‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 19 sur 78 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

nu SEIZIÈME SIÈCLE, r.ONSIDÉRJ': DANS SES TENDANCES

pniLOsoPHiguES et juridiques.

Si nous nous proposions d'esquisser, même ù grands traits, niie histoire de la philosopliie, il faudrait bien aborder ici les philosophes de la Renaissance, leurs écrits et leurs systèmes : mais une philosophie qui n'avance pas. de la manière dont une philosophie peut avancer, reste étrangère à l'ordre de considérations qui nous occupe ; et le seizième siècle ou, pour embrasser le mouvement de renaissance tout entier, les quinzième et seizième siècles n'ont pas laissé dans l'histoire spéciale de la pliilosophie des traces assez profondes pour mériter, de ce chef, une place considérable dans l'histoire générale de l'esprit humain. Des savants commxe Cardan et Césalpin, dont l'un ne peut manquer d'être cité à propos de l'algèbre, dont l'autre a reçu les hommages des plus grands naturalistes modernes, et qui se sont tant occupés de philosophie, se perdent pour nous, comme philosophes, dans la foule de ces esprits qui ont infructueusement dépensé leurs forces ; à ce point qu'on ne lit plus leurs ouvrages, que leurs noms sont cités plutôt que leurs idées, et qu'il serait diflicile de dire en quoi la suppression complète de leurs travaux aurait nui à

l'enfantement de tous les grands esprits, à l'éclosion de tous les grands systèmes qu'ont produits les âges suivants. Ramus, Giordano Bruno doivent à leurs aventures et surtout à leur fin tragique, bien plus qu'à leurs livres, la célébrité qui leur reste. « Le seizième siècle tout entier, dit M. Cousin, n'a pas produit un seul grand homme en philosophie, un vrai penseur, un philosophe original. Toute l'utilité, toute la mission de ce siècle n'a guère été que d'effacer, de détruire le moyen âge sous l'imitation artificielle de l'antique... On peut dire que la scolastique est née à Paris et qu'elle y est morte : un rayon dérobé à l'antiquité (la fameuse phrase de Porphyre dans Vintroduction à /'Organon d'Aristote) la produisit, l'antiquité tout entière l'étouffa... Les philosophes de la Renaissance n'ont fait qu'effacer le moyen âge sous l'imitation artificielle des anciens jusqu'à ce qu'enfin, au dix-septième siècle, un homme d'un génie assurément très- cultivé, mais sans aucune érudition, enfante la philosophie moderne avec ses immenses destinées (1). ))

C'est qu'en effet le seizième siècle ne peut, en philosophie pure, que prolonger un mouvement épuisé, celui de la scolastique du moyen âge, ou reprendre les vieux errements des philosophies alexandrines, averrhoïstes, mystiques, qui déjà en divers sens ont tant égaré l'esprit humain. 11 était bon qu'on tentât de secouer le joug d'Aristote et surtout celui de ses commentateurs arabes ou chrétiens; il était bon surtout qu'on essayât de dégager de la rouille des âges barbares les grandes figures antiques de Platon et d'Aristote, mais dans l'intérêt de l'histoire et de l'art

('I) Introduction aux Œuvres d'Abèlard; passages déjà cités h propos par M. Ferrari, dans son Essai sur k principe et les limites de la philosophie de l'histoire .

