I. Eug. Barnouf
Dflitized by Googte
monuments s’élevaient aux lieux illustrés par la prédication ou par les miracles attribués au réformateur qui jamais pourtant ne s’était targué de miracles. Bouddha fut représenté sur les murs de ces monuments dans tes attitudes dé la contemplation, assis, les bras croisés, ou dans celles de la prédication, et ces images s’illustrèrent des principales maximes de son enseignement. A ces créations populaires, légendes, miracles, idolâtrie, il manquait cependant quelque chose pour qu’il n’y eût rien de nouveau sous le soleil : on imagina après la mort du révélateur de rassembler des religieux avec mission de fixer le vrai sens de ses paroles que l’on interprétait diversement. En même temps que les monastères, des synodes et des conciles prirent naissance, et plus tard l’ensemble se couronna, au Thibet, de Son Infaillibilité le Dalaï-Lama.
Les brahmanes, qui jusque-là n’avaient eu ni temples, ni images, ni statues de dieux, et qui vivaient à l’écart du peuple au fond de leurs ermitages et dans les bois, suivirent cette impulsion et la dépassèrent. Leurs dogmes ayant repris le dessus grâce à l’amalgame qu’ils en firent avec le bouddhisme, on vit à côté des stupas bouddhistes s’élever des temples brahmaniques, les images de Bouddha lutter de concurrence avec celles des dieux rendus sensibles par la peinture et la sculpture, les miracles et les légendes des saints ou des dieux brahmaniques foisonner de- manière à faire honte à la pauvi-eté des adhérents bouddhistes.
La métempsycose et l’ascétisme sont les traits indélébiles qui reparaissent à travers tous les changemeuts; c’est que la métempsycose et l’ascétisme sont l’Inde elle-
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même. Le respectable Sâmgha rakchita s’adresse ainsi au bienheureux Bouddha ; « J’ai vu, seigneur, en ce monde des êti-es donk la forme ressemblait à celle d’un mur, d’une colonne, d’un arbre, d’une fleur, d’un fruit, d’une corde, d’un balai, d’un vase, d’un mortier, d’un chaudron. J’en ai vu dont le corps, partagé parle milieu, marchait n’étant plussoutenu que par les muscles. Quelle est, seigneur, l’action dont ces métamorphoses sont la con* séquence? Bhagavat lui répondit : Ceux que tu as vus, 6 Sâmgha rakchita, sous la forme d’un mur, ont été des auditeurs de Kâçyapa, le Buddha parfaitement accompli. Ils ont sali de leur morve et de leur salive le mur de la salle d’assemblée. Le résultat de cette action est qu’ils ont revêtu la forme d’un mur. Ceux que tu as vus sous la forme de colonnes, ont été changés par la même raison. Les êtres que tu as vus, ô Sâmgha rakchita, sous la forme d’un arbre, ont été des auditeurs de Kâçyapa, le Buddha parfaitement accompli ; ils ont joui des fleurs et des fruits de l’assemblée dans un intérêt tout personnel. Le résultat de cette action est qu’ils ont revêtu la forme d’un arbre. Ceux que tu as vu sous la forme de feuilles, de fleurs, de fruits, ont été ainsi changés par la même raison. Celui que tu as vu, 6 Sâmgha rakchita, ayant la forme d’une corde, a été un des auditeurs de Kâçyapa, le Buddha parfaitement accompli ; il s’est servi de la corde de l’assemblée dans un intérêt tout personnel. Le résultat de cette action est qu’il a revêtu la forme d’une corde. Il en est de celui que tu as vu sous la forme d’un balai comme du précédent. Celui que tu as vu, ô Sâmgha l'akchita, sous la forme d’une coupe, a été un des auditeurs de l'ordre des novices sous Kâçyapa, le Buddha parfaitement I. ' 19
accompli. Un jour qu’il avait été chargé de nettoyer les coupes et qu’il venait de les laver, voilà que surviennent tout d'un coup des religieux étrangers. Ceux-ci lui demandèrent : 0 novice, l'assemblée a-t-elle encore quelque chose à boire? Il n’y a plus rien, répondit-il; et les religieux désespérés furent obligés de continuer leur roule ; et cependant l’assemblée avait encore de la boisson. Le résultat de celte action est qu’il a été changé en coupe. Celui que tu as vu, ô Sàmgha rakchita, sous la forme d’un mortier, a été un des auditeurs de Ivdçyapa, leBuddha parfaitement accompli. Un jour que le moment de faire usage de son vase était venu, il aborda uu novice qui avait acquis les mérites d’un Arhat et lui dit : Novice, pile un petit morceau de gâteau sésame et donne-le-moi. Sthavira, lui répondit le novice, attends un instant, je suis occupé; quand j’aurai fini, je te donnerai ce que tu demandes. Plein d’impatience à cette réponse, le sthavira reprit : Sais-tu que si cela me plaisait, je te jetterais toi-méme dans ce mortier, et je t’y pilerais? à plus forte raison puis-je en faire autant d’un morceau de gâteau de sésame. Or, parce qu’il avait proféré contre un Arhat des paroles de violence, le résultat de celte action est qu’il a pris la forme d’un mortier.
