CHAPITRE IV
En remontant au-delà <iu moyen âge les lettrés de la Renaissance rencontraient l'antiquité païenne et l'antiquité ecclésiastique. Le retour a l'antiquité païenne était sans doute une cause d'affaiblissement des croyances chrétiennes; et une connnissance plus exacte de l'antiquité ecclésiastique ne permettait guère au catholicisme romain d'avancer, ni même de so maintenir dans les voies où l'avait jeté le moyen âge. Mes tentatives de réforme et des réformes effectives dans une certaine mesure devenaient donc inévitables. Pour ce qui est d'une réforme radicale, au nom d'un christianisme primitif antérieur à la constitution de l'Eglise et sur lequel les documents historiques ne nous renseignent que bien imparfaitement, il n'y avait rien dans le mouvement de la Renaissance qui y fût directement favorable. Elle ne pouvait sortir, comme toute religion nouvelle ou radicalement renouvelée, que d'un accès d'enthousiasme, d'un entraînement populaire que d'ordinaire les sciences et l'érudition répriment plutôt qu'elles ne l'excitent. Bien des mouvements populaires de ce genre s'étaient produits dans le cours du moyen âge, et en général ils n'avaient pas eu l'aide des hommes dé doctrine.
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La révolution religieuse du seizième siècle a pourtant cela (le remarquable, que les hommes qui la dirigent et qui se chargent d'enflammer les peuples, de catéchiser les grands, sont aussi des lettrés de la Renaissance, des hommes de savoir pouvant aller de pair avec les plus doctes de leur temps, et capables, grâce aux passions qui les animent, d'exercer comme écrivains, comme pamphlétaires, comme orateurs, une puissante action sur les langues modernes, en voie de culture et de progrès. Il est clair que le mouvement littéraire de la Renaissance, sans être par lui-même, tant s'en faut, une cause de ferveur religieuse et de réforme radicale dans lareUgion, a disposé un bon nombre d'esprits d'éUte à goûter tout ce qui sent la nouveauté, l'opposition, l'indépendance. Voilà un secours qui avait manqué aux Patarins, aux Vaudois, aux disciples de Wicklef et de Jean Hus, et qui servait à merveille les réformateurs du seizième siècle. ,
Si, comme on a tant de motifs de le croire, la réforme protestante du seizième siècle doit rester la dernière des grandes crises religieuses, si c'est le suprême effort de l'amour passionné des choses invisibles, en tant qu'il est capable de soumettre à une nouvelle discipline des nations en corps, pour une suite indéfinie de générations, on ne saurait étudier trop curieusement les causes les plus profondes de ce grand phénomène dont aucune circonstance importante n'a pu échapper à l'histoire, à une date si rapprochée de nous. Tout doit s'exphquer ici par des causes naturelles : le protestantisme n'a pas même pu songer à canoniser ses fondateurs et ses martyrs, ni à entourer son berceau de légendes et de merveilles. C'est dans le secret du cœur humain qu'il faut chercher le principe des dévouements qu'il a suscités et des conquêtes qu'il a faites.
— Nous ne reviendrons pas ici sur la question tant dé-
battue du libre arbitre de l'homme et de la responsabilité de ses actes, quoique la question revienne sans cesse sous toutes les formes, et surtout de nos jours, où l'on pourrait croire que bientôt ce ne sera plus le juré, ni le juge, ni le bourreau, comme l'entendait Joseph de Maistre, mais le médecin aliéniste (le mot est nouveau ainsi que la chose) qui deviendra la clef de voûte de la société. Il faut bien que les difficultés ou les contradictions apparentes qui se trouvent dansla question humainement posée, se retrouvent, identiques au fond, dans la question telle que les théologiens la posent, malgré tout le soin qu'ils ont mis à se débarrasser du problème philosophique, en opposant l'ordre surnaturel ou l'ordre de la grâce à l'ordre naturel, la nature primitive et saine à la nature déchue ou corrompue dans sa source. Plus simple que le dogme chrétien, le déisme musulman n'a point creusé ces distinctions; et pourtant les théologiens musulmans, quand il y avait dans l'islamisme une théologie florissante, se sont heurtés contre les mêmes difficultés. 11 en faut dire autant du judaïsme, au sein duquel la secte des Pharisiens tient pour la prédestination, tandis que les Saducéens,' plus enclins à rationaliser la religion, tiennent pour le libre at^bitre. Soit que la question se débatte entre philosophes ou entre théologiens, on a toujours lieu de remarquer ce fait singulier, que les doctrines qui semblent infirmer davantage les mérites de l'homme sont justement celles qui plaisent aux réformateurs et qu'embrassent les sectes réputées les plus austères : comme si un choix plus gratuit exigeait par réciprocité plus d'efforts et de sacrifices. On peut même dire que l'idée d'.une telle réciprocité est la seule qui puisse dans l'avenir protéger les classes supérieures de la société contre la haine jalouse des classes qui s'appellent et qu'on appelle déshéritées. Ce n'est donc pas fortuitement que les controverses sur la grâce et sur la prédestination,
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Imitées en Occident dès la fin du quatrième siècle, ranimées au neuvième, s'y poursuivent pendant toute la durée du moyen âge, et finalement provoquent la plus grande révolution des temps modernes. Au dix-septième siècle, quand les théologiens commencent à se lasser, la question ye sécularise en quelque sorte ; les philosophes s'en ressaisissent et la l'eprennent en sous-œuvre ; les CoUins et les Bayle la discutent en sceptiques; Leibnitz la traite dogmatiquement dans son livre de la Théodirée ou de la justice divine.
