Eugène Barnonf, Introduelion au bouddliUme
25i CÜ.NSIDÊRATIONS SÜH L'HISTOIRE.
Le Nirvûiia, ou le non-étre, est la récompense des bouddhas parfaits — il est le ciel du bouddhisme, comme le néant est son dieu. Le désir du néant est donc le commencement de la sagesse, le point de départ du salut : (jue veut l’homme, que veulent toutes les créatures? le honheurT et le bonheur c’est de n’exister plus, parce que le malheur est d’exister, parce que le malheur est l’existence môme.
« Celte fin pour laquelle les oiseaux traversent les airs, pour laquelle les animaux sauvages tombent dans les pièges, pour laquelle les hommes périssent incessamment dans les combats, pour laquelle les malheureux poissons affamés dévorent l’hameçon de fer; cette fin, c’est pour elle qu’au milieu de cette foule de péchés que produit le ventre, je suis venu ici de bien loin. »
La philosophie, dit Joseph de Maistre, manque de l’huile de la consolation. La philosophie en effet n’a que la curiosité pour cause, elle est de l’esprit et ne s’adresse qu’à l’esprit ; la religion répond à des angoisses de l’itme qui s’interroge sur sa propre destinée. L’homme veut connaître, c’est le besoin do son intelligence; l’homme veut être consolé, c’est le besoin de son cœur. L’homme n’aurait que faire de la foi s’il n’était qu’une intelligence: mais il souffre, partant ildésire; il désire, parlant il espère; il espère, partant il croit, et fût-ce môme en opposition avec son intelligence. La foi est une espérance tellement surmenée par le rôve de la félicité et de la perfection qu’elle se transforme en croyance. Si l’homme ne souffrait pas et s’il ne mourait pas, il manquerait du sens religieux ; un remède qui le guérisse de la souffrance et surtout de la mort, voilà ce qu’il demande à la religion. Celui qui trouve
L'ORIENT
ce remède a guéri l’âme, il lui annonce la délivrance, toute doctrine de salut est une religion, toute religion une doctrine de salut. Et comment veut-on qu’il en soit autrement; comment veut-on que l'homme se désintéresse de lui-même et cesse de se demander si, par delà sa condition présente dévolue à la mort, il possède une destinée où s’il s’arrêtera court et se perdra à jamais dans le vide? Il peut sans doute s’abstenir de former des conjectures à cet égard, il peut se dire que toutes les conjectures qu’il formera sont invérifialdes, mais il est incapable de ne pas se poser la question ; encore le grand nombre y répondra-t-il toujours par des hypothèses qu’il tiendra pour des certitudes : le doute est pour la masse un fardeau trop lourd et qui augmente trop celui de la terre, la foi est au contraire un appui et un soulagement. C’est donc toujours vers la foi que tendra le cœur humain; que ceux que cela contrarie en prennent leur parti, l'homme ne cessera pas d’être religieux ; son être l’y condamne.
Toutefois , riuteiisité du sentiment religieux varie beaucoup suivant les races, les peuples, les temps et les individus. Ceux qui ont cherché avec anxiété sont des âmes religieuses au premier chef, et parmi ces âmes les plus religieuses furent celles de Jésus et de Bouddha. L’anxiété de leurs recherches, leur enthousiasme quand ils crurent avoir trouvé, ne vinrent pas de l’égoïsme ou de l’orgueil, mais de Tamour; ils cherchèrent pour tous parce qu’ils soufl’rirent pour tous. En n’importe quel lifin du monde, le problème de la vie se pose, et quiconque l’approfondit, qu’il soit poète, penseur, ou moraliste, rencontre des accents religieux : il y en a sur la lyre de Pindare, dans
les dialogues de Platon et dans les entretiens de Socrate ; le Promélhée d’Eschyle d'un bout à l’autre est religieux: c’est pour avoir trop aimé les hommes qu’il est cloué sur l’aride rocher du Caucase. Le livre de Job qui agite si dramatiquement le problème de l’humaine destinée dans ses rapports avec la justice divine, les paroles désolées du Psalmiste, les lamentations débordantes des prophètes, que sont-ils sinon l’éloquence de l’âme' humaine aux prises avec son propre mystère et faisant elTort^our le franchir dans l’élan de la foi ? Faust, ce Prométhée gothique, Manfred, Piené, Obermann, — Pascal surtout, ce crucifié de la douleur philosophique — Schopenhauer et Leopardi, le nord et le midi, l’occident et l'orient, sont pleins de cette