‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 15 sur 78 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

DE L ERE DES TEMPS MODERNES ET DE LEUH f.OUPUKE PAR ESPACES SÉCULAIRES.

I/on comprend bien qu'une phase historique ne peut pas commencer à un instant précis, comme une écUpse (le lune ou comme une marée montante, et qu'il n'y pas moyen de dire avec une exactitude mathématique où finit le moyen âge, où commencent les temps modernes : mais d'un autre côté l'esprit a besoin de points de repère, même artificiels; et l'ingénieur plante des jalons, édifie une pyramide, là où il ne trouve pas une éminence naturelle ou une tour déjà bâtie. Toute chronologie suppose une ère ou un point dans la durée, choisi d'après certaines convenances, pour être l'origine à partir de laquelle les temps se compteront; et l'on peut bien en ce sens discuter les propositions qui ont été mises en avant, pour fixer l'ère ou l'origine des temps modernes, sinon avec la prétention à une rigueur impossible, du moins dans les limites d'une approximation tolérable.

Il a souvent été question de la prise de Constantinople par les Turcs, qui marque la chute de l'empire grec ou de l'empire romain d'Orient, inauguré par Constantin, à peu près comme la paix de Presbourg a constaté, trois siècles et demi plus tard, le décès du saint-empire romain ou de

J'empire romain d'Occident, rétabli par Charlemagne. Ces sortes de dates sont en effet mémorables en histoire pragmatique, plutôt qu'importantes dans le sens de la philosophie de l'histoire. Plus une existence caduque s'est prolongée, moins l'accident qui y met un terme a de valeur intrinsèque, plus le hasard se mêle de l'affaire. D'ailleurs l'histoire de l'empire grec ou de la décadence byzantine est foncièrement étrangère à celle du moyen âge dans notre Europe occidentale, ou ne s'y mêle qu'accidentellement. En choisissant l'événement de la prise de Constantinople pour fixer l'ère des temps modernes, on a eu en vue le mouvement de renaissance littéraire, le retour à l'antiquité classique dont la cause principale (suppose-t-on dans ce cas) aurait été l'accueil fait, d'abord en Itahe, puis de proche en proche dans tout l'Ocdident, à quelques lettrés grecs que la dernière catastrophe chassait du sol natal. C'est beaucoup s'exagérer l'importance d'un fait en réalité très-secondaire. L'art byzantin n'avait pas eu besoin- du concours de pareilles catastrophes pour pénétrer dans l'Europe latine dès le onzième siècle. Les grands artistes itahens de la Renaissance n'avaient pas eu pour maîtres des Grecs fugitifs ; leurs devanciers nationaux leur offraient de meilleurs modèles ; et ils n'ont pas eu besoin d'excitation étrangère pour faire des fouilles dans leur propre' sol, pour exhumer les modèles antiques et s'en inspirer. Parmi les fugitifs on ne comptait pas plus de vrais savants que de vrais artistes, et la rénovation scientifique, principalement due au commerce avec les Arabes, date de plus loin. A vrai dire, les émigrés en question étaient surtout des maîtres de langue : en tout temps c'est le gagne-pain qui s'offre d'abord aux émigrés pour cause politique, quand ils ne peuvent ou ne veulent pas prendre le métier des armes. Outre la ressource d'un enseignement de la langue pnr la pratique orale, les Grecs fugitifs apportaient avec

hk l'ère di> tkmps modernes. 121

eux un bagage philosophique et philologique; des textes, des scolies, des couimentaires : mais déjà en philosophie les Occidentaux avaient fait leurs preuves; et l'invention de l'imprimerie, tout à fait indépendante de la chute de l'empire grec, ne pouvait manquer d'être appliquée bientôt à la reproduction des classiques grecs, dont on serait allé acheter ou copier les manuscrits en Grèce, si les Grecs ne les eusst nt apportés en Italie. On n'a pas apporté en Europe au ({uinzième siècle de manuscrits syriaques ou arméniens, ce qui n'empêche pas les Européens de connaître très-bien les littératures arménienne et syriaque.

— La plupart des objections de ce genre ne militeraient pas contre la date de l'invention de l'imprimerie, si cette invention avait une date certaine : malheureusement elle n'en a pas, car l'on ne connaissait alors, ni les brevets d'invention, ni les communications ou les dépôts constatés par procès-verbaux académiques. Et puis, une telle prééminence accordée à une invention mécanique, si capitale qu'elle soit, pourrait conduire à une idée fausse, comme il arrive dès que l'on s'exagère le rôle de l'instrument, aux dépens de la force qui meut ou de l'intelligence qui dirige. La Chine a pratiqué l'imprimerie (appliquée, il est vrai, à une écriture idéogi-aphique et non alphabétique, ce qui exclut l'avantage de la mobilité des caractères) sans que cela moditîàt le fond de la civilisation chinoise ; et les musulmans qui connaissent depuis longtemps les procédés de la typographie européenne, ont préféré de continuer l'usage des manuscrits. Par ce côté comme par bien d'autres, ils en sont encore* au moyen âge. Assurément l'invention de l'imprimerie n'a été pour rien dans la découverte du Nouveau Monde, et quoiqu'elle ait sans doute favorisé les progrès du protestantisme, le succès antérieur de Wiclef et de Jean Hus, bien qu'imparfait, suftit à montrer que les esprits mûrissaient d'eux-mêmes pour une réforme

religieuse, et que celle de Luther pouvait réussir sans l'aide de la presse. Or, il aurait suffi de la découverte du Nouveau Monde et de la réforme religieuse pour trancher avec le moyen âge et imprimer à la civilisation européenne un élan auquel nulle branche d'industrie ne pouvait rester étrangère. De nos jours le cUchage, l'appHcation de la vapeur aux presses mécaniques, ont changé les conditions de l'industrie typographique sans contribuer bien sensiblement aux changements qui s'opèrent dans la société. On s'exposerait donc à donner le change et à faire prendre l'effet pour la cause, en datant de l'invention de l'imprimerie l'ère de la civihsation moderne. D'ailleurs, faire remonter l'époque moderne jusqu'à l'origine d'un mouvement, d'abord purement philosophique et littéraire (soit qu'on le rapporte à l'influence des Grecs réfugiés, à l'invention de l'imprimerie ou à toute autre impulsion déterminante), c'est trop s'éloigner de l'explosion religieuse qui devait, en remuant les sociétés européennes dans leurs profondeurs, tant contribuer à imprimer à l'histoire des temps modernes sa physionomie caractéristique ; et par contre, si l'on descendait jusqu'à la date de la révolte de Luther, ce serait tenir trop peu de compte du mouvement philosophique et littéraire qui en a préparé le succès. Inter utrumque tene.

Tout nous porte donc à dater avec Heeren (1) l'ère des temps modernes, du jour où l'immortel Colomb, en découvrant un monde nouveau, a imprimé à la civihsation européenne la plus nette et la plus décisive secousse ; celle qu'elle devait nécessairement subir pour devenir autant que possible, universelle, logique et dégagée des accidents de l'histoire; celle dont les résultats, comme

(1 ) Tableau historique du système politique des États de VEurope et de leurs colonies. Introduolion.

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