— Il faudrait admirer la profondeur du génie de Luther, s'il avait combiné son système de théologie en vue du succès de son entreprise de réforme : mais ce sont bien plutôt les convictions du sectaire et l'orgueil du théologien qui ont provoqué chez lui les hardiesses et les emportements du réformateur : et les convictions du sectaù^e venaient primitivement des frayeurs religieuses du jeune moine, du besoin qu'il éprouvait de se rassurer sur son propre salut. Quoi qu'il en soit, les moyens et la fin n'ont pas tardé à se mettre d'accord par la force de la situation, ainsi qu'il arrive dans les temps de crise, quand la foule n'attend que le signal d'un homme supérieur, qui lui-même n'échappe pas à l'entraînement général.
De quoi s'agissait-il principalement pour le gros des hommes que les systèmes de philosophie et de théologie ne touchent guère, et qui pourtant ont besoin de croire à la vertu et à la doctrine de leurs guides spirituels? 11 s'agissait de resserrer les bornes de la puissance ecclésiastique, ce qui regardait particulièrement les princes, les grands, les hommes de loi et d'épée, les lettrés et les savants, et surtout de faire disparaître les abus du ministère sacerdotal, qui scandalisaient davantage le commun des fidèles. Or, tout ce qui exalte la puissance de la foi et la gratuité de la grâce divine,
retranche du crédit et du pouvoir du prêtre, en diminuant l'opinion qu'on a du mérite des œuvres, de l'efficacité des cérémonies, des pratiques rituelles et sacramentelles qui constituent essentiellement le ministère du prêtre et donnent à sa personne un caractère sacré. Exiger absolument du plus humble fidèle' une toi vive, un culte tout spirituel, c'était donc frapper au cœur l'institution cléricale et par suite toute la hiérarchie. Il n'y avait désormais dans le christianisme réformé sur cette base, plus de clergé, plus de prêtres au vrai sens du mot, mais seulement des prédicateurs et des docteurs comme il y en a dans l'islamisme, comme il y en a eu dans le judaïsme depuis l'exlinction de la race sacerdotale. La condition de cette transformation du christianisme était un redoublement de ferveur et surtout de spiritualité dans la société laïque : seulement on pouvait prévoir qu'une fois la première ferveur passée, une pareille transformation serait un grand acheminement à la sécularisation complète de la vie sociale, puisque la religion elle-même, à vrai dire, se sécularisait, nonobstant l'antagonisme reconnu jusque-là entre , le spiritualisme chrétien et la vie du siècle.