plutôt que dans un but de progrès effectif; et, si Ton descendait à leurs successeurs, il ne pouvait y avoir aucun profit à emprunter aux époques de décadence des modèles de renaissance. La philosophie, quoi qu en disent ceux qui se croient» ses plus purs adeptes, ne peut rien tirer de neuf et de vraiment original de son propre fonds. Pour le genre de progrès que comportent des questions éternellement pendantes, il faut que l'esprit humain dont elle sonde les facultés, dont elle inventorie et pèse les richesses acquises , ait effectivement acquis de nouvelles richesses au point de faire sentir la nécessité d'un bilan nouveau. Il faut que l'esprit humain^ pour disposer effectivement de nouveaux objets de comparaison et d'étude, ait assez changé de pli et d'habitudes, ait assez développé par l'exercice quelques-unes de ses facultés, fût-ce aux dépens des autres. Autrement il tournera toujours dans le même cercle, ou bien le cocon qu'il filera ne servira qu'à le mieux emmaillotter. Or, le progrès des sciences dans le cours du seizième siècle était encore trop peu marqué pour réagir d'une manière sensible sur les données de la spéculation philosophique ; tellement qu'à défaut de la science réelle on faisait appel à la science occulte, à la science imaginaire des astrologues et des alchimistes, qui n'ont jamais été plus en crédit qu'au seizième siècle, aussi bien chez les philosophes que chez les princes. Il fallait attendre le siècle suivant, également r-rand dans les sciences et dans la philosophie, grand dans la philosophie à la faveur surtout d'une forte nourriture scientifique, grand dans les sciences par la vertu même de la science, de ses lois, de ses méthodes, et indépendanunent du profit que la philosophie en devait retirer. Quand plus tard les philosophes ■ recommenceront à vouloir vivre sur leur propre fonds, ils s'empêtreront de nouveau dans les voies où toute Vérudition du monde n'erapèche pas de tourner sans avancer,

jusqu'à ce que revienne le jour d'un de ces rapprochements sans lesquels on espérerait vainement un retour de fécondité.

— Prenons un exemple propre à justifier ces observations. Parmi les écoles philosophiques nées dans le moyen âge et qui figuraient encore au seizième siècle, l'une des plus capables de piquer la curiosité parce qu'elle poussait plus loin ses hardiesses hétérodoxes, est l'école averrhoiste de Padoue. Pour toutes sortes de raisons' il appartenait alors à l'Italie de donner l'exemple des hardiesses de ce genre. L'idée caractéristique de l'averrhoïsme, c'est, comme on sait, l'idée d'un intellect actif, universel, qui se perpétue et subsiste dans la totalité du genre humain, dans l'humanité collective, sorte de flamme qui ne s'éteint jamais et dont chaque homme, dans le cours de son existence individuelle et périssable, subit passagèrement l'illumination, ou plutôt à laquelle s'allume, pour briller en se consumant, le flambeau de son intelligence personnelle. Nous tâchons de traduire en langage humain, intelligible à notre époque, des formules qui seraient rebutantes ou même qui paraîtraient vides de sens, dans leur dureté et leur sécheresse scolastiques. Or, que faudrait-il, dans l'état de nos connaissances, pour que cette idée Caractéristique devînt, je ne dirai pas absolument vraie , ni même suffisamment vraisemblable, mais du moins soutenable et susceptible d'être employée dans la construction d'un système par ceux qui aiment les systèmes? Il n'y aurait qu'un mot à changer ; il suffirait de remplacer par la vie de l'humanité, l'intellect, ou l'esprit, ou la raison^ ou fàme de rhumanité, que d'ailleurs Averrhoës et ses disciples ne confondaient pas avec l'âme du monde ou avec la raison divine. Car la science actuelle ne peut méconnaître dans le végétal et dans les animaux d'organisation inférieure une vie commune, un principe commun do

coordination et d'harmonie fonctionnelle, qui ne prive pas chaque partie, chaque organe, chaque scion, chaque bourgeon de sa vie distincte, au point qu'il peut y avoir dans certaines circonstances séparation matérielle. Qu im-» porte que le bourgeon se développe sur le tronc même de l'arbre où il a pris naissance, ou greffé sur une souche étrangère, ou directement nourri par ses propres racines après sa transplantation dans une terre lointaine ? Toutes les boutures prises sur le même peuplier ne donnent-elles pas en un sens, le plus apparent et le plus vulgaire, autant d'individus ou de peupliers distincts ; et dans un sens plus profond, plus vrai scientifiquement, ne sont-elles pas seulement autant de parties du même individu, du môme peuplier, dont elles retiennent jusqu'aux caractères accidentels et individuels, quoique l'industrie de l'homme, en troublant les conditions habituelles de leur développement, les ait condamnées à vivre à de grandes distances les unes des autres? Pourquoi certaines dissemblances dans le mode de propagation changeraient-elles fondamentalement cette notion d'une vie commune que la science nous impose, concurremment avec celle d'une vitalité locale ou particulière? Voilà deux organes, mâle et femelle, renfermés dans la même enveloppe florale ; d'autres fois la même plante les offrira séparés, ayant chacun son enveloppe propre; d'autres fois les plantes mêmes qui les portent auront une existence distincte : est-ce que ces particula rites secondaires ou même purement accidentelles, comme le montre l'observation scientifique, peuvent constituer ou détruire la vie commune, le principe d'unité ou de coordination organique. 11 faudra donc conclure de même au sujet de la séparation des sexes chez les animaux supérieurs et de tout ce qui en est la conséquence. Il faudra porter le même jugement à propos de la diversité des conformations et des rôles dans la fourmiUère, sorte d'or-