tristesse et de ces intimes combats qui sont notre malheur et notre grandeur à la fois ! « C’est pourquoi j’estime plus les morts qui sont déjà morts, que les vivants qui sont encore en vie, » dit l’Ecclésiaste après avoir contemplé les mau.v et les iniquités qui existent sous le soleil. Cri ou soupir, nous suivons d’âge en âge l’écho de la douleur humaine aspirant à Injustice divine, "et c’est là que se trouve, môme en dehors des religions, l’histoire de la religion. Les Grecs se sont montrés plus religieux dans quelques-uns de leurs philosophes et de leurs poètes que dans leur mythologie, œuvre de sérénité où l’on est convenu de voir exclusivement leurs croyances : les plaintes sur le sort de l’homme qü’exhale la Grèce sous l’étreinte de la destinée, tant de profondes paroles tirées des entrailles de la douleur, c’est dans la voix du chœur antique, où l’homme parle à l'homme, que nous les trouverons et non dans les jeux des Olympiens que ne troublent point nos misères. N’est-ce pas la substance>'méme de la.
L'OHIKNT.
tragédie que celle lulle de la deslinée humaine avec la loi des choses? La vie en ses profondeurs esl loujours tragique, l’histoire eutière représente la tragédie de l’humanité se déroulant à travers mille vicissitudes sur des scènes diverses où l’homme ne poursuit qu’une chose, loujours la même : le mol de sa destinée.
Entre l’homme et Dieu, le dialogue ne cesse p;\s. Prométhée interpelle Jupiter, Joh interroge Jéhovah ; c’est à Dieu de répondre et de se justifier; l’homme accuse. Combien de consciences dont le monde iguore la détresse ont été, sont et seront encore le thédtre invisible de cet entretien où l’homme prend à partie la justice divine qui ne répond pas : car l’homme ne s’y est nulle part trompé. Dieu est la justice ou Dieu n’est pas. Existe-t-il unejustice, et qu’est-ce que la justice? Les âmes ne manquent point qui, par l’indiirérence, la frivolité et la dissipation, se déroheut à l’interrogation placée devant toute e.\isteuce; il en est en revanche, ce sont les plus humaines, qui ne peuvent en se fuyant elles-mêmes fuir le mystère dedouleur qui les étreint. Celles-là n’ont (pie deux issues : le désespoir ou la foi, quand elles n’hésitent pas entre deux jusqu’à la mort.
Jésus allirme. Bouddha nie, et tous les deux avec une égale ferveur, une égale compalissauce envers les. malheureux, un égal mépris de la vie terrestre et des désirs qui nous y enchaînent. Ils prêchent l’un et l’autre le salut par le détachement, la compassion mutuelle et la mutuelle charité, la victoire sur l’égoïsme et les appétits terrestres; et cependant quelle dilTéreiice dans le but, quel contraste dans les conclusions! Là, les délices célestes au royaume de Dieu, père des créatures, amour,
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justice, perfection ; ici, à la place du ciel le uirvùna, à la place de Dieu le vide universel. Tous les deux, Jésus et Bouddha, ont cherché le moyen de vaincre la misère physique et morale, la maladie et la mort; ils n’ont pas trouvé le même remède : la •méditation des choses conduit Bouddha au désespoir systématique, elle mène Jésus à l’espoir systématique, lis s’en vont l’un et l’autre prêchant le salut aux infortunés mortels; celui-là par l’extinction de l’espoir qui procure l’anéantissement, celui-ci par la flamme du désir et de l’espoir attisée jusqu’à dévorer la terreau profit du ciel. 'Fous les deux aflirmcnt qu’ils sont le chemin de la vérité. Hélas! la lutte n’est pas finie entre ces deux personnifications de l’àme religieuse, entre Bouddha et Jésus, et qui oserait affirmer qu’elle finira jamais tant que subsistera le problème où la conscience de l’homme se débat ? Il y aura toujours des Prométhée pour interpeller Jupiter, des Job pour interroger Jéhovah ; il y aura toujours des Jésus qui affirmeront la justice et le bonheur futur au mépris de la réalité visible et présente, des Bouddhas qui les nieront sous l’obsession des misères que leur àme semble faite pour pressentir et leur regard pour compter. Qui ne réussit pas à demeurer indifférent, qui n'a pas la force de porter le doute, ne trouvera point d’autre solution que la foi ou le désespoir, l’affirmation quand même ou la négation froide et résolue ; il se rapprochera de Jésus ou de Bouddha.
