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DU PROGRÈS SCIENTIFIQUE AU SEIZIÈME SIÈCLE

Il <loit être entendu que dans ce chapitre et dans ceux qui seront placés en tête des livres suivants, nous ne prétendons nullement tracer l'esquisse, même la plus sommaire, de l'histoire des sciences dans les temps modernes, sujet immense pour lequel il n'y a pas, il n'y aura plus désormais d'écrivain suffisamment compétent : nous ne visons qu'à faire un choix convenable entre les idées capitales dont l'apparition signale autant d'étapes, nonseulement dans la marche des sciences, mais dans la marche générale de l'esprit humain.

A ce titre, et en se conformant d'ailleurs à l'ordre luérarchique des sciences, il faut mentionner d'abord les découvertes du XVP siècle dans le champ de l'algèbre; car les travaux de cette époque pour la restauration ou même pour l'avancement de la géométrie grecque n'ont pas au même degré, à beaucoup près, le genre d'originalité qui nous intéresse. Jusqu'au XVP siècle, l'algèbre empruntée par les Occidentaux aux Arabes était un art, un compendium de procédés, de recettes, de règles pour résoudre des

problèmes ou s'amuser de a. récréations mathématiques », plutôt que ce n'était une science, une théorie ayant de l'attrait par elle-même, une langue d'une application générale. L'algèbre, comme nous la concevons aujourd'hui, est au contraire une branche propre des mathématiques, qui a sans doute des connexions avec les autres branches, avec la géométrie comme avec l'arithmétique, mais qui à la rigueur ne dépend essentiellement ni de l'une, ni de l'autre. Or, pour s'élever à cette conception, il fallait que les algébristes italiens du XVP siècle, Tartaglia, Cardan, Ferrari, Bombelli, en résolvant si ingénieusement les équations du troisième et du quatrième degré, eussent donné à l'algèbre cette extension soudaine et considérable qui mène d'ordinaire, par la multiplicité des points de .comparaison, à douer une science de ce que l'on peut appeler sa vie propre ou son autonomie . En effet, leurs découvertes les conduisaient à montrer que, daus des cas qui les étonnaient fort et qu'ils nommaient irréduciihles, mais qui ne sont pas au fond plus singuliers que d'autres, la question résolue au sens de l'algèbre ne l'est pas pour cela au sens de l'arithmétique. 11 était assez dans l'ordre que le monde moderne, déjà redevable à des Italiens de l'importation de l'algèbre, fût encore redevable à des Italiens de ce grand pas fait en algèbre.

Cependant un progrès plus essentiel encore a été dû, dans la seconde moitié du siècle, à un Français, à François Viète, l'un de ces magistrats en petit nombre qui ont montré pour les sciences le même amour que tant d'autres membres de la magistrature française montraient pour l'érudition et les lettres. Ayant sur ses devanciers l'avantage d'un génie mathématique plus complet, plus lumineux, plus méthodique, Viète a embrassé l'algèbre dans son ensemble et dans ses rapports avec la géométrie : mais, ce que nous considérons en lui, c'est n^oins le promoteur

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Je l'algèbre comme science, que le fondateur de l'algèbre comme langue; nous mesurons notre intérêt à la fécondité de ridée plutôt quaTeHûrt d'invention.

— Jusqu'à Viète en elfet l'algèbre, en tant que langue, n'existait pas à proprement parler. Parfois on mettait les règles de l'algèbre en vers techniques, non par un jeu d'écoliers, mais pour graver les rcgles dans l'espiit, à défaut de formules débarrassées des ambasfes du langai-e ordinaire. Les abréviations en usage indiquaient des opérations à efiectuer plutôt que des rapports entre des grandeurs : il fallait au préalable que les grandeurs fussent représentées par des signes généraux, indépendants des nombres qui les particularisent. Or, ce n'est pas seulement en algèbre, c'est dans une foule de cas que l'habitude de notre écriture alphabétique nous conduit à employer isolément les lettres de l'alphabet A, B, G, etc., pour désigner en général, abstraction faite de toute détermination particulière, les choses sur lesquelles nous voulons raisonner généralement. Aristote avait usé et abusé de cette ressource dans son Organon. Le choix de ces hiéroglyphes de passage, dont la figure n'a rien d'étrange pour personne, permet de profiter de certaines analogies alphaljétiques pour traduire des analogies d'idées. Si, par exemple, au lieu de désigner l'inconnue, le nombre cherché, par un pur hiéroglyphe comme dans l'algèbre primitive, on emploie une lettre de l'alphabet, telle que x, l'idée viendra naturellement d'exprimer par d'autres lettres les quantités connues : ce qui fera passer de l'énoncé d'une règle à l'expression d'une formule, de l'idée d'un problème à résoudre à celle d'un théorème à établir; ce qui, en d'autres termes, nous amènera à considérer les choses en elles-mêmes et dans leurs rapports essentiels, sans nous arrêter aux accidents qui font que, dans tels cas particuhers, nous connaissons la valeur des unes et que nous chercVions la valeur des