ganisme où ia moLilité propre des organes en vertu d'un instinct particulier ne les empêche pas d'avoir chacun sa fonction spéciale et de concourir à un but commun. On le voit, ce qu'on entend de nos jours par théories humanitaires n'est à certains égards qu'une reprise de l'averrhoïsme, mais reprise qui ne peut avoir son originalité et son utilité qu'à deux conditions : l'une de trouver quelque appui dans les données scientifiques, l'autre d'offrir quelque application à l'évolution progressive des sociétés humaines, telle que nous la comprenons ou croyons la comprendre aujourd'hui. Or il n'y avait, dans les notions que l'on possédait au seizième siècle en histoire naturelle, ainsi que dans l'idée qu'on se faisait alors de la structure des sociétés, rien qui satisfît à l'une ou à l'autre de ces conditions, rien qui donnât à une reprise ou à une continuation de l'averrhoïsme le sens plausible que l'on vient d'indiquer; et dans le cercle où l'enfermait la creuse ontologie péripatéticienne, il n'aboutissait et ne pouvait aboutir qu'à des subtilités verbales, sans issue comme sans portée réelle.

Parmi les opinions philosophiques de Giordano Bruno, aussi audacieusement hétérodoxes que celles des averrhoïstes, quoique d'une autre manière, la plus remarquable ou plutôt la seule remarquable aujourd'hui est la croyance à l'infinité du monde ou à la multitude infinie des mondes. Lorsque l'hypothèse de Copernic faisait encore assez peu de sensation pour que l'Église ne s'arrêtât point à la censurer, et quand des astronomes de profession la rejetaient, autant par circonspection scientifique que par scrupule rehgieux, l'esprit aident du philosophe s'en enthousiasmait et tout d'abord lui donnait une extension, une portée que ni Copernic, ni aiicun astronome n'auraient songé à lui donner. L'idée serait venue à point, après les découvertes dues au télescope d'Herschel : elle avait le tort de venir deux cents ans trop tôt, avant même que

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Galilée ne se fût servi de sa lunette pour jusliiier des conclusions bien moins ambitieuses et que la foi. sinon la science, trouvait encore imprudentes.

— On pourrait faire des remarques analogues à propos des innovations de Ramus dans renseignement de Ja logique. Ramus était aussi un savant universel pour son temps, non pas un savant prodige comme Pic de la Mirandole, mais une intelligence moyenne, capable d'appliquer à toutes choses une critique .sensée plutôt que profonde. Il réformait l'alphabet et la grammaire, ce qui ne l'empêchait pas d'enseigner les mathématiques au Collège de France^ le tout sans être un Viète ou un Ampère. Une s'attaquait pas aux grands proljlèmes de la logique supérieure, à ceux qui portent sur la critique de l'entendement et du raisonnement humain, se contentant de considérer la logique élémentaire au point de vue pratique de l'éducation et de la conduite de Tespril, de l'art de trouver et de disposer les preuves. 11 était choqué de voir le peu de profit que la jeunesse tirait à ce point de vue de l'enseignement des écoles, et l'inutilité du bagage dont on la chargeait. Il voulait un enseignement logique moins systématique, moins artificiel, moins subtil et plus conforme au sens commun. C'est aussi ce que voulaient, un siècle plus tard, les auteurs jansénistes de Y Art de penser, qui lui empruntaient même sa division de la logique en quatre parties, sous les rubriques idée, jugemeni, raisonnement, méthode. Mais considérez avec quel avantage relatif, dans la société de Pascal, après Galilée et Descartes, les écrivains de Port-Royal abordaient cette réforme dirigée contre l'autorité d'Aristote et contre l'enseignement officiel. Ramus manquait de ces exemples topiques, frappants, irrécusables, que le progrès des sciences pouvait seul fournir aux logiciens en robe ou contre les logiciens en robe ; et apparemment il n'avait , pas^ comme plui? tard Bacon, la puissance d'intuition ni

par suite la vigueur d'expression qui y suppléent en partie. Cependant ses idées n'ont pas été sans trouver dès l'origine des adhérents et sans pénétrer jusqu'à un certain point dans l'enseignement, en France et ailleurs.

