‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 79 sur 156 · I. Maliabliaratt · texte numérisé non relu

I. Maliabliaratt

la séparation de tous les êtres. Néanmoins que l’homme ne perde jamais de vue, dans les évolutions de ce destin, le bien, sur lequel on doit toujours ûxer les yeux, car le destin même embrasse dans sa marche le devoir, l’utile et l’agréable *. »

« Telle que s’affaisse une maison devenue vieille, l)ien ^|u’épaisse et jusque-là solide, tels s’affaissent les hommes arrivés au point oii la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort s'arrête avec eux, et la mort s’en retourne avec eux quand ils ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée <ie la vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l’eau des étangs. Pourquoi pleures-tu sur un nutre? Pleure, hélas! sur toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, ta vie se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres, l’hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé J’homme, quelle chose maintenant peut-il faire d’où lui vienne du plaisir? Les hommes se réjouissent quand l’astre du jour s'est levé sur l’horizon : arrive-t-il sur son touchant ils se réjouissent encore, et personne ne s’aperçoit qu’il a marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du plaisir à voir la fleur nouvelle qui vient succéder à la fleur dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes succes- .sions.

« Nul être animé n’est entré dans la vie sous

1, Ramayani.

uiie autre couJilioii : aussi tout homoie ici-Lasqui pleure uu défunt, lui consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa roule et peut lui dire : « Moi aussi je suivrai les pas de ceux que lu emmènes aujourd'hui !... L’oiseau est fait pour voler et le fleuve pour co'uler rapidement, mais l’âme est donnée à l’homme pour la soumettre au devoir ; les hommes sont appelés avec raison les attelages du devoir. »

Telles sont les paroles de consolation que Ramâ, ce modèle à la fois de l’héroïsme guerrier et de l’héroïsme moral, adresse à son frère Bharata qui se désole sur la mort de leur père. Et Bharalâ de lui répondre :

c Combien y a-t-il d'hommes tels ((ue toi dans le monde, invincible dompteur de tes ennemis? Tu n’es pas troublé par la douleur et le plaisir ne pourrait t’enivrer de sa joie ; tu possèdes l’estime de tous les vieillards autrnt qu’Indra jouit de l’estime parmi les habitants du ciel.

« Tu possèdes une âme semblable aux âmes des immortels, tu es magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même ! Le plus accablant de tous les chagrins ne peut le renverser, toi qui, doué de telles vertus, connais si bien ce que c’est que naître et mourir. »

Et Bharalâ supplie son frère de revenir auprès de lui. Mais Kamâ a promis à son père de laisser la couronne à Bharalâ, et tout eu a ramenant son esprit vers la pensée du retour , il demeure ferme sans quitter des yeux les paroles de son père. » Bharalâ tombe alora à ses genoux, Ramâ le relève, fait asseoir comme un enfant sur U siège musculeux de sa cuisse le jeune homme

300 COXSIDÉllATIONS SUH L’IllSTOlHE.

au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus, à la voix semblable au roucoulement du cygne quand il s’avance ivre d’amour, et lui tient ce langage :

a Telle qu’elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la science de gouverner les hommes , peut très-bien suffire à gouverner même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous nos yeux dans leur conduite invariable. Tel qu’lndra fait pleuvoir durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l’eau huit mois par la puissance de ses rayons, il faut toujours qu’un roi dise :

« Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice! C’est le vœu qu’on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans tous les êtres, il faut qu’un roi s’introduise en tous lieux par ses émissaires, et c'est la partie de ses fonctions qu’on appelle ventale. Tel qu’Yama, une fois l’heure venue, pousse dans la tombe également l'ami ou l’ennemi; tel il faut qu’après un intir examen tout monarque soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu’il n’aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe avec la chaîne des eaux, de môme le devoir appelé neptunien d’un roi, c'est d'enchaîner les brigands et les voleurs en tous lieux.