autres. Je suppose que l'on mette en regard d'une formule de la chimie moderne la recette équivalente et non moins exacte (il le faut supposer pour la justesse de la comparaison), donnée par quelque alchimiste du moyen âge, on aura l'idée des avantages ou d'une partie des avantages que devait avoir sur l'algèbre cossiqiie arabo-italienne, l'algèbre littérale ou spécieuse, comme on l'a appelée d'abord, par opposition de Vespece à la cliose ou au cas individuellement et numériquement déterminé, La notation même de la formule devait mettre en évidence des connexions, des symétries, des simplifications que l'esprit aurait difficilement saisies ou même n'aurait pas saisies du tout sans cet artifice ingénieux. L'algèbre acquérait une langue ou plutôt, grâce au rang que l'algèbre tient dans l'échelle des abstractions et à la parfaite corrélation du signe et de l'idée, l'algèbre devenait une langue en même temps qu'une science, de manière que tout perfectionnement de la langue avançât la science, et que tout progrès de la science conduisît au perfectionnement de la langue.

Une science qui n'existe à l'état de science que parce qu'elle existe à l'état de langue bien faite, quel triomphe pour toutes les philosophies nominalistes ! Mais, que l'on ne s'y trompe pas : la revanche de l'idée n'en sera que plus éclatante. Car (et c'est en ceci que pèche la comparaison faite plus haut) il n'en est pas de l'algèbre comme de ces notations chimiques qui ne rendent que ce qu'on y a mis avec préméditation. Tout au contraire il n'y a rien de plus épineux pour l'algébriste que d'accepter, puis de comprendre, puis d'expliquer aux autres les conséquences auxquelles la langue de l'algèbre le conduit malgré lui et comme de surprise en surprise : cette langue qu'il ne façonne p^s à son gré, qui s'organise et se développe par sa vertu-propre, étant encore plus un champ de découvertes qu'un instrument de découvertes. Le choix des signes, la

ligui'e des Ciu-actères sont arbitraires sans doute, mais m; constituent pas l'essence de la langue, pas plus que la forme des chilVres ne fait la vertu de Faritlmiétique de position. Les signes du négatif et de V imaginaire sont choses de convention ou d'usage ; mais le négatif et l'imaginaii^e arrivent par la vertu de l'idée et le mouvement d'évolution qui lui est propre, en forçant la notation à s'y accommoder et l'esprit à la suivre, quoi qu'il lui en coûte. Le signe nous est indispensable pour fixer et contempler la vérité intelligible, qui pourtant subsiste indépendamment du signe, comme l'étoile télescopique existe indépendamment du télescope qui nous la rend visible.

Parmi les algébristes du seizième siècle, les uns, comme Viète, n'avaient pas de si hautes visées, d'autres, comme Cardan, y mêlaient trop de chimères. 11 s'en fallait encore de beaucoup que l'organisation de l'algèbre pût être considérée comme suffisamment arrêtée; mais le principe organique était trouvé ; et en fait de découvertes scientifiques les siècles suivants sont si riches qu'il est, pour ainsi dire, d'une bonne économie de mettre au compte du seizième siècle tout ce qu'à la rigueur on y peut mettre. — xVussi faudrait-il pouvoir donner au lecteur l'idée d'un autre progrès, faible en soi, mais important en ce qu'il s'agit des fondements de la science de la mécanique, et que de cette science devait sortir, dès le siècle suivant, fexpUcation des plus grands phénomènes de la nature. L'antiquité nous a transmis sous le nom d'Aristote un livre de Questions de mécanique, hien propre à montrer par quelle confusion de vérités entrevues et de fausses subtilités l'esprit humain peut passer quand il n'est pas contenu par la rigueur scientifique des méthodes. Ainsi le pseudo-Aristote entrevoit partout les principes de la composition et de la décomposition des mouvements, la raison de féquilibre du levier lorsque les poids sont en raison

