : il est un amas, un assemblage de peuples. Ët cette constitution nous ex< plique à son tour trois choses que nous rencontrons à peu près dans tout l’Orient ; le despotisme sacerdotal, la conquête, les castes.
A cause de leur prodigieuse étendue et de leur épar^ pillement, ces peuples ne pouvaient être régis que par le despotisme le plus absolu ; à cause du despotisme qui les régissait , ils ne pouvaient avoir d’autre polili<iue que la conquête. l'auto d’une loi intérieure cl’organi-
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sation, ils ne pui ent trouver leur assiette que dans le système des castes. Les castes sont l’archilecture sociale de l’Orient. Elles représentent les étages de la société, dont les matériaux superposés sont cimentés par le despotisme. Les castes mettent l’ordonnance dans les sociétés qui ne connaissent pas l'ordre, fruit exclusif de la justice. Le moyen ûge, plus barbare que l’Orient sous maint rapport, à cet égard lui ressemble : les castes sont-elles autre chose que de grandes corporations systématiques; les serfs, les vilains, les seigneurs ne forment-ils pas aussi les étages de l’édifice social couronné par le double despotisme du sacerdoce et de l’empire? Orient et moyen dge sont essentiellement théocratiques. L’autorité non consentie et la conquête régnent des deux parts. Des agglomérations foulées ou poussées les unes contre les autres, un branle-bas incessant de peuples, d’ambitions et de fanatismes; des guerres, des massacres, des élévations et des abaissements au-dessus des({ueis reparaissent les guerriers et les prêtres, tantôt unis, tantôt divisés, toujoura dominateurs, — tel est l’Orient, tel le moyen âge. Toutefois, dans la confusion de celui-ci s’ébauchent les nations modernes qui substitueront à la caste fermée la classe légalement accessible à tous , au joug du sacerdoce la communauté des consciences autonomes, à la tyrannie de droit divin la liberté de droit humain, à l’unité mécanique du despotisme l’unité organique de la justice. Le monde contemporain n’a pas encore définitivement et partout cause gagnée, mais son incontestable tendance est là, son esprit et son avenir ; le gouvernement n’a plus d’autre objet à ses yeux que d’asslirer la liberté réciproque des hommes, l’Etat