DK LA FORMATION DES LANGUES MODERNES. 1 I
encore usées ou détériorées par l'action du temps ou par des crises maladives. Si le français a quelque avantage à cet égard sur les langues ses sœurs, il faut apparemment l'attribuer à ce qu'il s'est fixé plus tardivement, dans une phase de civilisation encore plus avancée. Mais, pourquoi s'est-il plus tardivement fixé? Voilà ce qui mérite attention.
On a voulu flatter notre patriotisme en faisant remarquer que nos chansons de gestes, nos contes, nos romans chevaleres(Jues des onzième et douzième siècles ont précédé de beaucoup les auteurs du bel âge de la littérature italienne, auxquels ils ont fourni les thèmes de leurs compositions ; qu'à celte époque le français était déjà la langue dans laquelle il fallait écrire pour être entendu partout. Il était tout simple en effet qu'aux siècles des croisades, lorsque la chevalerie française et anglo -normande entraînait à sa suite le reste de l'Europe latine et lorsqu'en outre les étudiants affluaient de toute part aux écoles de Paris, la langue qu'on parlait en France, au cœur de l'Europe, et les livres qu'elle produisait à l'usage du beau monde de ce temps-là, aient eu une sorte de vogue universelle à laquelle les autres patois romans ou tudesques ne pouvaient prétendre ; quoique d'ailleurs ce patois gaulois n'eût aucun mérite propre à justifier cette prérogative et que la valeur intrinsèque des œuvres httéraires n'en donne pas hon plus un« raison suffisante. La langue manque de souplesse, d'harmonie et de nombre ; elle n'est relevée, ni par l'aï^piration qui s'est perdue dans le latin et maintenue dans les idiomes celtiques et germaniques, ni par la sonorité des finales qui plaît dans les langues romanes du Midi, ni par l'accent si marqué dans les unes et dans les autres, et si effacé dans le français. Elle se prête si peu à la formation de termes nouveaux pour rendre les idiées plus complexes ou les nuances plus délicates de la pensée, qu'il a fallu que les lettrés empruntassent plus tard aux deux langues savantes et jetassent dans la circulation
ceux dont la langue courante ne pouvait se passer, et par exemple les mots mêmes de circulation et ô!idée. La littérature de ce premier âge littéraire, même lorsque les noms des auteurs sont venus jusqu'à nous, a été à bon droit qualifiée (ïanonyme, en ce sens que le mérite des œuvres n'est pas assez saillant, '"assez marqué du sceau du génie individuel, pour valoir à leurs auteurs une grande illustration personnelle. Dès lors il était dans l'ordre que les causes générales, c'est-à-dire l'action du temps et l'influence du ciel, reprissent leur ascendant. Il était dans Tordre commun que les langues romanes eussent acquis par tout, aux quatorzième et quinzième siècles, un degré de maturité, de richesse et de souplesse, un éclat et un poli qu'elles n'avaient pas un ou deux siècles plus tôt; et il n'était pas moins naturel que le travail de la Renaissance, pour la langue et la littérature comme pour la politique, le commerce et les arts, fût à la même époque plus avancé en Italie qu'en France. Quelques clercs parisiens ou normands auraient eu beau naître avec le génie de Dante ou le talent de Pétrarque, l'instrument leur aurait manqué ; et Froissart, le naïf chroniqueur, n'aurait pu concevoir l'histoire comme le florentin Yillani qui Fa pourtant précédé. Plus tard, la France avait oublié sa littérature chevaleresque lorsqu'elle imitait l'Italie de la Renaissance, qui elle-même avait emprunté ses thèmes à la littérature delà France chevaleresque : après quoi l'imitation de l'antiquité classique devait prévaloir et fixer définitivement le caractère de notre grande époque littéraire.