CHAPITRE V
DE LA CARTL RELIGIEUSE DE l'EUROPE, A LA SUITE DE LA RÉFORME.
Si la carte religieuse de l'Europe était en grand ce qu'est en petit la carte religieuse de la Suisse, de la Souabe et de l'Alsace, il ne faudrait voir dans son tracé que la marque d'accidents fortuits, comme ceux qui ont dispersé cà et là les iles d'un archipel volcanique, en leur donnant des contournements bizarres. L'histoire aurait dit son dernier mot, quand elle aurait rapporté les menues circonstances, les fantaisies de princes, de seigneurs ou de bourgeois, qui ont fait prévaloir, ici la vieille religion, là les opinions nouvelles, parmi des populations d'ailleurs sensiblement homogènes pour le fond des moeurs, du langage et des traditions. Les légères différences qu'on observe actuellement seraient l'effet, non le principe de la diversité des cultes; et l'on trouverait là un remarquable exemple de ces distinctions destinées selon toute vraisemblance à ne s'oblitérer jamais entièrement, quoique primitivement déterminées par des causes légères, qui n'ont rien d'inconnu ni de mystérieux, et où se m.ontre bien le jeu du hasard.
Ailleurs où la frontière religieuse est devenue une frontière politique, par suite de l'alliance intime de la politique
avec la religion, comme à la ligne de contact des Pays- Bas catholiques avec les Pays-Bas protestants, l'on conçoit sans peine qu'elle a dû prendre plus de régularité. Après des luttes acharnées et des réactions violentes, le départ s'est opéré : chaque religion, en repoussant sa rivale, a pris ses positions, ses cantonnements ; et comme la guerre ne peut pas durer toujours, il a bien fallu finir par trouver une ligne de défense, une position d'équilibre. La durée et l'intensité de la lutte ont fait disparaître les menus hasards, les irrégularités de détail; et une séparation nette, que n'expliqueraient pas suffisamment les dispositions antérieures des populations, s'explique par les conditions de l'équilibre linal. C'est une question d'histoire et de géographie politiques plutôt que d'ethnographie.
Sur une plus grande échelle et quand on embrasse le système européen, la même question se pose tout autrement. Si la famille des peuples latins s'est à peine laissé entamer par le protestantisme, si les populations teutoniques et Scandinaves ont si vite et si facilement répondu au cri d'indépendance ou de réforme parti de chez elles, ce ne peut être par hasard, ni par des causes où la politique et les passions des princes ou des grands aient autant de part que le génie et le tempérament des peuples. Quelques historiens catholiques pouvaient encore au dixseptième siècle mettre de bonne foi sur le compte des amours de Henri Vill la rupture de l'Angleterre avec Rome : aujourd'hui il y aurait de l'enfantillage à se payer de telles explications. Est-ce que la nation anglaise n'a pas assez montré, dans le cours de deux siècles, que la réforme était pour elle une œuvre nationale, qu'elle entendait soutenir au besoin contre toutes les connivences et les ruses de ses gouvernants? Le calvinisme puritain ne s'est -il pas soumis l'Ecosse malgré la famille régnante et malgré l'influence anglaise qui tendait à y opérer une réforme
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ecclésiastique moins radicale? La rivalité politique des Etats Scandinaves et leurs troubles intérieurs les ont-ils empêchés d'embrasser presque sans secousse le protestantisme et d'arrêter court toute tentative de restauration catholique? Evidemment les peuples de souche teutonique ont été poussés d'instinct vers la nouvelle religion. Mille ans auparavant, la défaite de l'arianisme leur avait fait manquer l'occasion d'avoir un christianisme à eux, libre de la domination de Rome, de ses rites et de sa hiérarchie : le moment s'olYrait de prendre leur revanche, et il était bien naturel qu'ils la prissejit, quand ils se sentaient capables de jouer désormais par eux-mêmes un si grand rôle dans le monde civilisé.
Est-ce à dire qu'il suffisait qu'une ville, un canton parlât quelque dialecte teutonique, pour qu'il fût dans sa destinée de suivre en religion les opinions nouvelles? Outre que cette conclusion, d'une rigueur brutale, est démentie par l'histoire, elle répugne trop a la juste idée qu'on doit se faire de la nature et des forces respectives des causes en présence. Si celles qui poussaient à la réforme religieuse avaient eu toute l'intensité qu'on leur a souvent attribuée, elles n'auraient pas manqué de l'emporter sur des variétés de races et de climats, telles qu'en olîrait l'Europe du seizième siècle ; ainsi qu'on en peut juger de nos jours, en pleine civilisation moderne, en voyant le chemin qu'y font partout d'autres innovations et d'autres réformes. Et d'un autre côté, le prosélytisme chrétien aspire trop essentiellement a l'universalité, fait trop complètement abstraction, en théorie du moins, de tout ce qui vient de la chair et du sang, de tout ce qui tient au monde périssable, pour qu'un drapeau national y puisse devenir ouvertement le drapeau d'une secte, pour que les démarcations des communions religieuses s'y taillent exactement sur le patron des démarcations ethniques et politiques. Les ca-
ractères de race ne peuvent être en pareil cas qu'une influence qui prédispose et non une cause qui détermine : l'action manifeste dans l'ensemble et dans les grands traits du phénomène, se dérobe dans les exceptions et les irrégularités de détail.
— La statistique a ses procédés pour faire avec des chiffres la part des influences générales et celle des irrégularités accidentelles : nous avons ici à notre disposition un autre procédé d'analyse qui, pour avoir le tort de paraître plus subtil, n'en est pas moins sûr. Si le type teutonique a acquis dans le milieu protestant ses qualités éminentes, les plus nettes, les plus accentuées, les plus capables d'influence, tout ce qui constitue sa perfection relative, il faut bien qu'il y ait une secrète et foncière convenance entre le tempérament de la race et le mode d'éducation religieuse, une harmonie interne et organique qu'on devrait reconnaître, lors même que des influences externes, accidentelles de leur nature malgré l'étendue de leur sphère d'action, donneraient dans un relevé statistique la supériorité numérique au culte catholique sur le culte protestant. Pour être fréquente et même habitueUe, l'altération d'un type organique n'en reste pas moins une altération; et pour juger 'des vraies qualités d'un type, il faut les observer sur des exemplaires de choix. Or, que l'on parcoure la liste des hommes supérieurs en tout genre que l'Allemagne a produits et qui ont fortement agi sur le monde : à quelle portion du sol germanique trouvera -t-on qu'ils appartiennent en immense majorité? Est-ce à l'Aflemagne catholique ou à l'Allemagne protestante? A part des casuistes, des contre versistes et des hommxcs de guerre, quels sujets de premier ordre sont sortis des collèges des jésuites allemands? Pour un Winckelmann qui se fait catholique et abbé en se naturalisant Romain et antiquaire, pour un converti douteux comme Schelling, quels noms que ceux de Leibnitz, de Kant, de