Quand on supprime ou qu'on diminue l'autorité du prêtre, il faut bien la remplacer par l'autorité de la loi, de la parole divine, du texte sacré. Le judaïsme et l'islamisme sont encore là pour témoigner de la corrélation nécessaire entre l'affaiblissement de l'autorité sacerdotale et le rehaussement de l'autorité scripturale. Un clergé qui se regarde comme investi en corps du droit d'enseigner, conserve respectueusement le texte sacré, le commente suivant la tradition autorisée, et ne le communique qu'avec discrétion au commun des fidèles. A n'en juger qu'humainement, il a parfaitement raison, surtout s'il ne s'agit pas d'un seul livre, donné primitivement et une fois
pour toutes, mais d'une collection de livres qui se sont succédé dans un long intervalle de temps, et qui n'ont acquis que les uns après les autres l'autorité canonique. Quoi de plus contraire à la logique ordinaire que de refuser à la tradition, à l'Église, toute autorité décisive en 1 'hors du texte sacré, et de s'en rapporter à la tradition, aux décisions d'une Église ou d'une assemblée de pasteurs pour faire le triage des livres canoniques, pour garantir, au moins au degré qu'exige le but religieux, l'authenticité et la pureté du texte primitif, l'exactitude des versions mises entre les mains des tidèles ! Quoi de plus difficile à admettre pour notre raison, qu'une brusque interruption dans les voies dont Dieu se sert ; de manière qu'il n'y ait rien d'humain dans les livres antiques où s'est ourdie la première trame des croyances religieuses de l'humanité, rien de di\in dans les écrits de tant de saints personnages qui nous ont transmis le flambeau de la doctrine religieuse! Il est vrai que la lecture répétée d'un môme livre produit sur l'inteUigence, à plus forte raison sur la foi et sur le sens moral^ tels effets que des lectures immenses ne produiraient pas. — Timeo hominem unius libri ; — Mv.ltum Icgendum, non mulia... A coup sûr c'est un bon moyen de retremper la foi, que de s'abreuver à ses sources et d'entrer en communication directe avec ce vieux monde d'où notre monde est sorti. Mais le grave péril sera dans l'avenir, lorsque l'esprit de critique succédera au premier enthousiasme, et qu'au lieu d'un corps vivant, d'une ÉgHse qui pare ou amortit les coups portés à la foi, il n'y aura plus qu'un texte inces-r samment soumis aux dissections de l'exégèse.
— . Du moment qu'ils sapaient l'autorité de l'Église, les premiers réformateurs qui façonnaient, sans s'en douter ou en s'en doutant, un nouveau christianisme occidental, auraient pu simphfier le dogme chrétien en rejetant
de leurs symboles tous les développements théologiques suscités jadis par les hérésies nées au sein du monde gréco- oriental. Plusieurs de leurs successeurs l'ont fait; ils n'ont pas cru devoir le faire, sentant bien que cela ne servait en rien leur œuvre principale et la contrariait plutôt par une sorte de tendance" philosophique à diminuer la hauteur du dogme fondamental, celui du rachat par le sang du Christ. Au coniraire, dans la partie des croyances chrétiennes qui est restée pour des causes que l'histoire explique, moins doctrinalement précisée, dans celles qui se rapportent à la vie future, les réformateurs n'ont point voulu des peines temporaires, de ce moyen terme dont la raison et la faiblesse humaines s'accommodent si bien, et qui avait acquis tant d'importance pratique dans le catholicisme du moyen âge. Une rigueur dogmatique en apporte une autre et peut pendant un temps consolider un système, sauf à provoquer plus tard une réaction générale cqj^itre les rigueurs, laquelle compromet le système tout entier.
Enfin, la conséquence logique des principes de la réformation, çt la plus sensible aux yeux des peuples, devait porter sur le sacrement par excellence et sur la manière de le proposer au culte des fidèles. Il y avait là sujet à bien des subtilités , à bien des variétés ou à bien des variations dans la définition dogmatique : mais en ce point le sens populaire ne pouvait manquer de l'emporter sur la subtilité des théologiens. Du moment qu'on diminuait le mystère et qu'on supprimait ou qu on marchandait les marques d'adoration extérieure, on soUicitait les peuples à ne voir dans le sacrement qu'un rite, un symbole, un signe. La foi intérieure était tout ; le système se complétait. En ce sens l'on peut dire que toutes les sectes protestantes étaient destinées à devenir finalement zwingliennes ou sacramentaires, à dépasser même en cela le rigide calvinisme.
nonobstant toutes leurs répugnances ou leurs dissidences originelles.