« Ceux que tu as vus, ô Sâmgha rakchita, sous la forme de chaudrons, ont été des serviteurs (de religieux), sous Kâçyapa, le Buddha parfaitement accompli. Uu jour qu’ils faisaient bouillir des médicaments pour les religieux, ils brisèrent le chaudron, ce qui fit tort à ces religieux. Le résultat de cette action est qu’ils ont pris la forme d’un chaudron.
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Mt
« Celui que tu as vu, ô Sâmgha rakchita, marchant le corps partagé par le milieu et soutenu seulement par ses muscles, a été un homme qui est entré dans la vie religieuse sous l’enseignement de KAçyapa, le Buddba parfaitement accompli. Avide de gain, il avait l’habitude de transformer en provisions pour l’hiver ce qu’il gagnait l’été, et en provisions pour l’été ce qu’il gagnait l’hiver. Le résultat de cette action, c'est qu’il marcha le corps partagé par le milieu et n'étant plus soutenu que par ses muscles. >
Quiconque a manqué à la loi de commisération et de charité doit être puni ; l'égoïsme est le plus grand crime dans une religion qui tend k détruire le moi, et lorsque le crime d’égoïsme est commis par ceux qui s’offrent en modèles de dévouement ce n’est pas trop des plus terribles châtiments. Sâmgha arrive chez des religieux — richis — qui devant lui se rassemblent au son de la plaque de métal ; chacun , son vase d’aumônes à la main, vient s’asseoir à son rang. Mais aussitôt le vihaiâ ou l’ermitage s’évanouit à ses yeux. A la place du riz et des boissons apparaît dn fer liquide, et avec ce fer les religieux s’aspergent les uns les autres eu poussant des éris de douleur. « Cela dura jusqu’au moment où vint le soir ; ensuite le vihâra reparut de nouveau, et avec Ini les religieux paisiMes, et ‘dans des postures calmes et décentes. Le respectable Sâmgha rakchita se présenta devant eux et leur dit : Qui êtes-vous donc, respectables religieux, et par suite de quelle action êtes-vous ici ? Respectable Sâmgha rakchita, répondirent-ils, les hommes du Djambudvlpa sont difhciles à persuader; tu ne vas pas nous croire. Je suis témoin-oculaire, répondit-il, pourquoi
ne VOUS croirai s- je pas? — Nous étions, ô respectable SAm- "ha rakchita, des auditeurs de Kâcyapa, le Buddha par- ”aitement accompli. Un jour il arriva que l’assemblée ayant reçu de l’buile, des religieux survinrent tout d’un coup en qualité d’hôtes. Cédant alors à notre avarice, nous conçûmes la pensée de ne manger que quand ces nouveaux venus seraient partis, et nous Bmes comme nous avions projeté. Au bout de sept jours il survint un mauvais temps qui fil tourner notre riz et notre boisson. Quant à nous, parce que nous avions appliqué à notre usage ce que nous devions donner avec foi, nous sommes nésV.i dans des enfers qui se renouvellent chaque jour. Il est établi que quand la mort nous aura fait sortir de ce monde, il nous faudra renaître dans les régions infernales. »