Outre la raison tirée de l'imperfection des sciences, il y en avait une autre pour que le seizième siècle fût moins propre à de fécondes innovations en philosophie : c'est qu'il portait en d'autres matières un esprit d'innovation plus hardi. Pour la plupart des esprits, c'eût été trop d'un seul coup que de se révolter à la fois contre le pape et contre Aristote ; etles conservateurs en théologie devaient encore moins volontiers se porter novateurs en philosophie. Lorsque l'on réclamait de tous côtés des colloques, des controverses, c'était bien le moins qu'on restât d'accord sur le choix des armes et sur les règles du tournoi. Aussi voyons-nous le platonisme, si en vogue au quinzième siècle, dans toute l'ardeur de la Renaissance, parmi les beaux esprits de la cour des premiers Médicis, perdre de son crédit à l'apparition de Luther, et les luthériens euxmêmes, sous la conduite du prudent Mélanchton, garder généralement, aussi bien que les théologiens de l'Église romaine, l'appareil du péripatétisme que Luther personnellement ne goûtait guère. Du reste il ne faut pas s'y tromper : la forme plutôt que le fond de la scolastique du moyen âge est ce qui a survécu pendant trois siècles encore au moyen âge, dans les universités et dans les collèges. On avait heureusement perdu de vue ces entités toutes verbales, ces abstractions quintessenciées, celte sorte de chimie ontologique où le moyen âge avait pris tant de goût; et si l'on pouvait toujours reprocher sa stérilité à la scolastique ainsi adoucie et Immanisée, du moins elle avait cessé d'être un jargon obscur et même inintelligible pour d'autres que des initiés. Le* beaux esprits, les savants^ les philosophes en renom se moquaient fort

de cette philosophie de collège : mais d'honnêtes professeurs trouvaient moyen d'y infiltrer selon les temps un peu de cartésianisme, un peu de leibnitzianisme, et même un peu de condillacisme, à travers les syllogismes en forme et les objections numérotées. L'ontologie était devenue simplement une méthode de classification, et au fond elle n'y avait pas perdu.

Si le seizième siècle n'a point laissé de traces profondes dans l'histoire de la philosophie, il prend sa revanche dans ce que l'on peut appeler la littérature philosophique, et de ce chef il ouvre effectivement une ère nouvelle. La philosophie est le centre où tout converge, le nœua qui relie l'étude du monde et celle de Thomme, les sciences et la littérature ; et selon qu'elle pénètre plus avant dans le domaine des scieuces ou dans celui des lettres, elle devient la philosophie des sciences ou la littérature philosophique. Nous reviendrons sur ce sujet, quand nous en serons à l'époque de la grande puissance de la littérature philosophique sur la société. Déjà le seizième siècle offre ceci de particulier, que les grands prosateurs (ceux du moins qu'on lit encore), Machiavel, Morus, Erasme, Rabelais, Montaigne, se rangent, par le ton général de leurs écrits, dans ce que nous appelons la littérature philosophique. Il faut y joindre le Plutarqve d'Amyot, écrivain d'une époque de décadence et de compilation, devenu, grâce à son traducteur, une sorte d'auteur original et l'éducateur d'une longue suite de nouvelles générations. 11 va sans dire que nous n'entendons pas entrer ici dans l'appréciation du mérite des œuvres et de leurs taches ; cela a été fait tant de fois ! Le seul point qui importe ici est de constater l'apparition d'une nouvelle manière de philosopher, d'un esprit philosophique nouveau qui se pique de mondanité, qui passe en revue et ne se fait faute de ridiculiser

