‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 9 sur 156 · Uoniaigna · texte numérisé non relu

Uoniaigna

3i CU.NSl DKIIATIO.NS SUU 1/11 1 STUl 11 li.

la dispose à ne sentir et à ne vouloir qu'eu commun; parce qu’en un mot elle est la foule. La découverte d’une loi scientifique, la production d'un chef-d’œuvre, le percement d’un tunnel ou l’invention d’un mécanisme sont des victoires de l’esprit qui font avancer l’humanité plus ({ue tout le reste, mais ces conquêtes silencieuses ne passionnent pas le grand nombre et ne mettent pas en mouvement les multitudes; môme averties, celles-ci ont de la peine à en discerner les conséiquences.

C’est le fait de la culture intellectuelle de détacher les individus de la masse en les rendant capables d’une existence personnelle, c’est souvent le fait de la passion de les y replonger : un homme que la passion emporte n’est plus qu’un Ilot dans un torrent, une molécule dans une fournaise, un atome dans une explosion. Aussi, plus riiomme s’élève au contact des choses de l’esprit, plus il redoute les foules régieâ par la fatalité des passions inconscientes. Qui ne sait aimer ni haïr fortement, qu’il ne se môle pas aux foules — les foules ne savent que cela. Ce n’est pas qu’elles soient inaccessibles à la justice et à l’humanité, elles se sont quelquefois montrées généreuses, la vertu d’une parole humaine a pu les saisir et les ébranler; mais l’histoire enseigne que ces accès de générosité sont rai-es, et fréquents au contraire les exemples où les masses égarées sur les pas des fanatiques ont commis des actes qui sont l’épouvante de l’imagination.

Quand le philosophe voit les condensations humaines s’amonceler à l’horizon de l’histoire sillonné par quelque parole nouvelle, il sait que des orages se préparent d’où la foudre va sortir. Plus les molécules humaines se dis-

iNTRonrcTroN.

tondenlet s’espacent, moins elles sont sujettes à éclater en explosions. Aussi les grandes villes sont-elles les fournaises de la passion, en même temps que les foyers do production des idées. Il n'y a d’autre remède au danger de ces accumulations que le flegme naturel d’un peuple, sa propre expérience, surtout l’amélioration de ses notions et de ses lois. Que les peuples à tempérament révolutionnaire se surveillent donc de près; leurs capitales risquent de devenir des cratères, et les pays calcinés par des éruptions, ébranlés par des commotions périodiques, entassant gouvernements sur gouvernements, sont condamnés à périr s’ils n’avisent à remplacer, avant qu’il soit trop tard, la passion par l’intelligence et le feu des volcans par la lumière du jour.

On ne s’épargne des révolutions qu’en ne cessant d’accomplir des réformes. Malheureusement, les réformes sont plus difficiles à faire que des révolutions, parce qu’elles ne se font que par les individus au fond d’eux-mêmes. Si la puissance réformatrice gU dans quelques-uns, et dans combien peul la puissance d’inertie comme la puissance de bouleversement réside dans les foules, et l’on n’a pas lieu de s’étonner dès lore que les peuples les plus routiniers soient en môme temps les plus révolutionnaires : ce sont en effet ceux qui font aux foules la plus large part dans leur destinée. Le progrès politique, on ne le répétera pas assez, consiste à diminuer la fouie en élevant, du sein de sa masse élémentaire et chaotique, le plus d’âmes possibles au rang d’individus. Mais les ambitieux et les fanatiques n’auraient garde de suivre cette poiitique-là; former des individus, diminuer la foule qui leur sert d’auxiliaire, tel n’est point leur

SI CO.NSIDKRATIONS SI'R L’HISTOIHE.

souci. Ils ne veulent pas apprendre aux hommes à se passer d’eux.