— Luther aurait pu, comme le souhaitait le doux et savant Mélanchton, pousser m.oins loin la hardiesse et la fougue, rompre moins violemment avec la tradition el l'ordre établi : par contre il aurait pu faire encore plus complètement table rase, se montrer logicien plus systénvjitique, novateur plus radical, et devancer en cela le puritanisme calviniste, ou même aller encore plus loin et pactiser avec les fanatiques que sa parole soulevait dans les rangs populaires, et poiu' lesquels il s'est montré si dur. C'était affaire de tempérament ou de ménagements pour les circonstances ; c'était la part du hasard. Mais la force des choses poussait au régime calviniste, à un christianisme biblique et puritain, aussi peu ecclésiastique que possible, comme au type normal de la nouvelle réforme ou plutôt de la nouvelle religion. Toutes les sectes, toutes les Églises moins radicalement réformées sont plus vite tombées dans la tiédeur, dans le formalisme, dans l'esclavage des pouvoirs civils, ont perdu de leur vitalité expansive ou ne se sont soutenues qu'en cessant d'attacher de l'importance aux points de dogme ou de rite qui les particularisaient. Toutes les sectes qui ont dépassé en radicalisme la réforme de Calvin n'ont entretenu la ferveur religieuse qu'à condition de se fractionner à l'infmi et de se remplacer continuellement les unes les autres. Elles ne sont point parvenues à fonder une religion proprement dite, une de ces grandes disciplines religieuses qui se soumettent des nations en corps, atteignent à une durée séculaire, en ralliant autour de leur bannière, par la force d'une tradition qui s'établit à nouveau, une fois la crise passée, la foule des esprits chancelants, incertains ou incapables de se décider sans l'aide de la tradition et des exemples domestiques. En résumé, si Luther est le chef d'une révolte, le génie de
Calvin a créé un type organique vraiment nouveau, capable (le vivre et de se perpétuer longtemps par les lois do son organisme. Supprimez le génie de Calvin, laissez l'esprit puritain sans législateur, et une cléricature luthérienne, anglicane, à la dévotion des princes, se reconstituera bientôt, à moins que l'on n'arrive à un pêle-mêle de petites communautés religieuses comme aux Etats-Unis. Cela revient à supprimer dans l'histoire de l'Europe les Etats -Généraux des Provinces - Unies et les Communes d'Angleterre.
Dans le monde protestant, le calvinisme confessionnel, officiel ou orthodoxe (comme on voudra l'appeler, en prenant ces épithètes dans un sens relatif) est le dernier refuge, la dernière citadelle du christianisme dogmatique : de sorte que, si cette citadelle se rendait, il ne resterait qu'un rationalisme chrétien qui ne serait plus un christianisme dogmatique, ou de petites congrégations vivant d'enthousiasme, de piété plutôt que de dogmes, et trop peu cohérentes pour constituer une Eglise capable de résister aux progrès de l'indifférence religieuse. Bien des esprits, à la fois indépendants et reUgieux, qui n'auraient su comment concilier sous la discipline catholique leur philosophie et leur religion, et qui n'auraient conservé qu'une vague religiosité, privée d'appui dogmatique, sont restés chrétiens grâce à Calvin. Voilà, dans l'ordre purement religieux, le prix de tant de sang versé et de tant de déchirements douloureux.
— La réforme protestante ne pouvait manquer de provoquer une réaction et aussi une contre-réforme catholiques. (( Ce fait, dit un judicieux écrivain protestant (1), est tout aussi digne de remarque que l'enthousiasme causé
(1) Hallam, Histoire de la littérature de l'Europe, trad. par Borghers, l. II, chap. t.
