‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 23 sur 78 · DE LA RENAISSANCE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DE LA RENAISSANCE LITTÉRAIRE

Eu héritant de riuilueiice sociale et politique des ordres mendiants, les jésuites n'ont point partagé leur antipathie pour les lettrés à la manière d'Erasme, qui gardaient visà-vis de TEgUseune attitude de soumission au moins extérieure : ils se sont accommodés d'un paganisme purement littéraire, regardé comme un jeu d'esprit ou comme une excellente matière d'exercices pédagogiques, sans conséquences sérieuses pour la pratique de la vie; et tel a été un de lem-s principaux moyens de succès. Il a fallu le laps de trois siècles pour qu'en face des événements accomplis, de plus intrépides logiciens reprissent le rôle de ces moines que flageUait Erasme, en signalant dans le système d'éducation classique introduit à la Renaissance, la cause de tout le mal, le ver rongeur des sociétés modernes. Puisqu'on voulait du grec, puisqu'on ne se contentait pas du latin du moyen âge, que ne choisissait-on pour modèles les beaux génies chrétiens du quatrième siècle, les Pères grecs et latins? Mais, comme il ne peut pas être sérieusement question de mettre à ce régime la jeunesse du dixnemdème siècle, et qu'il est au moins fort douteux que, même au seizième siècle, un Innocent III substitué à un Léon X eût pu arrêter le travail de restauration de l'antiquité païenne, condamner ce que pendant quinze siècles rÉghse avait toléré ou même encouragé, la thèse ne sort pas du domaine de la pure spéculation ou, si l'on veut, du la vaine spéculation.

On a fait au système des études classiques des reproches d'un autre genre. On lui a reproché de tourner de jeunes têtes en proposant continuellement à leur admiration des types d'institutions répubhcaines et de vertus républicaines, qui sont les unes et les autres si peu de mise dans l'état de nos mœurs et de notre civilisation moderne. Des exemples fameux sont venus montrer que le reproche n'est pas sans fondement : seulement on n'a que trop de

motifs de croire que les périls futurs ne viendront pas de là. Des grèves d'ouvriers, des embrigadements secrets contribueront plus à agiter la société que l'évocation de quelques souvenirs de collège; et il ne faut pas qu'en entrant dans une phase nouvelle, la société condamne durement rien de ce quia pu être dans le passé une cause d'émotions oumême d'illusions généreuses, nu risque de donner quelquefois beau jeu aux fanatiques et aux hypocrites. Le lecteur trouvera peut-être qu'au lieu de s'arrêter à des choses qui rappellent tant le collège et le scholar, il serait plus intéressant de l'entretenir de l'histoire des littératures modernes de l'Europe au seizième siècle. Mais il faut considérer que nous vivons dans un temps où la critique littéraire ayant pour ainsi dire étouffé les autres branches de la littérature, on a tant perfectionné le genre de la critique, on y a mis tant de recherche, tant de finesse, tant de nuances, tant d'art, qu'il serait ridicule d'y toucher après les maîtres de l'art, et sans les suivre dans des déhcatesses de détails que notre plan ne comporte pas. En fait de productions littéraires il n'y a, pour l'histoire générale de l'esprit humain, que les chefs-d'œuvre qui comptent; et rien de plus accidentel que l'apparition d'un chef-d'œuvre, à moins qu'il ne s'agisse de l'une de ces époques privilégiées où les chefs-d'œuvre se pressent tellement qu'il faut bien recourir à des causes générales pour l'explication du phénomène, et que le phénomène a des conséquences dont la généralité correspond à celle des causes qui le produisent., Le seizième siècle, en tant que siècle littéraire, n'est pas précisément dans ces conditions; tandis qu'on ne saurait lui contester l'honneur d'être, dans les temps modernes, le grand siècle des artistes, ni même l'honneur d'être à cet égard hors de toute comparaison. Des artistes comme Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, qui sont à la fois géomètres et architectes, sculp-

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teurs, peintres, poètes, ingénieurs, physiciens, philosophes, et qui excellent dans des genres si différents, ne peuvent être plus spécialement de grands, d'incomparables artistes, que parce qu'ils vivent dans un temps et dans un pays où l'art captive de préférence les plus hautes et les plus complètes intelhgences. Or, cela même constitue un phénomène historique de premier ordre, une singularité dont il n'y a pas précisément d'exemple dans le passé, et telle qu'on a tout motif de croire que le phénomène ne se reproduira plus, 11 serait très-intéressant d'en chercher la raison : mais, dans la multitude des matières que nous avons la témérité d'aborder, il faut bien faire un choix et, s'il se peut, le choix le moins imprudent, à moins qu'il ne s'agisse de questions absolument inévitables, comme dans le chapitre qui va suivre.

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