inverse des bras de levier ; mais nulle part il ne les énonce nettement et toujours il les embrouille en y mêlant des explications ridicules ; comme lorsqu'il rattache les effets surprenants du levier à la nature du cercle qu'il qualifie de très-admirable (Ôau^aao-tùJTatcy), en ce que la description de cette ligne olïre la réunion de ce qu'il y a de plus contraire, un point immobile et un point en mouvement, à savoir les deux pointes du compas qui décrit le cercle. Lorsque, cent ans après le vrai Aristote, Archimède étudiait les mêmes questions en grand géomètre qu'il était, on doit bien penser qu'il ne se payait pas de raisonnements de cette force. Et comme il tenait, tout versé qu'il était lui-même dans la mécanique pratique, à ne pas gâter sa fine géométrie en y mêlant un ingrédient ta,nt soit peu grossier, il se contente de bien établir la loi de l'équilibre du levier dans le cas le plus simple, celui de deux poids qui tirent le levier dans des directions parallèles; après quoi il se hâte d'arriveï" à son véritable objet, la théorie des centres de gravité et la détermination des centres de gravité des figures géométriques, c'est-à-dire à des questions qui sont foncièrement du ressort de la pure géomértrid.

Supposez au contraire qu'Archimède eût pressenti qu'un jour l'explication des phénomènes célestes se ramènerait à des combinaisons entre des forces analogues aux poids, non plus astreintes à agir toutes suivant des directions parallèles, mais tirant ou poussant en sens divers les mêmes particules matérielles : il est clair qu'il aurait dû se proposer avant tout la question de savoir à quelles conditions des forces qui concourent ainsi se font équilibre ou, pour employer un terme plus général qui ne rappelle plus la balance ou le levier, se neutralisent mutuellement. Par cette manière d'aborder directement le problème fondamental de la statique, il aurait été amené à donner, au

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lieu «iiiii chapitre de statique, de vrais éléments de statique. La géométrie aurait pu y perdre provisoirement quelque chose : la physique mathématique aurait été fondée, ce (|ui avait tout autrement d'importance.

Eh hien ! en attendant de nouveaux Archimèdes, le seizième siècle s'est passé en tâtonnements pour entrer dans la voie qu'Archimède avait laissée de côté, et où il aurait mai'ché d'un pas bien plus sûr. D'abord il y avait lieu de remarquer que le levier, pourvu qu'il conserve une résistance suffisante, peut avoir n'importe quelle configurafion physique; qu'il peut être coudé, tordu, évidé, laminé,, sans que les conditions d'équilibre changent, tant que la perpendiculaire abaissée du centre de rotation sur la direction de la force conserve la même grandeur ; ce qui ramène l'équilibre d'un treuil, d'un engrenage à l'équihbre d'un levier proprement dit. On a trouvé cette idée lumineusement exposée avec beaucoup d'autres dans les manuscrits du grand peintre Léonard de Vinci, ce qui n'est pas une des moindres curiosités de l'histoire des sciences. Léonard distingue très-bien le bras de levier matériel ou réel d'avec le bras de levier virtuel ou. potentiel ^ lequel, conjointement avec l'intensité de la force, mesure ce qu'on appelle aujourd'hui le moment ou l'énergie avec laquelle la force tend à faire tourner le système matériel, l'équipage solide auquel elle est appliquée. Rien n'assujettit les forces dont les moments se neutralisent à agir comme les poids dans les directions parallèles; et si leurs directions se rencontrent, on peut les supposer appliquées toutes au point de rencontre : cas où il faut admettre qu'elles se combinent ou se composent en une force unique dont la direction va passer par le point fixe, et dont l'eiTet est détruit au moyen de la résistance de ce point. On était donc sur la voie du principe de la composition et de la décomposition des forces concourantes, fondement