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pai- la réformation elle-même, quoique, en raison de sa nature plus négative, il n'ait pas fixé l'attention au même degré. Ceux qui voient éclater de grandes révolutions dans Tordre politique ou religieux, se persuadent difticilement que le torrent débordé peut être aiTêté dans son cours, qu'une pause d'indifférence peut survenir, peut-être bien soudainement, ou qu'une réaction peut ramener, à peu de chose près, les mêmes préjugés et les mêmes passions qu'on avait abjurés. Cependant ces sortes de réactions se présentent plus d'une fois dans les annales du genre humain, mais jamais sur une plus vaste échelle que dans riiistoire delà réformation... Cette grande réaction de la religion papale, après le choc qu'elle avait reçu dans la première partie du seizième siècle, est une leçon qui devrait nous délivrer pour toujours de ces prédictions téméraires qui frappent si souvent nos oreilles... En 1560, il n'était sans doute pas un protestant en Europe qui ne s'attendit à la chute prochaine du papisme... Le mouvement qui a^ de nos jours, entraîné tant de peuples vers les idées démocratiques, n'a été ni aussi rapide ni aussi général que le fut vers cette époque le changement de religion. 11 est impoj'tant autant qu'intéressant de voir quelle force ■ arrêta ce courant. Nous reconnaîtrons volontiers la prudence, la fermeté, l'unité de système qui distinguèrent toujours la cour de Rome, la discipline de sa hiérarchie, la sévérité de lois intolérantes et la rigueur de l'Inquisition, la ferme adhérence de plusieurs grands princes à la foi catholique, l'influence des jésuites sur l'éducation... Mais il faut bien reconnaître qu'il y avait aussi dans cette religion un principe de vitalité, indépendant de sa force extérieure. A côté de ses pompes mondaines, de son relâchement de morale, il y avait toujours eu un zèle et un dévouement plein de ferveur. Ce pouvait être superstition dans les masses, fanatisme dans le petit nombre ; mais l'un et l'autre
impliquent des qualités qui, tant qu'elles existent, rendent une religion indestructible... »
Ce que nous disions tout à l'heure dans le sens de la réforme, il faut le dire dans le sens de la contre-réforme catholique. Les types bâtards, indécis, tolérables dans les choses humaines, ne le sont pas dans les choses divines. Ce n'était point avec une orthodoxie schismatique comme celle de Henri VIII, ni avec un patriarche, ni avec un saintsynode à la façon moscovite ou byzantine, ni même en revendiquant pour une Église nationale des franchises particulières, qu'on pouvait combattre efficacement le protestantisme, mais bien plutôt en renforçant la constitution monarchique de l'Église universelle, en opérant par en haut, avec une prudente réserve, les modifications et les concessions devenues nécessaires. Le premier soin était d'aviser à ce qu'on appelait depuis longtemps déjà la réforme du chef et des membres, en faisant disparaître les grosses pierres d'achoppement, les scandales les plus choquants. Ne confondons pas cependant le pansement et la guérison d'une plaie tout extérieure avec l'art, bien autrement difficile, de régénérer à leur source les forces vitales. Après tout^ la réforme de la papauté et de la haute Église, que l'on n'a guère vu se consommer que de nos jours à la suite d'une autre crise, est restée pendant deux siècles assez imparfaite, ce qui n'a pas empêché le catholicisme de se retremper. Même au dix-septième siècle, la cour de Rome n'était pas pour le catholique un spectacle précisément édifiant, et à Paris les mœurs d'un Gondi ou d'un Harlay affligeaient les âmes pieuses sans les détourner de leur voie. L'idée, tout à la fois chrétienne et philo-^ sophique, que les grandes charges sont un grand péril, et qu'il faut respecter la puissai,ce établie de Dieu en en plaignant les fragiles dépositaires, cette idée suffisait chez les classes éclairées pour empêcher que la cause de la religion
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ne fût compromise par les torts île ses ministres ; et pour les classes populaires, il suflisait que le raffermissement de la discipline eût effectivement ramené la décence des mœurs dans le clergé inférieur, le seul avec qui la multitude eût commerce.
Après le raffermissement de la discipline, il s'agissait de revenir sur de trop grandes concessions faites dans la pratique aux instincts de la superstition populaire, en proscrivant plus sévèrement les pratiques superstitieuses là où elles choquaient davantage, et en s'attachant à montrer (\ue l'enseignement dogmatique n'en était pas responsable. Cela ne présentait pas de grandes difficultés, vu l'essence du dogme chrétien; et le dogme sauf, la politique, la philosophie même pouvaient s'accommoder d'une certaine latitude dans les concessions à faire aux goûts et aux habitudes des peuples.
Arrivons donc à ce qui est dans le catholicisme le principe \Taiment générateur de la \ie spirituelle et de la foi agissante. A l'accablante alternative de l'élection et de la réprobation absolues, le cathoHcisme oppose la diversité des grâces et des œuvres, sous l'unité de gouvernement. P'aire avancer dans la perfection des âmes choisies, est un art qui prend le nom de direction : trouver, sans heurter de front l'ancienne discipline, tous les adoucissements que réclament les conditions de la vie du monde est l'objet d'une science qui prend le nom de casiiistiqur. Le directeur réprimera par la doctrine les écarts de l'imagination et du zèle : le casuiste pourra être indulgent pour les autres, à condition d'être sévère pour lui-même. Rien ne se prête mieux que le dogme catholique à l'avancement dans une voie de direction spirituelle, qui n'a d'ailleurs rien d'incompatible avec une dévotion aisée et aimable. L'amour divin, continuellement excité par le renouvellement continuel du divin sacrifice, se répand en œuvres charitables
auxquelles, dans leur pieuse candeur, des âmes s'attachent parce qu'elles ne se croient pas appelées à une perfection plus haute, et qui sont pour nos yeux profanes les vraies ou du moins les plus solides preuves de la perfection.
