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Gœtlie, de Scliiller, des Humboldt et. de tant d'autres qui n'étaient pas sans doute des protestants bien zélés, mais quiavaient reçu l'éducation ^irotestante ! Pour un catholique de naissance tel que Pope ou un converti aussi douteux que Dryden, que d'hommes illustres l'Angleterre n'a-t-elle pâs produits dans les sectes diverses du protestantisme! La Suède et la Hollande n ont-elles pas eu leurs époques de gloire quand elles étaient regardées comme les colonnes du protestantisme; et aujourd'hui même, dans un temps de tiédeur religieuse, l'Angleterre et la Prusse ne rattachent-elles pas à une sorte d'hégémonie protestante leurs prétentions politiques? Les faits en se déroulant ont mis en ])leine évidence ce que jadis les hommes qui ont pris le plus de part aux luttes religieuses ne pouvaient que pressentir instinctivement, à savoir l'influence que devait exercer sur la civilisation générale une institution religieuse directement façonnée par la race et pour la race dont les destinées seraient dorénavant si étroitement liées aux destinées mêriie de la civilisation.
— De tous les pays de langues teutoniques, l'Allemagne proprement dite est celui où l'ancienne religion s'est le mieux défendue, a gardé ou plutôt recouvré lors de la grande réaction cathohque le plus de puissance politique et d'extension territoriale; et la cause de cette singularité saute aux yeux, sans qu'il soit besoin de remonter, comme quelques-uns l'ont fait, jusqu'aux temps de la domination romaine ou jusqu'aux guerres des Franks de Charlemagne et des Saxons de Witikind. 11 ne faut pas la chercher ailleurs que dans la constitution de ce saint-empire romain, qui donnait au chef de la féodalité germanique le pape pour consécrateur, et pour électeurs sept princes, dont trois archevêques. Celte situation s'est compliquée du rôle extérieur, de l'ambition et du caractère propre des princes de la Maison d'Autriche : mais, au lieu d'un Charles-Quint,
l'empereur eût été un Frédéric II (nous voulons parler du Hohenstaufen et non de son homonyme de Potsdam) que la situation serait restée au fond la même. L'empereur ne pouvait conserver sa suzeraineté sur l'Italie, la Lorraine et les Pays-Bas, sa primauté entre les princes chrétiens, invoquer au besoin les secours de toute la chrétienté contre le Turc, en même temps qu'il se poserait comme le chef d'une Église allemande, schismatique et hérétique. Par la nature des institutions politiques et nonobstant toutes les tendances de race, le parti protestant en Allemagne ne pouvait donc être alors qu'un parti d'opposition, visant à l'affaiblissement de l'unité et de la nationalité germaniques ; une ligue de princes et de hauts seigneurs, toujours disposés à faire avec le chef de l'empire leurs accommodements particuliers-, ou à s'appuyer contre lui des troupes et des subsides d'un protecteur étranger.
— Ceux mêmes qui n'accorderaient pas volontiers que le protestantisme convenait naturellement aux nations teutoniques, seront probablement d'avis qu'il ne pouvait convenir à des Espagnols, ni à des Italiens. Que l'on se figure à la place de Philippe !I un ^autre prince flamand penchant du côté des nouvelles opinions et les favorisant secrètement, malgré son titre de roi catholique, pense-t-on que les moines et le peuple de Madrid, de Sarragosse s'en seraient mieux accommodés que le peuple de Londres d'un roi papiste? Quel gentilhomme castillan ou arragonais n'eût été ravi de tirer l'épée contre les hérétiques? Croit-on que le gouvernement de Venise, si peu bigot qu'il fut, et tout disposé qu'on l'a vu à résister à la Cour de Rome en s'aidant de la plume semi-protestante d'un Fra-Paolo, aurait osé remplacer la messe par le prêche? On a vu des lettrés italiens, en assez grand nombre, émigrer au seizième siècle pour cause d'opinions religieuses, et un Italien doimer son nom à la plus hardie des nouvelles
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sectes; comme depuis on a vu des Italiens de la classe lettrée très-avancés dans le sens d'autres idées novatrices, sans qu'elles fussent devenues pour cela vraiment populaires. Dans le gToupe des nations latines on ne voit donc (jue la France dont il semble qu'à certains moments le pai'ti pouvait être douteux, ou au sein de laquelle les partis auraient pu se balancer, de manière à déterminer une scission territoriale, avec frontières continues ou sous forme de cantonnement sporardique. Il est même fort vraisemblable, d'après l'exemple de la Suisse romande, que quelque chose de pareil aurait eu lieu, sans les progrès qu'avait déjà faits aux siècles précédents l'unité française. Pour ne parler que de la France royale, il faut convenir que, si un pur hasard avait décidé de sa bannière religieuse, jamais hasard n'aurait eu sur les destinées de la France et de l'Europe une plus capitale influence.