rationnel de toute théorie d'équilibre, mais sans le tenir encore ; puisque vers la fin du siècle, et bien plus près de Galilée que de Léonard, le géomètre flamand Stevin se croyait encore obligé de recourir à des considérations trèsdétournées, et qui sentent plus le machiniste que le géomètre, pour trouver la condition d'équilibre d'un corps pesant, placé sur un plan inchné, et compléter ainsi ce qu'on appelle dans les éléments de statique la théorie des (( machines simples ». Évidemment l'esprit humain trouvait de grandes difficultés à passer de l'étude des organes mécaniques dans leurs espèces concrètes à ces principes de mécanique rationnelle d'où la physique de GaUlée et de Newton allait tantôt sortir. Quel contraste instructif entre les hésitations, les lenteurs de ces premiers pas, et la rapidité des progrès qui devaient suivre !

— Mais, dans riiistoire des sciences au seizième siècle, tout s'efface devant Téclat du nom de Copernic et l'importance de la révolution qu'il opère en astronomie.

Déjà les érudits du quinzième siècle avaient fait revivre le platonisme, et par le platonisme on remontait aux idées pythagoriciennes, on retrouvait Philolaûs et Aristarque de Samos, avec leurs hypothèses du mouvement de la terre. Un cardinal de fÉghse romaine, Nicolas de Cus ou de Cusa, que l'on cite toujours à cette occasion, avait exprimé en bons termes ces idées d'une philosophie excellente : que nous ne jugeons des repos et des mouvements qu'à la faveur de points de repère doués d'une fixité réelle ou supposée, absolue ou relative; que nous sommes naturellement portés à nous croire au centre des choses, quelque place que nous y occupions; que le monde a son centre partout et sa circonférence nulle part. Si justes que ces idées fussent, elles n'auraient pas suffi pour opérer une révolution dans la science : elles ne pouvaient servir qu'à confirmer une révolution amenée par un pro-

i^rôs scientilique, comme celui qui ^"accomplissait alors dans le nord de l'Europe où, après tant de pérégrinations, l'astronomie observatrice et calculatrice semblait en train de se fixer. Car, ainsi qu'on a déjà eu l'occasion de le dire au précédent chapitre, Copernic n'est point isolé, il tient à une école spécialement occupée du soin de perfectionner la théorie géométrique des mouvements célestes ; il continue les travaux de Peurbach et de MûUer de Kœniefsberg; il prépare ceux de Tycho et de Kepler qui livrera aux astronomes physiciens du dix-septième siècle cette théorie géométrique quasi achevée ; il est un des anneaux de la chaîne ; il vient comme tous les grands hommes pour cueillir le fruit qui n'est pas encore tout à fait mûr, sans quoi le fruit tomberait de lui-même, mais qui approche beaucoup de la maturité.

Il ne faut pas en effet se figurer que la grande difficulté pour les partisans de fhypothèse du mouvement de la terre fût de vaincre les préjugés des sens, des préjugés populaires, ni même de triompher de scrupules rehgieux : le principal obstacle venait de la science même et des données scientifiques. Archimède nous en fournit la preuve dans l'opuscule de ÏArénaire, déjà cité au livre précédent : car il ne daigne même pas faire allusion aux impressions des sens, aux préjugés populaires, et certes des croyances religieuses ne sont pas ce qui l'arrête; mais il saisit à merveille l'objection théorique qui l'empêche, pour son compte, d'adopter le sentiment des pythagoriciens. Il a beau atténuer démesurément la distance du soleil à la' terre, en supposant le diamètre du soleil égal seulement à trente fois le diamètre de la lune ; comment admettre que cette distance, qui reste encore si grande après l'atténuation, ne soit qu'un point insensible en comparaison de la distance des étoiles ! Non-seulement l'imagination succombe, mais même la raison fléchit devant ce

que le postulat a ^'excessif. Un jour devait venir, jour encore bien éloigné, où le progrès scientifique réclamerait des postulats immenses, excessifs, aussi bien sur l'article du temps que sur l'arlicle de l'espace, et où il faudrait que la raison fît une provision nouvelle d'intrépidité. .