— Sous un régime monarchique, les meilleures réformes sont celles dont le gouvernement prend l'initiative et la direction; de sorte que, si l'établissement catholique avait été une monarchie purement spirituelle, le mieux aurait été de s'en remettre à la papauté pou-r trouver la nouvelle assiette du catholicisme, alors si fortement ébranlé. Mais la papauté ne pouvait si subitement se débarrasser de ses ambitions et de ses soucis temporels ; au seizième siècle elle était surtout à l'extérieur un pouvoir politique ; et les hommes d'État, absorbés dans les expédients et les affaires, n'ont guère le loisir de se mettre en quête d'un idéal politique, moins encore d'un idéal religieux. Ce que nous disons de l'Église maîtresse, il faut le dire à plus forte raison des Églises nationales et de leur prélature mondaine.
Il avait été loisible à un homme supérieur tel que Calvin, travaillant sur table rase dans le cabinet, comme une sorte de Sieyès anticipé, de se faire le législateur des prédicants ses confrères, qui avaient une cause à gagner et rien à perdre : la catholicité du seizième siècle ne se prêtait pas à une semblable domination, et un autre saint Bernard n'aurait pu y exercer l'ascendant du saint Bernard du douzième siècle. Moins encore y avait-il place pour un restaurateur laïque, à la façon de Joseph de Maistre. Le monde catholique a vu au siècle suivant, à la tête de l'épiscopat français, le plus beau des génies chrétiens, celui qu'on a appelé le dernier des Pères de l'Eglise, et qui est en effet un Père de l'Eglise, en ce sens au moins que l'idéal de la société chrétienne est conçu par lui sous Louis XIV, tel qu'il aurait pu le concevoir sous les Valentiniens et les Théodoses. Or, plus on y regarde de près, plus on se con-
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vainc que Bossuol, si admiré avec raison de ses contemporains et de la postérité, n'a exercé effectivement la puissance, ni d'un réformateur, ni d'un restaurateur. Les yeux tournés sur le passé, fermés sur un avenir si rapproché, il a tracé les plans d'une grandiose architecture, restée sur le papier. Supprimez Bossuet, et il y aura dans le trésor de l'esprit humain des magnificences de moins, sans que l'histoire du catholicisme en soit notablement changée.
Ce que l'autorité du génie individuel, non plus que celle des pouvoirs établis ne pouvaient faire, il n'est pas surprenant qu'un ordre, un corps, une milice presbytérienne librement enrôlée, soumise à la plus exacte discipline, au plus parfait renoncement de la personnalité humaine, ait entrepris de l'accomplir et y ait réussi dans la mesure du possible. Il fallait seulement s'attendre à ce qu'en devenant un corps et un corps d'élite, la milice en question ne fût pas exempte des défauts, des passions, des vices de l'esprit de corps, et à ce qu'il lui arrivât comme à toute milice fortement organisée, comme à tout ce qui fait État dans l'État, de mêler l'intérêt de corps à l'intérêt d'État, au point de prendre souvent l'un pour l'autre. Elle devait causer aux autres ordres religieux, au clergé séculier, à l'épiscopat, parfois à la papauté elle-même, des jalousies et des ombrages, sans parler de l'antipathie qu'éprouvent naturellement pour les maximes de l'obéissance passive tous ceux qui ne sauraient se résoudre à sacrifier absolument leur indépendance, même dans l'intérêt de leurs croyances religieuses.
Donc le type jésuitique, si facile à reconnaître dans ce qui précède, avait à user par le frottement et les collisions beaucoup d'écaillés, à se débarrasser de bien des alliages, avaat que de devenir purement et simplement le type du catholicisme moderne. Nous ne dirons pas du néo-catholicisme, puisque ce mot est pris aujourd'hui dans un sens tout différent. Il fallait que l'ex-
périence eût fait avorter bien d'autres essais, condamné bien d'autres systèmes. îl fallait que, par le cours du temps, les diverses puissances ecclésiastiques eussent à peu près perdu leurs attaches temporelles qui leur créaient des intérêts à part ; et que de son côté l'ordre des jésuites, broyé par les révolutions, se vît obligé de renoncer à exercer désormais une influence dans l'Église et dans le monde, autrement qu'à titre de représentant des intérêts généraux de la catholicité. Cette phase finale est arrivée ou bien peu s'en faut ; et les jésuites l'emportent dans le monde catholique, non point à cause de la puissance qu'ils possèdent ou qu'ils ont possédée (ce n'a été pour eux qu'une cause de retard dans le succès), mais parce qu'ils ont eu en effet le mérite de concevoir dès l'origine un type approprié aux nouvelles conditions du monde et du catholicisme.'
