‹ Considérations sur la France (volume 5)Chapitre 15 sur 33 · S6 CONSIDERATIONS · texte numérisé non relu

S6 CONSIDERATIONS

i3* J^ai parlé d'un caractère principal des véritables législateurs; en voici un autre qui est très-remarquable, et sur lequel il serait aisé de faire un livre. C'est qu'ils ne sont jamais ce qu'on appelle des savants^ qu'ils n'écrivent point, qu'ils agissent par instinct et par impulsion , plus que par raisonnement , et qu'ils n'ont d'autre instrument pour agir, qu'une certaine force morale qui plie les volonté comme le vent courbe une moisson.

En montrant que cette observation n*est que le corollaire d'une vérité générale de la plus haute importance, je pourrais dire des choses intéressantes, mais je crains de m'égarer : j*aime mieux supprimer les intermédiaires, et courir aux résultats.

Il y a entre la politique théorique et la législation constituante la même difterence qui existe entre la poétique et la poésie. L'illustre Montesquieu est à Lycurgue , dans l'échelle générale des esprits, ce que Batteux est à Hon^ère ou à Racine.

11 y a plus : ces deux talents s'excluent positivement, comme on l'a vu par l'exemple de Locke, qui broncha lourdement lorsqu'il s'avisa de vouloir donner des lois aux Américains.

J'ai vu un grand amateur de la république se lamenter sérieusement de ce que les Fran-

SUR LA FRANCE. jB^

çais n'avaient pas aperçu dans les œuvres de Hume la pièce intitulée : Plan cTune république parfaite. — O cœcas hominum mentes l Si vous voyez un homme ordinaire qui ait du bon sens, mais qui n'ait jamais donné, dans aucun genre, aucun signe extérieur de supériorité, cependant vous ne pouvez pas assurer qu'il ne peut être législateur. Il n'y a aucune raison de dire oui ou non; mais s'agit-il de Bacon, de Locke, de Montesquieu, etc., dites /zo/z, sans balancer; car le talent qu'il a prouve qu'il n'a pas l'autre (i).

L'application des principes que je viens d'exposer à la constitution française, se présente naturellement; mais il est bon de l'envisager sous un point de vue particulier.

Les plus grands ennemis de la révolution française doivent convenir, avec franchise, que la commission des onze qui a produit la dernière constitution, a, suivant toutes les apparences, plus d'esprit que son ouvrage, et qu'elle a fait peut-être tout ce qu'elle pouvait faire. Elle disposait de matériaux rebelles, qui ne lui permettaient pas de suivre les principes; et la

(1) Plutarque, Zenon, Chrysippe, ont fait des livres; mais Lycurgue fit des actes. (Plutarque, Vie de Lycurgue. ) Il n'y a pas une. seule idée saine en morale et en politique qui ait échap[)é au bon ^ciis de Plularque.

division seule des pouvoirs, quoiqu'ils ne soient divisés que par une muraille (i), est cependant une belle victoire remportée sur les préjugés du moment.

Mais , il ne s^agit que du mérite intrinsèque de la constitution. 11 n'entre pas dans mon plan de rechercher les défauts particuliers qui ttous assurent qu'elle peut durer; d'ailleurs, tout a été dit sur ce point. J'indiquerai seulement l'erreur de théorie qui a servi de base h cette constitution, et qui a égaré les Français depuis le premier instant de leur révolution.

La constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour l'homme. Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc.; je sais même, grâces à Montesquieu, qù on peut être Persan: mais quant à Xhomme^ je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu.

Y a-t-il une seule contrée de l'univers où Ton ne puisse trouver un conseil des Cinq-Cents, un conseil des Anciens et cinq Directeurs ? Cette constitution peut être présentée à toutes les associations humaines, depuis la Chine jusqu'à

(1) En aucun cas, les deux Conseils ne peuvent se réunir daiu lino même salle. Consh't. de 179S, lit. F, art. 60.

Genève. Mais une constitution qui est faite pour toutes les nations, n'est faite pouraucune: c'est une pure abstraction, une œuvre scolastique faite pour exercer l'esprit d'après une hypothèse idéale, et qu'il faut adresser à V homme, dans les espaces imaginaires où il habite.

Qu'est-ce qu'une constitution? n'est-ce pas la solution du problème suivant?

Etant données la population , les mœurs, la religion, la situation géographique , les relations politiques, les richesses , les bonnes et les mauvaises qualités d\me certaftie nation , trouver les lois qui lui conviennent.

Or, ce problème n'est pas seulement abordé dans la constitution de 179^, qui n'a pensé qu'à \ homme.

Toutes les raisons imaginables se réunissent donc pour établir que le sceau divin n'est pas sur cet ouvrage. - — Ce n'est qu'un thème.

Aussi, déjà dans ce moment, combien de signes de destruction!

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