Une suffit pas qu'une hypothèse ait plus de simphcité : car, combien de fois ne surprenons-nous pas la nature à suivre une marche qui ne. nous paraît pas la plus simple de toutes ! 11 faut que le perfectionnement successif de l'observation et des tables amène dans l'hypothèse contraire des complications croissantes, au point de montrer clairement qu'elle nous met hors de la bonne voie; et encore pouvait-on chercher à tout conciher, avec Tycho, en faisant du soleil le centre des mouvements planétaires, sauf à continuer d'assujettir le soleil à tourner autour de la terre. Contre l'hypothèse de Tycho en etlet, le perfectionnement des tables, les progrès de l'astronomie géométrique, en y comprenant même la découverte des lois de Kepler, ne fournissaient pas de preuve catégorique. Il fallait que l'observation télascopique établît l'analogie de constitution entre les planètes et la terre ; il fallait surtout que l'explication mécanique des mouvements célestes eût atteint sa merveiUeuse perfection, pour trancher scientifiquement la question entre Copernic et Tycho, et même entre Aristarque etPtolémée. Encore attachait-on un grand prix à tout ce qui semblait, comme la découverte du phénomène de l'aberration par Bradley, fournir une preuve plus directe ; et de nos jours nulle expérience scientifique n'a eu à bon droit plus de célébrité que celle de Foucault qui, par la déviation continue de l'indicateur de son pen- . dule, faisait tomber sous les sens la preuve la plus directe du mouvement de rotation de la terre : caria science n'est vraiment complète que quand elle a trouvé le secret de parler à toutes les facultés de l'homme, à ses sens comme à sa raison.

En un sens il était lieiireux qu'au lemps de Copernic son hypothèse fût encore sujette à des objections de Tordre purement scientifique, de manière que FEglise en laissât plus volontiers la discussion aux savants ; et de fait tes susceptibilités de forthodoxie ne se sont montrées que lor.-que la découverte des analogies physiques eut donné à la thèse copernicienne, dans le siècle suivant, un tout autre degré de vraisemblance, un tel degré même que les scrupules venaient trop tard.

Au point de vue de la logique supérieure, de la critique philosophique qui sonde les fondements de la connaissance, qui juge de la valeur représentative de nos idées, qui fait la part de la constitution du monde extérieur et la part de la configuration du miroir qui le réiléchit, la révolution opérée en astronomie par Copernic restera toujours l'exemple le plus net d'une grande victoire remportée par la raison sur les sens, sur l'imagination et sur les préjugés de toute sorte, la preuve décisive qu'une telle victoire est possible, et le meilleur type auquel on puisse comparer toutes les discussions critiques du même genre. Il était bien dans l'ordre que ce modèle fût fourni par la plus ancienne en date et la plus parfaite de toutes les sciences.

— En découvrant de nouveaux océans et de nouvelles terres, les grands navigateurs de la fin du quinzième siècle et leurs successeurs immédiats découvraient aussi de nouveaux cieux, des constellations nouvelles, dont la nomenclatuj'e prosaïque offre de bizarres contrastes avec celle qui perpétue encore le souvenir des vieilles fables helléniques. Pour ne parler ici que des découvertes en géographie, il est clair qu'à la différence de celles des siècles passés, elles ne se bornaient pas à étendre les connaissances géographiques ou à augmenter la. matière de la géographie, mais qu'elles la modifiaient dans sa forme ou dans sa constitution scientifique. Raisonner sur les anti-

])odes, entre philosophes ou tl^éologiens, c'est tout autre chose que de prendre bravement, capitaine et matelots, au nom de Sa Majesté GathoUque ou Très-Fidèle, possession de quelque îlot placé aux antipodes. Conclure de l'observation des éclipses de lune la rondeur de la terre, c'est user d'un argument valable pour des géomètres, mais qui ne dispense pas de faire le tour du monde pour en être encore plus sûr, ou autrement sûr. La preuve de fait, la confirmation expérimentale, voilà ce qui donne à toutes les branches des sciences naturelles, et même à la géométrie, le caractère de sciences positives, ce qui les met au-dessus ou en dehors de tout débat sophistique, de tout plaidoyer, de toute rhétorique. La science de la géographie ou de la cosmographie n'a acquis qu'au seizième siècle sa confirmation expérimentale ou positive. Magellan a travaillé pour le genre humain et non pas seulement pour Philippe II. La terre n'était avant lui que le séjour de l'homme : par le fait de sa circumnavigation, suivie de tant d'autres, l'homme a pris effectivement possession du globe terrestre ; et la nouveauté de l'idée répond à la nouveauté du fait.