Le rôle des foules a été désastreux pour la civilisation, et c’est la plupart du temps en dehors d'elles ou contre elles que l’esprit a maintenu ses droits, accru ou sauvé son honneur. Que les fanatiques et les ambitieux eu aient la charge 1 elle leur revient. Écoulons Voltaire décrire l’inlluence du fanatique sur les masses : « Cet empiré que l’enthôusiasme d’un seul exerce sur la mul-* titude qui le voit ou l’entend, la chaleur qtie les esprits rassemblés se communiquent , tous ces mouvements j tumultueux, augmentés par le trouble de chaque particulier, rendent en peu de temps le vertige général,.. L’esprit humain une fois sorti des routes lumineuses de la nature n’y rentre plus ; il erre autour de la vérité, sans rencontrer autre chose que des lueurs, qui, se mêlant aux fausses clartés dont la superstition l’environne, achèvent de l’enfoncer dans les ténèbres, •— Quelqu’un répand dans le monde qu’il y a un géant haut de soixante et dix pieds; bientôt après tous les docteurs examinent de quelle couleur doivent être ses cheveux, de quelle grandeur est son pouce, quelles dimensions ont ses ongles : on crie, on cabale, on se bat; ceux qui soutiennent que le petit doigt du géant n’a que quinze lignes de diamètre font brûler ceux qui aflirment (]ue le petit doigt a un pied d’épaisseur. Mais, messieurs, votre géant existe-t-il ? dit modestement un passant. Quel doute horrible ! s’écrient tous ces disputants ; quel blasphème! quelle absurdité! Alors ilè fout tous une petite trêve pour lapider le passant, et après l’avoir assassiné eu cérémonie, de la manière la plus édifiante, ils se battent

IXTRODUCTIOX.

entre eux comme de coutume, au sujet du polit doigt et des ongles. »

Le porli-ait n’est pas flatte, il est ciact. Quel pouvoir l’imagination n’a-t-elle pas e.xercô dans le monde I Nous lui devons dos ci-éatious admirables — mais combien d'erreurs aussi, et d’actions que des milliers de siècles de sagesse n'elTaccront pas. Que de temps il aura lalln pour que l’homme do visionnaire soit devenu voyant! Et nous ne sommes pas au liout. L’imagination dans la poésie se connaît elle-même et sait qu’elle crée des ficlioiis qui sont pourrâmo, un instant ravie par delà nos misères, une compensation, un oubli de la triste réalité. Mais l'illusion ne se tient pas pour imaginaii-e, elle intervient dans le monde et prétend le régir au nom de la vérité. C’est ainsi qu’elle s’empare des peuples pour leur ruine. Dans la fulie, la vision, l’hallucination et le reve, oè l’imagination est à nu, elle n'apparaît comme telle qu’à celui qu’elle n’a pas saisi : aux yeux de celui qu’elle possède elle est la réalité même, l’unique réalité.

Il importe cependant de reconnaître que même au milieu des croyances les plus extravagantes dont l’esprit des hommes fut jamais hanté en tous les lieux du globe, l’imagination n’a point régné toute seule; l’erreur la plus grossière soigneusement analysée laisse toujours échapper encore un fragment de vérité. D’autre part, il est également certain que la pjiissance d’une idée, même juste, dépend de son empire sur notre imagination et iju'il s’y mêle toujours quelque liclion dont elle a besoin pour nous mieux captiver. Ce n’est pas autant la somme de vérité (ju’elle reuferme qui lui donne son ascendant sur nous, que notre conviction qu’elle est

50 ouNSi nHiriATioxs sua i/iiistoihe.

vraie, et celte conviction vient souvent de nos passions plus que de notre raison. L’inlirmilé égoïste de noire nature n’admet pas la raison sans un alliage qui l’altère, nos passions en l’unissant à l’erreur lui font toujours payer plus ou moins l’accès de nos Ames et l’entrée de notre esprit. L’homme trouvant son intérêt dans la vérité l’aurait bien vite comprise et retenue; mais il préfère l’illusion (jui llatte ses penchants despotiques, ou ses chimériques espoirs, à la vérité qui lui en demande le

sacrifice. L’homme no veut pas seulement être trompé,

il veut se tromper soi-même. S’ils sont prodigieux les mouvements accomplis dans l’histoire en vertu de l’illusion, les illusions n’y sont pas de même valeur. Une illusion peut engendrer de nobles réalités. Ainsi le patriotisme romain, qui ne fut que la tyrannie d’un peuple, a produit des actions admirables et donné aux dépens des autres peuples l’essor à de grandes vertus parmi les Romains. Ainsi le Calvinisme, qui repose sur la croyance à l’iniquité divine, a créé des saints et délivré des nations de l’absolutisme religieux et politique. C’est que l’individu peut, à l’occasion d’une croyance (pie riiumanité repoussera plus tard, déployer des qualités que l’humanité admire, et bien que cela paraisse contradictoire, dans son erreur même se montrer au-dessus de son erreur.