tous les philosophes et tous les systèmes. Cette critique railleuse et parfois grossière, placée tout d'abord à côte du respect superstitieux des lettrés de profession pour l'antiquité; annonce bien que l'esprit humain tend de toutes manières à s'émanciper, à se singulariser ; qu'il s'engage dans des voies nouvelles, et que la restauration de l'antiquité ne sera pas la reprise des errements de l'antiquité. Le siècle suivant verra recommencer en philosophie les essais de grandes constructions, et le scepticisme moqueur y perdra de son crédit, mais pour quelque temps seulement. Comme âge de littérature philosophique, le seizième siècle a plus de ressemblance avec le dix-huitième. On a comparé Erasme à Voltaire pour sa verve railleuse, pour sa royauté littéraire, comme pour les traits de sa physionomie que nous a transmis le pinceau de Holbein : la ressemblance serait plus grande encore si Voltaire avait été appelé à juger dans sa correspondance les hommes et les choses de la Révolution française, comme Erasme a été appelé à juger les théologiens novateurs ses contemporains et les suites de leurs entreprises. D'ailleurs rien n'est plus opposé aux prudents ménagements d'Erasme que la fougue de Voltaire et le plaisir qu'il trouve dans son rôle de chef de parti.

Nous venons de citer Machiavel et Morus ; le nom de Montaigne est inséparable de celui de la Boëtie : c'est assez dire que le seizième siècle n'est point resté étranger à la philosophie politique. Le titre du roman politique de Morus, VUtopie, est devenu l'étiquelte d'un genre ; par une destinée plus fâcheuse, le nom du grand Florentin a fourni' à la langue des mots nouveaux qui rappellent non son génie^ mais l'immoralité systématique de quelques-unes deses maximes. Tout fraîchement imbu de ses auteurs grecs] et romains, la Boëtie nous a laissé une déclamation contre la tyrannie, œuvre de jeunesse que Saint- Just bien plus

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tard aurait pu signer et qui, par cette raison même, n'est plus guère de nature à faire impression sur nous. Un esprit autrement mùi-, et à qui les grandes affaires publiques n'étaient point étrangères, le légiste Bodin a pu, dans sa République, joindre aux remarques des anciens assez de vues nouvelles pour être regardé comme le précurseur de ^[ontesquieu. Enfin, au milieu des persécutions religieuses et des révoltes dont la religion était la cause ou le prétexte, huguenots et ligueurs, prédicants et jésuites étaient amenés à sonder les mystères de la politique, à assigner des bornes au pouvoir souverain, à agiter la redoutable casuistique de l'insurrection et de la révolte. Le dix-seplième siècle devait reprendre les mêmes questions qui sont de tous les siècles en vue de fournir à la raison les meilleurs arguments pour se renibe compte de la légitimité de l'ordre établi, et le dix- huitième siècle dans un but opposé de destruction et d'innovation. 11 convient de rattacher la discussion de pareilles doctrines à la date où ces doctrines deviennent des faits historiques et exercent sur le cours des événements une influence décisive.

C'est pourtant le cas de dire ici quelques mots d'une école de philosophie pohtique, propre au seizième siècle, propre à l'Italie, et singulièrement remarquable par la manière dont elle porte le cachet des temps et des lieux. Les Italiens du seizième siècle se trouvaient dans des conditions particuhères, très-propres à leur donner de bonne heure, nous dirions volontiers de trop bonne heure, le goût de ce que nous appelons aujourd'hui la philosophie de l'histoire. Ils avaient vu s'accomplir le cycle de leurs révolutions politiques ; l'histoire de leurs républiques et de leurs tyrannies, cette histoire qui venait de se clore ou qui allait se clore, rappelait d'une manière frappante l'histoire des répubhques et des tyran-