Dans la physique proprement dite, le seizième siècle

n'est encore que la continuation du moyen âge : comparé au siècle suivant, son infériorité en ce genre est très-marquée, tandis que, dans l'ordre des sciences naturelles, il le surpasse en originalité inventive. Il faut presque arriver à la seconde moitié du dix-huitième sièclepour retrouver la trace lumineuse de quelques grandes idées, déjà saisies ou entendues par d'éminents naturalistes du seizième siècle, et comme obscurcies dans l'intervalle par l'éclat que jetaient tant de brillantes découvertes dans le domaine des mathéma tiques, de l'astronomie et de la physique. Les sciences na-' turelles n'avaient pourtant pas manqué de s'enrichir dans l'intervalle en observations et en descriptions de détail ; car nulle part il n'y a autant de faits de détail à observer et à

décrire, autant de molécules à déposer dans les mailles du réseau scientifique : mais ce n'est que parla vertu de l'idée que le réseau s'organise ou se métamorphose, et qu'à une transformation de la science correspond vraiment un progrès de l'esprit humain.

Rien n'était plus propre, à ce qu'il semble, que la découverte de mondes nouveaux, et par conséquent de flores et de faunes nouvelles, à imprimer à l'histoire naturelle descriptive un soudain et vif essor; et pourtant l'avancement à la faveur de ce surcroit de richesses appartient moins au siècle de la découverte qu'aux siècles postérieurs. Il faut déjà s'être familiarisé avec l'idée des classifications et des rapports naturels, pour que la découverte d'une plante, d'un animal aux formes étranges soit une occasion d'instruction encore plus que de surprise; et le vieux monde, dans son exiguïté relative, ne manquait pas d'objets d'étude assez nombreux, assez variés pour satisfaire longtemps aux besoins du progrès scientifique Une autre découverte récente, celle de l'art de la gravure, a bien plus directement servi aux progrès de l'histoire naturelle dans le cours du seizième siècle. Le dessin est pour le naturaliste ce que le calcul numérique est pour l'astronome, un instrument de précision, et grâce à la gravure, il devenait de plus un moyen de difTusion.

Toutefois, pour apprécier le mouvement des sciences naturelles au seizième siècle, il faut tenir encore plus de compte du travail intérieur des esprits que d'une abondance imprévue dans les sources extérieures d'information, ou que des procédés techniques récemment acquis. Quand on voit des artistes comme Léonard de Vinci et Bernard de Palissy reprendre en géologie, en paléontologie, la trace d'idées abandonnées depuis les philosophes de l'école ionienne, c'est-à-dire depuis deux mille ans^ et auxquelles le public savant n'accordera que deux siècles plus tard une

attention efficace ; quand on voit des théologiens comme Servet et Sarpi (fort peu orthodoxes, il est vrai) faire des découvertes en anatomie et en physiologie, deviner, ou peu s'en faut, la circulation du sang, il est clair qu'on a affaire à un siècle où la fermentation est générale, où les plus puissants esprits, dans l'ardente et audacieuse curiosité qui les anime, se prennent à tout, cherchent partout les veines fécondes, sans se laisser captiver par la tradition. Après ce premi(îr élan la discipline reviendra, les travailleurs se classeront, les questions plus hardies ou moins mûres seront ajournées, le génie individuel anticipera moins volontiers sur la marche d'ensemhle des idées et des travaux; il se portera de préférence là où il y a actuellement plus de chances d'obtenir la gloire et moins de chances de se compromettre. En conséquence, si la science positive continue de cheminer doucement, même dans les directions où le génie d'invention se montre peu, il y aura dans la philosophie des sciences naturelles une sorte d'éclipsé entre le seizième siècle et le dix-huitième. L'universalité est le caractère saillant des grands naturalistes comme des grands artistes du XVP siècle. Nonseulement ils embrassent dans leurs recherches toutes les branches de l'histoire naturelle, ainsi que Linnée le fera plus tard, mais ce champ si vaste np leur suffit pas, quoiqu'ils l'explorent de manière à n'en pouvoir méconnaître l'immensité. Ainsi Conrad Gesner ne se contente pas de décrire et de dessiner animaux, plantes, fossiles," d'éditer et de traduire les anciens ; il étudie les langues en polyglotte, au point de vue comparatif de la linguistique moderne, comme s'il pressentait les analogies d'après lesquelles on rattachera, si longtemps après lui, l'étude desi langues à l'étude des formes organiques. On le regarde comme le fondateur des genres en histoire naturelle, non; en ce sens qu'il aurait imaginé la nomenclature ingénieuse!

