‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 22 sur 78 · DE LA RE.NA1SSANGE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DE LA RE.NA1SSANGE LITTÉRAIRE

mode (ne voyoïis-nous pas aujourd'hui la mode adopter également plusieurs styles, eu fait d'églises et de palais, comme en fait de meubles?), mais l'allure fantasque de la mode, par opposition aux transformations lentes, organiques et régulières du style et du goût. Or, il ne faut rien moins que le maintien d'une éducation littéraire d'après des types convenus, que leur antiquité place hors de toute comparaison, pour modérer l'ardeur d'innovation, en conservant à la littérature d'un peuple ses traits distinctifs et surtout cet air de dignité, partout incompatible avec l'absence de règle et de tradition. Du jour où le génie littéraire ne reconnaît plus de règles, où l'on admet par forme de passe-temps tous les genres et tous les goûts, il faut bien que la littérature, ceUe du moins qui court après la célébrité, la popularité et le débit, tombe dans le domaine de la mode. Sous ce régime, les lettrés pourront bien voir croître encore leur importance personnelle, leurs gains et leurs récompenses de toutes sortes, mais il y aura amoindrissement du rôle de la littérature dans la société. Alors le public, au lieu de faire directement connaissance avec les anciens monuments littéraires sur lesquels la mode n'a pas de prise, se contente des notions que lui en donne une critique qui peut se rhabiller et se rajeunir sans cesse selon la mode régnante. L'étude approfondie de ces monuments est réservée à quelques esprits d'élite, comme une branche de science ou d'érudition. La langue plus rapidement altérée perd de sa saveur littéraire, tout en se prêtant mieux aux services qu'elle est appelée à rendre, comme instrument général et vulgaire de communications entre les hommes.

— D'ailleurs l'action purement httéraire n'est pas, tant s'en faut, la plus considérable de celles que la constitution du système des études classiques a exercées sur nos sociétés modernes. Elle a introduit dans la société du moyen

âge, telle que l'avait façonnée la double influence du catholicisme romain et des mœurs germaniques, un levain de civilisation antique qui a contribué puissamment à donner à l'Europe moderne sa physionomie caractéristique. On ne pouvait impunément se proposer pour modèles dans l'art de penser et d'écrire tant d'écrivains qui avaient pensé et écrit sous l'empire d'idées tout autres que celles qui régnaient exclusivement au moyen âge ; qui n'avaient connu ni la fidélité chevaleresque à un seigneur, ni la soumission pieuse à une Église ; chez qui l'amour delà cité remplaçait le dévouement au prince; dont les superstitions comme les hardiesses philosophiques, dont les grandeurs et les misères morales choquent également les règles imposées aux cœurs et aux intelligences par une religion à la fois plus impérieuse, plus austère et plus compatissante. Voilà ce dont s'inquiétaient peu les beaux esprits d'Italie, déjà païens dans le cœur, confiants pour la plupart dans leur supériorité intellectuelle sur les Barbares d'au-delà des monts, et ce dont s'inquiétait non sans raison, de l'autre côté des Alpes où la foi était bien plus sincère, ce que les lettrés comme Erasme appelaient dans leur correspondance et dans leurs pamphlets, bien avant l'apparition de Luther., le parti des moines. Par moines il fallait surtout entendre les ordres mendiants du treizième siècle, les dominicains et les franciscains qui avaient tenu le sceptre de la scolastique, maintenant en grand risque d'être livrée au mépris public ou sacrifiée sur les autels de l'antiquité païenne. Mais on doit croire aussi qu'il en était déjà du parti monacal de ce temps-là, comme il en a été plus tard du parti jésuitique et du parti clérical; c'est-à-dire que, pour bien des gens, sous le voile du sens littéral se cachait un sens de plus grande portée, soit qu'on voulût le voiler aux autres ou se le voiler à soimême.

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