nies de la classique antiquité. La grande figure de Rome, bien faite pour leur imposer plus encore qu'aux natifs des autres contrées de l'Europe, planait sur le tout et reliait tout, ou du moins fournissait pour tout les types le plus vigoureusement expressifs. Ces mêmes Italiens si bien placés pour juger des causes qui avaient amené la décadence de la papauté et trop portés, quand la foi leur manquait, à juger le mal irrémédiable, à désespérer d'une réforme, se trouvaient amenés à faire en religion des rapprochements et des assimilations du même genre que celles qui leur étaient suggérées par l'étude des révolutions politiques. De là une disposition à faire une sorte d'anatoinie comparée de l'histoire, comme si le laps du temps n'avait d'autre effet que de ramener la répétition des mêmes phases, ou de phases qui ne diffèrent de leurs analogues que par des détails fortuits et insignifiants, sans aucune relation à un plan d'ensemble ou à un mouvement général de progrès. Ainsi, c'est le hasard ou, si ce n'est le hasard, c'est une mystérieuse influence des sphères célestes qui préside à la formation des empires et des religions, qui suscite les hommes extraordinaires et leur donne sur le vulgaire l'ascendant nécessaire à l'accomplissement de leur œuvre de création : après quoi les institutions qu'ils ont fondées obéissent à la loi générale de progrès et de décadence, tant dans l'ordre politique que dans l'ordre religieux, jusqu'à ce que toute vertu et toute foi aient disparu , jusqu'à ce que le désordre et, la corruption soient à leur comble et qu'il en sorte, sous une influence propice, un ordre nouveau et une foi nouvelle. Au fond, c'est le système des cycles bouddhiques, émondé de ses hyperboles gigantesques et accommodé à l'européenne ; donné comme le résultat d'une expérience que l'antiquité classique, quoique supérieure par d'autres côtés, n'avait pas

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encore, et que le monde a acquise en vieillissant davantage ; relevé, quoique sans nécessité absolue, par cette pointe d'astrologie pour laquelle le seizième siècle avait tant de goût, pour les raisons que nous avons dites. Tel est, sauf les nuances de hardiesse et d'hétérodoxie, le système de Pomponace, de Machiavel, et un peu plus tard de Cardan, de Campanella, de Vanini. Tel est aussi (à l'astrologie près, alors passée de mode) le fond du système professé deux siècles plus tard par Vico. Comme le remarque fort justement un écrivain de nos jours, M. Ferrai'i, que sa qualité d'Italien rend bon juge en ces matières*, 'Vico appartient plutôt au seizième qu'au dix-huitième siècle ; il est de l'école foncièrement italienne, de la grande école de la Renaissance. A l'instar de ses célèbres devanciers, il a toujours les yeux fixés sur la Rome de l'antiquité, et la civilisation de l'Europe moderne, les élucubrations des modernes philosophes d'audelà des monts ne l'occupent guère : aussi l'Europe du dix-huitième siècle ne fait-elle nulle attention à un philoso* phe qui s'est à ce point trompé d'époque ; il faut attendre qu'un autre courant d'idées vienne^ au moins pour un temps, le mettre en lumière.

— Quelque opinion que l'on ait de la valeur des travaux du seizième siècle en philosophie politique, on ne peut lui contester d'avoir brillé dans la jurisprudence civile, d'avoir mérité qu'on le regardât comme l'âge d'or ou l'âge classique des jurisconsultes: et c'est ici le lieu d'examiner ce qui lui a valu cette recommandation éminente.

Si les Romains n'ont été dans la philosophie, dans la littérature et dans l'art proprement dit que les copistes des Grecs, ils ont été des artistes vraiment originaux et même incomparables dans la jurisprudence civile. Et (chose singulière!) ils n'ont atteint la perfection et comme l'idéal du genre qu'à une époque où la philosophie, la littérature.