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par laquelle on désigne aujourd'hui les espèces, en associant au nom du genre une épithète spécilique, mais en ce sens qu'il aurait bien reconnu en botanique la subordina^ tion des caractères distinctifs de l'espèce aux caractères [>lus importants constitutifs du genre : ceux-là souvent plus apparents, ceux-ci toujours plus fixes et plus essentiels, et fournis en général chez les plantes par les organes de la reproduction, la tleur, le fruit et la graine. C'était mettre lin aux vains débats de la vieille ontologie, en se plaçant sur le terrain de la science. C'était montrer aux uns que le groupement des espèces en genres n'est pas une conception artificielle ou arbitraire de l'esprit, et aux autres quil ne s'agit pas d'une communication ou d'une superposition de substances, mais d'une subordination de caractères : les plus fondamentaux, c'est-à-dire ceux qui ont le plus de valeur selon la raison et selon la science, étant justement ceux qui tombent le moins immédiatement sous nos sens dans l'observation de l'individu. Afalheureu- ■ment Gesner avait commencé ses travaux en histoire naturelle par la zoologie, au lieu de commencer par la botanique, et l'histoire des sciences nous montre que l'étude du règne végétal est plus propre que celle du règne animal à suggérer les innovations capitales en fait de systèmes et de méthodes de classification, tandis qu'au rebours Tanatomie et la physiologie animales ont toujours l'avance sur l'anatomie et la physiologie végétales. L'histoire des animaux, de Gesner, a paru de son vivant, et ses écrits sur la botanique, auxquels une mort prématurée l'a empêché de mettre la dernière main, après avoir été publiés seulement par extraits, n'ont été plus complètement édités que vers le milieu du dix-huitième siècle.

Plus particulièrement versé dans toutes les spéculations de la philosophie et habile anatomiste pour son temps, Césalpin s'est élevé, toujours à propos de la botanique,

à des idées encore plus générales, au point d'être regardé par Linnée comme le grand ancêtre des classificateurs, comme le vrai fondateur de la botanique systématique. Ce qu'il a en vue, c'est moins la constitution du genre que l'établissement des catégories supérieures au genre, et le squelette ou la charpente générale où se fait plus fréquemment sentir le besoin de ligaments artificiels, pour suppléer à Finsuffisance ou même à Tabsence de liens naturels. D'une part il saisit nettement l'avantage que doivent offrir, dans un système général de classification, les caractères précis qui se tirent du nombre, de la disposition et de la forme des organes similaires; d'autre part il insiste sur le choix des caractères les plus propres à représenter l'ensemble des affinités naturelles, à rapprocher les groupes qu'une parenté naturelle associe visiblement ou qui forment, comme nous dirions aujourd'hui, des familles naturelles. Quoique si formellement exprimées, les idées de Césalpin n'ont pas eu plus de suite immédiate que celles de Gesner : tant l'idée pure a de peine à percer et à faire son chemin.

Dans des choses qui comportent un progrès plus sensible, le siècle marchait etïectivement plus vite. Des jardins botaniques étaient créés. L'anatomie humaine, surmontant tout préjugé religieux ou tout dégoût naturel, devenait l'objet d'études régulières; et les découvertes de Vésale, de Fallope, d'Eustache signalaient ces débuts dans une carrière où il y a toujours de nouveaux détails à observer, et où chaque détail peut avoir du prix en vue du genre d'applications qui nous intéresse le plus. Aussi la médecine se ressentait-elle, en bien et en mal, de ce mouvement général des esprits : elle avait des charlatans comme Paracelse et des opérateurs comme Ambroise Paré ; en toutes choses on sortait de la routine et du commun.

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