DE LA FORMATION PKS LANGUES MODERNES
leur histoire, et si intéressante que cette histoire puisse être en elle-même, on est bien obligé de s'occuper de préférence des langues qui se sont plus artificiellement modifiées, sous la double influence d'une civilisation progressive etdela cultnre littéraire. Or, quoique l'on n'observe nulle part et que l'on ne conçoive guère de civilisation sans littérature, il convient de distinguer entre l'influence qu'exerce sur la langue le mouvement propre de la civilisation, et celle qui tient directement ou immédiatement à la culture littéraire.
Même en l'absence de modèles littéraires, le progrès de la civilisation tendrait à fixer la langue. Tout ce qui vit est sujet à la vieillesse et à la mort ; les choses qui sont du ressort de la civilisation proprement dite, comme les sciences, comme l'industrie, ne comportent le progrès indéfmi, la durée indéfinie, que parce que la civilisation s'attache en toutes choses à fixer, à préciser, à arrêter les combinaisons ultérieures. Les langues sont bien obligées de s'accommoder à cette tendance générale. A mesui'e, qu'elles se fixent, elles perdent de leur vie propre^ l'organe devient un instrument ; et c'est par là qu'elles échappent à la loi fatale des organismes vivants, en devenant capables de durer tant que des causes externes n'en carient pas la charpente et n'en décomposent pas les parties essentielles. Or^ l'état de civilisation avancée rend cette décomposition impossible, justement parce que les langues sont des instruments dont on ne peut se passer, dont on se sert continuellement, et qu'il faut bien entretenir avec soin puisqu'on ne peut les fabriquer de toutes pièces, comme un vêtement, une arme ou un outil ordinaire, et que la formation de la première trame du langage est une œuvre d'instinct, un travail organique, incompatible avec les conditions d'une civilisation avancée, lesquelles sont au contraire très-propres à entretenir et
à conserver l'instrument déjà construit. Le seul vocabulaire des sciences et de l'industrie exigerait la confec-
. lion de dictionnaires où chacun pût retrouver le mot dont il a besoin, chercher le sens du mot inconnu qu'il rencontre, dût-on dans ce dictionnaire négUger absolument la production des autorités en fait de beau langage. Il faudrait des écoles primaires pour enseigner, même aux ouvriers, les éléments de la grammaire et de l'orthographe, de manière qu'ils pussent se faire entendre de tout le monde en parlant et en écrivant. Tout cela sans doute n'empêcherait pas les langues de subir encore des modifications, de s'enrichir et de se rectifier par certains côtés, de s'apauvrir et de se corrompre par d'autres, de perdre les idiotismes qui les singularisent, et d'adopter des expressions ou des tournures étrangères. Des mots dont le besoin ne se fait plus sentir disparaîtraient du vocabulaire, et d'autres s'y introduiraient, qui répondent à des idées
.nouvelles, à des faits nouveaux. Des tournures passeraient de mode et d'autres prendraient faveur. Ainsi se modifie continuellement sous nos yeux la langue des journaux, celle des petits journaux surtout : mais cela n'empêche pas de regarder la langue comme sensiblement fixée, attendu que la portion fixée l'emporte beaucoup en volume, et surtout en poids, sur la . portion muable et flottante.
Quant à la langue littéraire, elle se développe et se fixe d'après des conditions propres à chaque idiome, et qui ne tiennent que faiblement au mouvement d'ensemble de la civilisation. Ainsi, quoique notre civilisation française ait bien plus changé du seizième au dix-neuvième siècle que du douzième au quinzième, il y a bien plus de diiférence de la langue de saint Bernard à celle de Commines que de la langue de Calvin