Bouddha, qui prêche le suicide psychologique, a l’enthousiasme du néant. Il consentirait néanmoins à renaître éternellement pour de nouvelles souffrances s’il pouvait ainsi racheter de la souffrance les créatures en les rache-
LORIENT
tant de la vie, car la compatissance de Bouddha s’étend jusqu’au-x animaux et jusqu’aux plantes qu’il croit sensibles; tous les êtres pour lui sont égaux devant la douleur. On voit les conséquences : les castes sont abolies, et si les dieux croulent c’est avec le sacerdoce qui les soutient. Voilà une première innovation ruineuse pour le brahmanisme ; une seconde, qui s’y rattache, c’est que le salut ne se peut faire par autrui; nul que l’être lui-même ne se délivre de la fatalité intérieure du désir qui le coudamnepei-sonnellemenl à renaître. Jésus plus heureux rachète des hommes par sa mort. Bouddha no peut rien pour eux que de leur enseigner par son exemple à mourir radicalement. Universel dans son principe, son enseignement est individualiste dans son objet, et s’il le donne à tous il n’ignore pas que la voiedu salut est ardue et qu’une élite seulement est capable d’arriver au nirvàna. Se tuer de corps serait chose facile mais qui manquerait le but ; c’est d’anéantir les derniers restes du désir qu’il s’agit, et cela n’est pas à la portée de tous, cela n’est surtout pas l’œuvre d’un jour, ni d’une année, ni d’une existence pour la plupart ; c’est la récompense de pratiques dont la suite ininterrompue et la rigueur surpassent la force moyenne. Que ceux qui ne peuvent arriver dès cette vie à devenir des bouddhas parfaits — des saints — s’appliquent autant que possible à la charité envers le prochain, ils relâcheront au moins, iis affaibliront ljusqu’à ce qu’ils parviennent à les rompre complètement les liens de la sensation, les entraves de la crainte et du plaisir qui les retiennent dans le cercle vicieux des métempsycoses. Quant à ceux qui se sentent au cœur la foi et le courage nécessaires pour rompre dès maintenant avec l’existence, qu'ils
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soient les disciples de tioudJha, les lumières sur le chemiu delà délivrance!
L’iiistoire nous montre le prosélytisme s’inspirant de l’orgueil fanatique plus souvent que de la charité. Ceprosélytisme-là, desjwtique et tranchant, traite de haut le peuple ; il intimide au lieu de persuader, au besoin il tue, saccage, met le monde à feli et à sang. C’est le prosélytisme des .‘Vrabes sectateurs de Mahomet. L’Église catholique ne l’a pas ignoré dans son rêve de l’empire univei-sel des consciences. Calvin, parmi les réformateurs, u’en fut point c.xempt, car l’onction manque dans cette âme sèche de juriste inquisiteur, dans cet esprit hautain (jui ne s’humilie si bas devant Dieu que pour s’élever avec (jnclqucs prédestinés au-dessus de la masse des réprouvés que la fatalité de la condamnation repousse dans l’éternel abîme.
Mais Jésus et Bouddha sont des prosélytes par amour.
« En ce moment Bhagavat, assis en présence d’une assemblée formée de plusieurs centaines de religieux, enseignait la loi. Bhagavat aperçut le respectable Samgha rakchita ; et du plus loin qu’il le vit, il adressa de nouveau la parole aux religieux : V^oici le religieux Samgha rakchita qui vient avec un présent. Il n’y a pas pour Bhagavat de présent aussi précieux que le cadeau d’un homme à convertir *. »
M. Hodgson a recueilli à la cour du Népal les livres bouddhiques dont la collection porte le titre de Sûtras. Les Sûtras, selon les autorités népalaises citées par M. Hodg-