« Tel que l’aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie dans les cœurs; ainsi tous les sujets doivent se réjouir en lui, et c’est l’obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans relêche porte également tous

L’ORIENT

les êtres, tel c’est pour un monarque le devoir appelé lerrané de soutenir, sans manquer môme au dernier , tous les sujets de son empire*. »

Nous avons mis à la royauté le frein des constitutions, plus sûr que celui des métaphores bien qu'il se rompe encore trop aisément, mais la monarchie théocratique étant donnée avec l’Orient comment imaginer une morale du pouvoir et plus ingénieuse et plus austère? Cette morale est aussi le frein du guerrier, car « l’arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que l’oppression ne fasse crier le malheureux. » La chevalerie n'a pas eu d’autie maxime. Hélas! nous savons combien il y a loin dans tout pay.s des préceptes à l’action, et combien partout où existent des hommes ils aiment mieux maximer •leurs pratiques que de soumettre leurs pratiques à leurs maximes. Ils s’entendent merveilleusement à tourner leur propre conscience lorsque leur intérêt, leur paresse on leurs passions les y convient; ils abondent en sophismes pour se pereuader à eux-mêmes que le bien qu’ils proclament et le mal ne sont pas incompatibles, la règle n’étant point faite pour les cas exceptionnels où toujours ils prétendent se trouver. Sur la foi de ces admirables préceptes de justice, nous ne tiendrons donc pas le peuple indou quitte des infirmités de la pratique; nous n’en recueillerons pas moins avec le respect qui leur est dû ces témoignages que la conscience humaine s'est donnés à soi-même il y a plusieurs milliers d’années chez un peuple que n’avait point visité la prédication fraternelle de l’évangile.

i. Ramayani.

30a COXSIDKUATIO.VS SUR L’HISTOIRE.

Le Ramayana s'ouvre par un tableau qui nous (lonno de l’Inde ihéocratique la plus riante idée :

« Il est, clit-il, une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses de toute sorte, en grains comme , en troupeaux... Là était uue ville célèbre dans tout l’univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain.

« Heureuse et l>elle cité, large de trois yandjauas, el'e étendait sur douze yandjauas de longueur son enceinte resplendissante de constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où des arrosements d’eau abattaient le vol de la poussière. » — Une rue do Rivoli 1 —

a De nombreux marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol, embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds, impossibles à franchir, l’environnaient ; ses arsenaux étaient pleins d’armes variées, et des arcades ornementées couronnaient ses portes où veillaient continuellement des archers.

« Un roi magnanime, et de qui la victoire ajoutait journellement à l’empire, gouvernait alors celte ville, comme Indra gouverne son Ânaravati, cité des immortels. »

Celte heureuse cité, capitale d’une contrée heureuse gouvernée par un roi magnanime et puissant , était « douée de tous les avantages que lui procurait une multitude variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars.

L’ORIENT

(le chevau.\ et d’élépbanls, bien approvisionnée en toute es[)èce d’armes, de massues, de" machines pour la guerre et de çatagbnàs* ; elle était bruissante et comme troublée parla circulation continuelle de marchands, de messagers et de voyageurs qui se pressaient dans ses rues fermées de portes solides, et dans ses marchés bien répartis à des intervalles judicieusement calculés. On voyait san» cesse mille troupes d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte; et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics, des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous les dieux, qu’elle éUâl comme la remise 0X1 stationnaient ici-bas leurs chars aimés.

« En cette ville d’Ayaudhya était un roi, nommé Daçaratha, semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et dans leur appendice, les six Angas, prince% la vue d’aigle, à la splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins, roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le plus solide appui entre les soutiens de Injustice. >

Le tableau monarchique suivant que nous donne le Mahabharatâ a je ne sais quel charme de rêverie qui fait penser aux paysages baignés dans le clair de lune.

« Le plus noble rejeton de l’antique et noble race de Pourou, le héros Douchmauta, régnait dans les temps anciens sur l’Inde tout entière. Les rivages seuls de la mer et les régions sauvages, retraite des farouches Mlétchas^, formaient les limites de son vaste empire. Fidèles aux

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