les arts proprement dits étaient déjà en décadence, vers l'âge des Antonins. Au temps de Cicéron les jurisconsultes étaient en grand crédit, et quelques-uns des plus éminents étaient des hommes nouveaux que leur réputation de doctrine, comme cela se voit encore de nos jours en Angleterre, élevait au rang de personnages politiques : mais alors le droit civil romain, semblable aussi en cela au droit anglais, gardait encore fortement la saveur du terroir, l'empreinte des vieilles traditions indigènes et le culte des formalités; l'esprit sacerdotal et patricien y souf- * liait toujours. Les Romains restaient attachés à leur droit civil en raison même des singularités qu'il offrait, choquantes pour des étrangers, et qui leur semblaient être autant de garanties de leur constitution politique. Ou plutôt, le même respect des vieux usages qui avait tant contribué à la vigueur de leur organisation poh tique, maintenait dans l'ordre civil la rigidité primitive du droit, lors même que l'application en était tempérée par le magistrat chargé de présider à l'administration de la justice, en l'accommodant à l'état présent des mœurs et des relations sociales. Cependant, après la consolidation du régime impérial et lorsque les institutions républicaines n'étaient plus qu'un souvenir, de grands jurisconsultes parurent, qui pour la plupart étaient aussi des philosophes à la manière du temps, et qui se proposèrent un tout autre but, celui de rationaliser le droit civil autant que possible, en tirant des règles immuables de l'équité naturelle, ou des règles alors communément formulées par le législateur en termes très -simples, toutes les conséquences logiques qu'elles renfermaient et dont les applications pouvaient se présenter dans l'innombrable variété des rapports sociaux. Il ne s'agissait pas, qu'on le remarque bien, de perfectionner la législation, mais de perfectionner la jurisprudence, chose bien différente : car, le législateur qui veut corriger

une faute de ses devanciers, ou ce que le changement des idées fait considérer comme une faute, court grand risque d'en commettre une autre qu'il faudra corriger plus tard, au lieu que Terreur de doctrine où chaque jurisconsulte en particulier est sujet à tomber, ne tient pas devant l'opinion commune des jurisconsultes qui bientôt se forme et pousse à un perfectionnement ultérieur du corps de doctrines.

Les jurisconsultes du siècle des Paul et des Ulpien étaient placés dans les conditions les plus favorables pour la construction d'une jurisprudence civile, selon la raison et la logique. Car, d'une part le goût inné de la gent romaine iç/ens togata) pour les déductions juridiques avait survécu à la liberté républicaine, et d'autre part les premiers Césars, dans leurs débauches si fameuses de tyrannie, n'avaient pas eu le goût de légiférer, de codifier, ni la manie d'innover dans le droit civil. Le droit du citoyen romain, en devenant peu à peu le droit commun de l'empire, avait perdu de ses aspérités, sans perdre le caractère de simplicité archaïque par lequel il se prétait, bien mieux qu'une législation comphquée ou un code détaillé, à la subtilité de l'analyse, à la poursuite des analogies et à l'enchaînement régulier des conséquences. C'est ainsi que le droit civil des grands jurisconsultes romains est devenu la raison écrite, pour toute la partie du droit civil qui se fonde sur les" principes immuables de l'équité ou de la morale universelle, et qu en ce qui concerne les choses variables avec l'état des mœurs et de la civilisation, il est resté un modèle classique de jurisprudence, un type canonique que ne peuvent se dispenser d'étudier ceux mêmes qui ont à commenter et à appliquer un droit fondé sur des principes tout différents ou portant sur des objets d'une tout autre nature. En cela aussi la forme ou l'esprit l'emportent sur le corps ou sur la matière.

Plus tard, quand Rome eut cessé d'être le siège de l'em-

pire et qu'une religion nouvelle eut fait de plus en plus perdre de vue les sources romaines, lorsque les empereurs furent devenus moins tyrans et plus despotes, le goût de légiférer^ de codifier s'empara d'eux. Avec la facilité qui est l'attribut du pouvoir absolu ils abolii'ent, non sans apparence de raison, les derniers vestiges d'mstitutions surannées, tout ce qui sentait le plus la singularité romaine, et, selon nos idées modernes, ils améliorèrent en beaucoup de points la législation civile. Mais le bel âge de la jurisprudence était passé, et ces innovations mêmes en auraient amené la décadence, si elle n'avait tenu à des causes plus générales. Le procédé de codification employé par les despotes byzantins ou par leurs metteurs en œuvre était déjà en soi un symptôme de décadence. On s'épargnait les frais de composition ou de refonte ; on cousait les constitutions des empereurs, les fragments des anciens jurisconsultes, en y faisant des suppressions, des coupures, des changements souvent maladroits, et propres en tout cas a faire perdre de vue l'enchaînement logique des idées aussi bien que les sources et le développement historique du droit. Ainsi mutilés et défigurés dans la compilation des Pandectes, les fragments des grands jurisconsultes romains avaient traversé le moyen âge et étaient devenus la base de l'enseignement universitaire du droit civil ; mais il n'appartenait pas aux docteurs du moyen âge d'aborder une tâche aussi difficile que celle de restituer une œuvre de science et d'art avec des débris frustes et dispersés. La restitution de l'antiquité en cette partie revenait naturellement à une époque de renaissance et de restitution en toutes choses; et les grands jurisconsultes du seizième siècle, Cujas en tête, s'en sont chargés. Cujas a été le maître de l'école historique en jurisprudence, de celle qui considère le droit comme étant, ainsi que la langue, une production vivante du génie des peupleS;, qu'on ne peut

