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DE LA FORMATION DES LANGUES ET DES LITTÉRATURES MODERNES

L'histoire des langues en général, et plus particulièrement l'histoire des langues de la grande famille à laquelle appartiennent nos idiomes européens, ont fait de notre temps des progrès rapides. On sait aujourd'hui distinguer ce qui est dans les langues le produit d'une sorte de végétation ou d'instinct, d'avec les effets d'une culture artificielle, à peu près comme on distingue la botanique et l'horticulture. Nous nous contentons ici d'indiquer l'analogie, sauf à en discuter ailleurs le sens et la pogftée. La linguistique, ainsi qu'on l'appelle, embrasse l'universalité des langues, et de préférence celles où l'empire d'une civilisation moins avancée gêne moins le jeu spontané des forces naturelles : tandis que les faits plus délicats et plus fugaces que manifeste la culture de quelques idiotnes choisis, sont l'objet de ce qu'on nomme ou de ce qu'on doit nommer la philologie.

Même au sein d'une civilisation très-avancée, la lane^ue populaire, la langue de l'instinct, celle qu'on peut qualifier de franchement vivante, ne se confond pas absolument avec la langue littéraire ou cultivée. On a bien des motifs de croire qu'à toutes les époques le latin de la plèbe romaine différait sensiblement du latin classique dont +es

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monuments nous sont parvenus, et que parlaient les aristocrates et les beaux esprits. L'anglais qu'on entend dans les rues de Londres n'est pas autant mêlé de mots normands que l'anglais des livres, des journaux et delà bonne compagnie. Nous avons en français, outre quantité de mots que le peuple entend, mais qu'il n'emploie jamais, nos c: imparfaits du subjonctif 5) qui appartiennent bien à la langue cultivée, que la grammaire impose, mais que l'oreille du peuple rejette, et dont l'usage dans la conversation familière, même entre gens éduqués, n'est pas exempt de quelque affectation déplaisante. Cela veut dire que ces formes grammaticales ne se maintiennent qu'artificiellement, qu'elles n'appartiennent plus ou qu'elles n'ont jamais appartenu à la partie vivante de la langue : de sorte que, si le grammairien laissait un moment choir sa férule, elles disparaîtraient aussitôt de la langue, comme ont disparu successivement de toutes les langues des formes et des désinences qui, à des époques antérieures, faisaient une partie essentielle de leur structure.

D'une part en effet les langues tendent à la simplification de leurs formes grammaticales, de celles au moins qu'elles possédaient dans la plénitude de leur jeunesse, après que l'instinct avait tiré du fond primitif tout ce qu'il en pouvait tirer. 11 se fait alors une sorte d'élagage de leur végétation originelle et spontanée, lequel tourne au profit de leurs fonctions purement logiques, parce que l'utilité de la forme devient la mesure de sa persistance, et que, tandis que les impressions sensibles restent affectées d'indétermination et de vague, les idées vont en se précisant et en se fixant davantage. Ainsi la forme du duel disparaîtra la première, parce que logiquement la pluralité s'oppose à l'unité aussi bien pour le nombre deux que pour un plus grand nombre quoique le nombre deux saisisse plus l'imagination (quand l'imagination est en jeu , et

à ce titre ait eu d'abord sa forme grammaticale propre.

D'un autre côté les langues (nous parlons toujours des langues que gouverne principalement l'instinct populaire) vont en se ramifiant et en se diversifiant, à mesure que les populations qui les parlent se dispersent et se cantonnent. Les modifications graduelles du fond primitif, dues surtout à l'influence du milieu, ne sont par les mêmes ici et là; les emprunts et les mélanges dus à dès communications de voisinage portent sur des choses différentes ; enfin l'élagage ci-dessus mentionné retranche ici une portion du bagage primitif des racines et des formes, et là une autre. De sorte qu'après l'éclaircie faite et le surcroît de végétation qu'elle provoque dans les organes ou les brins conservés, l'aspect extérieur a changé, et il faut une étude attentive pour manifester les analogies fondamentales et l'identité d'origine. Mais aussi, moyennant une telle étude, on pourra parvenir à restituer le fond primitif assez bien pour se faire une idée passablement exacte des idées, des besoins, des mœurs et du genre de vie des populations de même souche, avant leur séparation et leur dispersion.

Cependant l'on doit s'attendre à ce que l'action des causes naturelles de transformation et de scission aille en diminuant graduellement d'intensité et porte sur des détails d'une importance décroissante : ce qui est en histoire naturelle le fondement de la classification des types organiques. Aussi paraît-il bien qu'en France, par exemple, nos patois rustiques n'ont guère changé depuis trois siècles, ou ont changé beaucoup moins que ne changeait dans l'intervalle le français cultivé. Pour que l'on puisse tirer parti du copte dans le déchiffrement des hiéroglyphes, il faut que le patois du fellah égyptien ait traversé sans changements très-notables une bien longue suite de siècles.

En général les langues populaires, justement parce qu'elles sont populaires, laissent peu de monuments de

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