L’imagination est la force créatrice, la passion la force motrice du genre humain. Elles aiment à se rencontrer, elles ne créent rien de durable sans la raison qui représente la finalité et sait approprier les œuvres aux liesoins, les moyens au but. Ces besoins sont-ils de l’homme, ce but est-il humain, l’œuvre subsiste; qu’une

INTHOTUT.TION. S7

croyance mêle en soi la fiction et la raison, elle ne survit que dans ce qu'elle avait de rationnel : la critique survient qui dissout l'alliage et dégage la vérité. Celle-ci est indécomposable, elle n’a rien à redouter, et ceux qui craignent pour leur conviction le contrôle du libre examen, loin de se montrer sûrs de leur foi témoignent au contraire d'un doute secret ; ils n’ont pas une entière confiance en sa vérité. Quiconque est assuré de posséder un vrai diamant craindra-t-il de l'exposer au feu? Il l’y jettera au contraire afin de lui donner par l'épreuve surmontée un titre irrécusable d’authenticité.

€ Recherchons, dit Rousseau, la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l’erreur bien plus que de l’ignorance, et que ceqpe nous ne savons point, nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir... Si l’on n’eût prétendu savoir que la terre ne tournait pas, on n’eût point puni Galilée pour avoir dit qu’elle tournait. » La vérité, marquée au coin de l’impersonnalité, n’est à personne; nous la découvrons et ne l’inventons pas : l'homme n’invente — en dehors de l’art — que l’erreur. Et c’est pour cela qu’il y lient si fort, elle lui est plus intime. Elle s’incorpore à son sentiment ; contrariée, discutée, elle s’irrite et tend au fanatisme. Dans la raison, parce qu’elle est impersonnelle, il y a toujours de la tolérance; elle unit en les rapprochant les hommes que l’erreur divise en les opposant. Cependant, l’intolérance qui couve dans l’erreur n’est pas encore le fanatisme, elle n’en est que le germe. 11 y a beaucoup d’intolérants, et si l'on ne compte pas les fanatisés on compte les fanatiques. Les grands fanatiques sont

ÎS8 CnNSIDKHATin.NS SÜH I.’ll ISTniIlK.

connue daue I histoirct et bien qu’ils ne se confondent pas avec les grands hommes, ils sont aussi rares que ceux-ci. Que faut-il donc ajouter à l’intolérance pour en faire le fanatisme? il faut joindie à l’esprit de système un tempérament ardent, susceptible de tout braver pour ce qu’il estime la vérité. Le fanatique, après tout, n’est pas le premier venu, et par exemple un fanatique du calibre de Calvin est bien près de ressembler à un grand homme; il le serait s’il n’était point fanatique, car ses lacullés ne sont nullement ordinaires, mais le fanatique en lui déprime l’homme et l’amoindrit.

Si l’erreur est l’élément intellectuel du fanatisme, toute erreur n’est pas susceptible de l’engendrer : il est nécessaire que ce soit une erreur qui porte sur une idée générale de l’ordre politique, moral, ou religieux ; tel les sont les idées de patrie^ de justice, de liberté, de Dieu, de vertu, d’immortalité. Ces notions rassemblant les hommes autour d’elles, sont seules propres à les soulever en des mouvements collectifs d’amour ou de haine, d’enthousiasme ou do fureur. A ce titre elles servent de drajwau au fanatique et à l’ambitieux, aussi bien qu’aux véritables initiateurs du progrès. L’ambitieux les exploite, le génie les sert, — le fanatique les fausse, et leur dérobe le légitime enthousiasme qu’elles excitent pour eu transporter la flamme en d’étroites formules qu’il décore do leur nom. Mais sous leur couvert il parait grand et fait illusion aux multitudes comme à lui-même, car le fanatique croit à sa mission imperturbablement. Il traverse l’histoire en halluciné à la suite de son idée fixe. Cette idée, avant de tyranniser les autres, le tyrannise. Aussi les crimes du fanatique sont-ils de ceux qui iuspi-

iXTiuinrcTiON.

reiU l’horreur, iioii de ceux qui engendrent le mépris.