De là un contraste frappant entre les destinées de la réforme protestante et celles de la contre-réforme catholique. Car la réforme protestante atteint presque d'emblée, dans Calvin, à ce qu'on peut appeler sa perfection relative ; et le cours du temps, en émoussant toutes les aspérités du dogme austère qui servait de rempart au système, l'a livré quasi sans défense aux infiltrations journalières du rationalisme : tandis que le temps a dû et doit encore, à moins de grandes fautes de conduite, exercer plutôt sur la contre-réforme catholique une action purifiante, en amortissant les intérêts humains, en dégageant l'idée religieuse des mélanges propres à la compromettre.
— Pour mieux juger du contraste entre la réforme protestante et la réaction catholique, il faut les suivre sur le terrain des missions et sur celui de l'éducation, ces deux oeuvres éminemment sociales. Aux yeux du catholique, la découverte du Nouveau Monde et de tant de
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contrées de rancien monde, auparavant ignorées ou inac- <sibles. est la compensation ménagée par la Providence, ann de dédommager rÉglise pai' de nouvelles conquêtes des pertes que lui cause la défection d'un si grand nombre de ses enfants. Pour le philosophe, c'est la conjoncture critique qui achèvera de donner la mesure de la vertu civilisatrice du christianisme et de son aptitude à se soumettre, sans altération essentielle de ses principes, des races manifestement inférieures, ou à pénétrer chez des nations dont la civilisation date de loiii, mais qui diffèrent tant par les mœurs, les traditions et les idées de celles au sein desquelles le christianisme a pris naissance ou s'est détînitivement constitué. Avec un pareil agrandissement des idées anciennes d universahté ou de catholicité^ le régime des grandes assemblées devait rencontrer pour longtemps de nouveaux obstacles, et il ne se pouvait guère que les chefs spiiituels de chrétientés si lointaines, dans des conditions si exceptionnelles, fussent autre chose que les délégués ou les vicaires d'un évêque univei^el. En d'autres termes, de même que, chez les peuples barbares du nord de l'Europe, le succès des missions venues de Rome, directement ou par contre-coup, avait amené la constitution du catholicisme du moyen âge, ainsi, nonobstant l'étude renaissante des antiquités ecclésiastiques, les missions de l'âge moderne imphquaient le triomphe de la doctrine ultramontaine sur le gouvernement de l'Église, triomphe d'autant plus assuré que la doctrine, pour cette fois, se montrerait mieux dégagée des intérêts femporels.
L'institution et les succès divers des missions lointaines ne rendaient pas moins évidentes, d'une part la nécessité des accommodements pratiques comme les jésuites l'entendaient, si l'on voulait gagner au cathohcisme romain, ici des lettrés chinois et là des Peaux-Houges,
d'autre part la nécessité du célibat et d'un ascétisme militant chez les missionnaires. Un Vicaire de Wakefield, le digne père d'une nombreuse famille, ne se laisse pas transporter à peu de frais, avec ses enfants et sa provision de bibles, dans le cottage qu'on lui a' bâti à la porte de Canton ou aux îles Sandwich ; et il ne court pas volontiers le risque d'être rôti et mangé par des sauvages, ou coupé en dix mille morceaux par ordre d'un mandarui de première classe. C'est le métier du missionnaire cathohque, comme c'est le métier du soldat de se faire tuer sur la brèche. Aussi les missions catholiques et particulièrement celles des jésuites étaient-elles pour l'Europe une source d'édification et d'instruction, lorsque le protestantisme, encore dans toute sa ferveur, semblait se réserver pour ses saints, pour ses élus, et abandonner à leur sort, par une suite assez logique du dogme de la prédestination, ceux qui ne paraissaient point désignés pour faire partie du troupeau choisi. Depuis, les rôles ont changé. Les nations protestantes, devenues riches et puissantes, ont pu, sans imposer à personne des sacrifices surhumains, faire de grands et louables efforts pour la diffusion des croyances chrétiennes dans ce qu'elles ont de plus fondamen-' tal. Avec une facilité croissante pour les concessions dogmatiques de la part du protestantisme, une grande partie des obstacles à leur propagation se trouvent levés, là surtout où le christianisme ainsi simplifié n'a à détruire qu'une couche de superstitions primitives, et ne se trouve pas 'en face dp systèmes rehgieux qu'on pourrait dire invétérés. Le rotestantisme a fait mieux ou autrement, comme on voudra l'entendre : il s'est attaché surtout à coloniser ei à développer merveilleusement, aux dépens des races inférieurco, la fécondité de ses populations coloniales, au point de donner heu de conjecturer qu'un jour viendra où il aura sur le catholicisme l'avantage du nom-
bre, par des causes de Tordre naturel, dont l'action constante semble devoir l'emporter à la longue sur les accès de ferveur et de dévouement héroïque.