bien étudier et bien comprendre qu'à condition de la -uivre historiquement dans ses continuelles évolutions. Lès deux siècles suivants, malgré leurs contrastes à d'autres égards, ont été d'accord pour réagir sur ce point contre l'école de Cujas. On s'est moins occupé d'étudier le droit romain dans ses sources et dans son histoire que d'en perfectionner l'exposé théorique, en vue de Tapplication qu'on en peut faire à nos idées et à nos mœurs modernes . L'étude historique du droit civil n'a guère été remise en honneur que de nos jours, mais à une époque où elle ne pouvait plus avoir qu'un intérêt philosophique, "i une époque où le Bulletin des lois et les recueils d'arrêts supplantent Cujas et Ulpien sur les tablettes de toute bibliothèque qui n'est pas celle d'un professeur de droit. Voilà pourquoi il est exact de dire que, dans l'histoire de l'une des importantes facultés de l'esprit humain, le seizième siècle a été favorisé d'un genre de prééminence que les siècles à venir ne seront plus en mesure de lui contester.

— Voilà aussi pourquoi l'âge d'or des jurisconsultes est pareillement regardé comme le siècle des grands magistrats, comme l'âge d'or de la magistrature, en France surtout. La constitution de l'ordre judiciaire en France au seizième siècle se trouvait particulièrement appropriée à une interprétation du droit civil, grave, doctrinale, conséquente, dans le goût de celle des jurisconsultes romains de l'âge classique, plutôt que dans l'esprit formahste de l'école anglaise, qui par ce côté rappelle si bien l'esprit juridique de la Rome républicaine. On n'aurait pas trouvé au seizième siècle, ailleurs qu'en France et en Angleterre, des magistratures assez indépendantes pour donner à la jurisprudence civile (nous n'entendons parler que de celle-là) une certaine tournure libérale qui, malgré la diversité des principes et des moyens, tend au même

but, le maintien de la prééminence de la loi sur les caprices du pouvoir. La magistrature française n'a hérité des doctrines des jurisconsultes impériaux sur la majesté souveraine qu'en les tempérant ou pour mieux dire en les annulant en tout ce qui touche les litiges purement civils ; et si elle se montre gauche quand elle veut faire de la politique, si elle ne comprend pas aussi bien qu'un juge d'Angleterre les garanties essentielles des libertés publiques, elle n'en est que plus portée à défendre l'administration de la justice civile des invasions de la politique. Aune époque où la vénalité des charges n'a pas encore porté tous ses fruits, elle est déjà un corps de notables qui ont cessé de dépendre du bon plaisir du prince, sans être encore devenue une noblesse et sans en avoir pris le genre de vie. Tout près de la cour des Valois, elle donne l'exemple de l'austérité des études et de la gravité des mœurs. Par son influence la doctrine des auteurs passe à l'état de loi vivante, le droit romain des parlements devient une sorte de ce loi commune, » accommodée aux besoins de la société qu'elle doit régir ; pendant que les coutumes provinciales et féodales, rédigées, commentées à leur tour par d'habiles jurisconsultes nourris dans l'étude du droit romain, fournissent à l'esprit juridique un nouvel aliment. Toutes ces circonstances ne peuvent plus se reproduire : la civilisation est entrée dans des voies différentes, préférables à beaucoup d'égards et en tout cas inévitables. Lesmonceaux de lois et de règlements s'accumulent ; il y aura toujours des légistes et des gens d'affaires : le temps viendra peutêtre où il n'y aura plus de place pour la jurisprudence.

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