La rage de runiformité, je l’ai dit, fait également le fanatique et le despote ambitieux; il y a toutefois cette différence entre eux que le second trouve dans son appétit insatiable du pouvoir le despotisme qu’il impose aux hommes, tandis que le premier porte ce despotisme dans sa tête qui le condamne à ne voir qu’une conviction, la sienne, comme résumé de toute vérité, et le pousse de bonne foi à y convertir le genre humain. Si le fanatique doutait de lui, il cesserait d’étre. Tout fanatique, né pape, vil dans la certitude de son infaillibilité j un pape non fanatique est une inconséquence. Entrevue à travers sa propre uniformité, l’humaine diversité apparaît au fanatique comme le désordre même et le malheur des hommes. Rien ne fait mieux comprendre la nature du génie que celte du fanatisme, rien ne montre mieux la nature du fanatisme que celle du génie. Le génie, à l’égal de la nature dont la force synthétique semble avoir passé eu lui, est créateur de l’uuilé vivante qui ne détruit pas mais qui relie la diversité sous la loi de l’ensemble ; sa large intelligence embrasse la variété et ne l’étouffe pas, elle ue perd pas de vue en aspirant à généraliser la légitime et féconde multiplicité des faits, des existences, des opinions. Sa foi est eu laiaison, il sait attendre, il appelle la discussion, Chez le fanatique affamé d'absolu tout s’engloutit dans une abstraction, règle, mesure, type de toutes choses. 8a foi n’est pas dans la raison, elle est en lui-même ; impatient de toute contradiction, il ne sait que terrifier et contraindre. L’esprit n’a point de pire ennemi. Le fanatique ignore l’bistoire. *— Pourquoi l’histoire ne peut-elle l’iguorcr?

fiû

CONSinFillATIONS Sl’H LMlISTdlRK.

Certains rêveurs d’absolu, inoirensifs, ne sont que des cbiméri(jues; le fanatique, homme d'action, n'est pas d’humeur à se bercer dans sa chimère comme dans un hamac, entre terre et ciel. Utopiste, il méprise les utopistes et s’estime avant tout héros pratique, il est destiné h changer la face du monde. Au service de son abstraction il met une volonté de fer; il est trempé, il est d'acier. Ce n’est pas un contemplatif; s’il vit retiré, solitaire à ses débuts, c'est qu'il se recueille: tout à l’heure, il va s’élancer et mettre le feu aux têtes. Isolé dans sa pensée qui le fait se distinguer des masses et les dominer, le fanatique au fond est le plus aristocrate des hommes ; — il no connaît que lui-même. Qu’il soit d’espèce politique, ou d’espèce religieuse, le dogmatisme est le fond de son intelligence. L’idée se cristallise dans sa tête anguleuse. Les dogmatiques sont très-nombreux dans le monde, car c’est la tendance commune de maximer ses idées. Aussi nul homme possédé d’une conviction forte, s’il n’a pas l’esprit large, ou s’il n’est pas d’humeur douce et conciliant de cœur, ne résiste à l’intolérance. Un esprit dogmatique peut d’un autre côté s’allier à un caractère faible, et c’est ainsi que beaucoup d’entre nous échappent à l’exclusion systématique des opinions contraires. Ils n’en sont que plus exposés aux heures critiques à être emportés avec le * grand nomljre dans un courant d’intolérance, ils augmentent le Ilot au lieu de faire digue. Etre ù la fois convaincu et tolérant n’est pas chose commune, le monde depuis qu’il existe s’en est trop aperçu.

Quelle force peut-on espérer cependant, et quel salut d une tolérance née du manque de conviction?

Scepticisme énervant, fanatisme destructeur, ce sont

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