— Le protestantisme était sorti des Universités du Nord et il avait fait du prêtre un docteur : c'était une raison bien suffisante pour que le gouvernement de l'Eglise catholique se méfiât désormais de l'institution universitaire et recourût à d'autres moyens pour s'assurer la haute main sur l'éducation de la jeunesse. Or, remarquons que l'épiscopat, très-propre dès lors à patroner et à surveiller dans chaque diocèse les petites écoles, ce que nous nommons aujourd'hui l'enseignement primaire, l'était beaucoup moins à prendre la direction de l'enseignement des humanités, de la philosophie, des sciences, de ce qu'on appelle maintenant l'enseignement secondaire . et supérieur. 11 faut, pour choisir ou former le personnel d'un tel enseignement, pour classer, répartir, promouvoir les sujets selon leurs talents, pour les réformer au besoin ou leur trouver d'autres emplois, des corps dont l'action s'étende sur de vastes circonscriptions, et dont tes membres aient moins d'inamovibilité qu'on n'en accordait au clergé du second ordre, alors que ses fonctions étaient réputées des bénéfices viagers. Une congrégation de réguliers, dont les membres sont en majorité voués à l'enseignement, tout en pouvant recevoir d'autres destinations, se trouve dans de bien meilleures conditions administratives et financières qu'une corporation laïque ou que des prêtres séculiers, accidentellement distraits du service paroissial qui est le fond de leur état. Aussi, à partir de la réforme protestante, voit-on toutes les nouvelles congrégations qui se forment au sein du catholicisme, se proposer comme but ou comme le moyen le plus ostensible d'intluence, la dispensation de l'enseignement de collège; et les jésuites surtout obtiennent sur ce terrain particulièrement favo-
rable des succès si marquants, qu'ils éclipsent tous leurs rivaux. Malgré cela, l'expérience a bien montré que, dans les conditions des sociétés modernes il ne peut plus être question, comme aux vieux âges du monde, de façonner les générations au gré des instituteurs, et de faire de la pédagogie un moyen de gouvernement. En ce genre comme en d'autres la société accepte les services plus ou moins intéressés qu'on s'offre à lui rendre, sans donner en échange ce qu'on attend d'elle. Les jésuites en ont particulièrement fait l'épreuve. Au point de vue de la grande politique de l'ordre, leurs collèges leur ont servi à se bienrecruter, à démêler et à attirer à eux des sujets utiles, mais voilà tout. Le monde a profité de ce que leur inslitution pédagogique lui semblait offrir de bon et de commode, sans épouser pour cela leur doctrine et leurs intérêts. Les succès mêmes qu'ils obtenaient sur le terrain de l'éducation leur sont devenus nuisibles, en les rendant plus confiants, et par suite plus remuants et plus ambitieux. Maintenant il n'est plus question de savoir si l'éducation de la jeunesse sera remise à tel corps, mais si cette branche des institutions sociales subira, la dernière de toutes, une sécularisation complète. Au seizième siècle il ne pouvait être question de sécularisation complète, pas plus pour la matière de l'éducation que pour celle du mariage, pas plus chez les protestants que chez les catholiques. Seulement le magistrat ecclésiastique, en se sécularisant lui-même davantage ou en se soumettant davantage au pouvoir civil dans les pays protestants, affectait indirectement par cela même d'une sécularisation plus grande toutes les choses sur lesquelles sa juridiction continuait de s'étendre, et notamment l'instruction publique.