C’est un fait commun à toutes les religions que, de quelque manière qu’elles comprennent la suprême vertu, de quelque manière qu’elles imaginent la félicité suprême, c’est à la vertu suprême qu’elles accordent la suprême félicité. Le bouddhisme n’a pas menti à cette loi des religions, puisqu’il rattache à la vertu leuon-êlre qui est son paradis, la vertu à la perfection qui est l’extinction de l’individualité imparfaite. Il n’imagine pas d enfer au delà de la vie, mais il regarde la vie comme un enfer, et cet enfer sera indéfini pou^ quiconque ne saura p* V mettre fin par la dernière victoire de la sainteté, qui est l’extinction du désir. L’homme, quoi qu’il imagine de faux sous le nom de sainteté, ne saurait échapper à sa nature morale qui unit le bonheur à la vertu : en se trompant sur la vertu et sur le bonheur, il ne se trompe pas sur leur connexité.
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Évincé en grande partie deTInde, sa patrie, un millier d’années après sa naissance, le bouddhisme s’est réfugié dans l’île de Ceylan qui est devenue le foyer de son orthodoxieet le dépositaire le plus authentiquedeses traditions ; il a gagné le Japon, le Thibet, la Chine — à l’heure présente il s’étend, très-altéré il est vrai, surchargé d’e.xcroissances, de supii-félations, de mélanges étrangers qui le rendent presque méconnaissable, sur une très-grande partie des pays de l’extrême Orient. 11 est encore la nourriture religieuse et morale de plus d’émes que n’en compte le catholicisme. Est-ce parce qu’il s’est affaissé au niveau de tant d’êtres humains dont l’état intellectuel et la hauteur morale ne comportent rien de plus? Je ne sais, mais je ne puis me défendre de l’idée que si Bouddha revenait au milieu des bouddhistes, il se reconnaîtrait aussi peu que Jésus revenant au milieu des chrétiens, et qu’il recommencerait à prêcher de plus belle contre ses prétendus disciples.
La métaphysique de Bouddha n’est pas assurément selon les instincts de l’homme qui veut être, et augmenter son être ; elle n’est pas selon le progrès qu’elle renverse, et nous n’en avons que faire, nous qui vivons du progrès, qui croyons au progrès, qui déduisons de la loi universelle du progrès notre plus solide espoir religieux et notre religion môme. Mais le cœur de Bouddha fut selon l'humanité qu’il aima pour ses souffrances. Quel homme n'est pas bouddhiste, lequel n’est chrétien par le cœur; lequel dans nos discordes, au spectacle des luttes où nous nous entre-déchirons comme des fauves, n’est tenté de jeter ce cri de l’humanité qui s’implore elle- même : Aimezvous les uns les autres! Oui, aimons-nous, aidons-nous,
m CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
8upportoas-nous les uns les autres, et s’il était vrai que tout n’est qu’illusiou dans notre âme, néant dans la nature; s'il était vrai que notre pensée, notre cœur, notre conscience ont menti parce qu’il n’y a rien dans le principe des choses qui réponde à leur inctinct, notre amour serait encore quekfue chose et notre Justice aurait servi à rendre moins cruelle l’absence de I^ustice divine. Mais nous faisons mieux : en nous montrant justes nous témoignons eu faveur de la justice, nous témoiguons en faveur de la raison en nous montrant raisonnables, nous témoignons en faveur de l’amour eu nous aimant : nous attestons Dieu en reconnaissant les lois du monde moral où Dieu se trouve et qui sont nos lois.
Quant à la doctrine de Bouddha, religion du désespoir, si nous vouions vivre, souvenons-nous que « la tristesse en a tué beaucoup et n’est utile à rien. * »