Après la réaction catholique et tridentine, après la Saint- Barthélémy et la Ligue, quand toutes les positions étaient tranchées et toutes les passions excitées, il ne pouvait certainement pas être question en France du triomphe du protestantisme, ni même de son cantonnement par masses. Aussi le plus solide argument du Béarnais consistait-il à faire remarquer combien il était peu raisonnable de supposer à une poignée de protestants la prétention d'opprimer les cathohques, alors que les catholiques, en si grande majorité, ne pouvaient avoir raison de la minorité protestante. Il tenait aux catholiques zélés et aux politiques, avec bien plus de verve, d'adresse et même de bonne foi, le langage que son petit-fils Jacques II aurait un jour à tenir aux Anglais protestants. Pvestait, en Angleterre comme en France, la question de savoir si l'esprit de tolérance ou, si l'on veut, d'indifférence religieuse, avait fait assez de progrès pour qu'il y eût lieu d'espérer qu'on maintiendrait, vis-à-\is de la nation avec son Éghse étabhe,
le roi avec sa chapelie privée, ainsi qu'on l'a vu dans le petit pays de Saxe, depuis que l'ambition d'être roi de Pologne y a converti !e prince au catholicisme, et de nos jours en Belgique, sous la royauté élue d'un prince de Cobourg. Mais les Anglais ne se mènent pas comme des Saxons de la Saxe, et le très-moderne roi des Beltres n'avait pas à compter avec la tradition de Reims, n'avait nulle prétention au titre de fils aîné de l'Eglise. Henri IV n'a pas cru qu'une telle solution fût possible, les plus sages parmi ses conseillers protestants ont été du même avis, et sans même s'autoriser de l'exemple de Jacques II les moins catholiques de nos modernes historiens sont d'accord pour lui donner raison. La fondation d'une dynastie bourbonnienne était au prix d'une abjuration. A supposer que ses victoires, ses grandes qualités et la lassitude du parti ligueur lui eussent permis de se maintenir, quoique huguenot, il y aurait eu après lui une reprise d'armes, jusqu'à ce que la force des choses eût amené une combinaison plus stable.
Ainsi la question est ramenée à ceUe de savoir si un demi-siècle plus tôt, au temps du premier entrahiement, en supposant par exemple à François 1" les inchnations d'une reine de Navarre ou d'une duchesse de Ferrare, ses sœur et belle-sœur, il aurait pu être le Henri VIII de la France gagner des prélats peu scrupuleux, des moines las de leur froc, dos seigneurs fort disposés à s'accommoder des biens d'éghse, et jeter la France ou une grande partie de la France dans le calvinisme, faute de pouvoir s'arrêter à l'un de ces compromis, de ces partis mitoyens auxquels se prête si bien le génie anglais et dont notre génie national s'accommode si peu. Il serait difficile de prouver pertinemment l'impertinence de l'hypothèse : et cependant, quand on considère que dès les premiers jours la réforme a eu contre elle les parlements, l'Université, le peuple de Paris
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et des autres grandes villes, la majoiité de la bourgeoisie tournée du côté des charges et des bénéfices, tandis que le calvinisme gagnait de préférence la noblesse et quelques cités plus industrieuses, on est bien porté à croire que le fond des traditions, des habitudes et des aptitudes nationales tixail d'avance, avec assez d'approximation, les rapports numériques des partis, et qu'il ne dépendait pas d'un prince ou d'une cour de les intervertir au point de déplacer la majorité.
Au heu de se jeter dans des discussions où l'arbitraire a trop de part, il est plus à propos de recourir au tour d'induction déjà employé, et de voir ce qui convenait le mieux au type français, ce qui se pré tait le mieux au développement et au perfectionnement de ses qualités : car nous avims bien des motifs d'admettre qu'en quelque genre que ce soit l'harmonie des types n'est point un pur résultat du hasard ; et en tout cas l'historien serait aussi fondé que le naturahste à prendre pour fil conducteur l'induction tirée de la finalité, lors même qu'il ne se prononcerait pas, non plus que le naturaliste, sur l'essence du principe qui a introduit dans le monde l'harmonie et l'apparence de finalité qu'on y observe.
Or, nous n'en sommes pas réduits à de pures conjectures à propos de la question posée de la sorte, vu que le protestantisme français, malgré son rôle de minorité, et de minorité trop souvent opprimée, a eu durant trois siècles assez d'occasions de montrer ce qu'il était capable de produire, et ce qu'il aurait très- vraisemblablement produit si le hasard des circonstances lui avait attribué le rôle de majorité. On a eu en France le protestantisme mihtant, puis le protestantisme disgracié, mais toléré ; on a eu les colonies du Refuge en Hollande, à Berlin, à Londres ; on a eu à la porte de. la France et dans des pays de langue française, à Genève et dans la Suisse romande, une
véritable France protestante, très-mêlée, depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle jusqu'à nos jours, aux idées et aux affaires de la France monarchique, lui donnant des chefs d'écoles et de partis, y recrutant des disciples et des affiliés qui, pour ne pas faire de profession extérieure de dissidence religieuse, n'en sont pas moins devenus ce qu'ils auraient pu devenir par suite de l'éducation reçue au sein d'une minorité dissidente. Cette action extérieure, prolongée et reconnaissable sous tant de formes diverses, d'une imperceptible république que Voltaire avait la prétention de poudrer tout entière en secouant sa perruque, suffirait pour montrer que l'influence dans le monde ne se mesure ni à l'étendue territoriale ni au chiffre de la population, et que l'infériorité statistique de ce que nous nous permettons d'appeler la France protestante n'est pas ce qui peut infirmer les conclusions spéculatives tirées d'une comparaison entre cette France et la France catholique. Est-ce que, même de nos jours, l'influence du judaïsme est simplement en rapport avec le . chiffre de la population Israélite? Le génie, les qualités du calvinisme français ont pareillement percé, quoique les calvinistes français ne fussent qu'une minorité dissidente. Ce génie s'est montré sous tous les aspects, et l'arbre a pour ainsi dire porté tous ses fruits sous toutes les expositions. Le protestantisme français a eu ses hommes d'Etat, ses tribuns, ses publicistes, ses' financiers, ses économistes, ses critiques, ses sermonaires, ses moralistes, ses philosophes tant sceptiques que dogmatiques, ses naturalistes et ses savants de toute sorte, tous reconnaissables à un certain air de famille malgré leur originalité individuelle, et assez distingués, en assez grand nombre pour tenir un rang honorable à côté des plus grands noms de la France monarchique et catholique. Il n'y a guère que les grands poètes qui jusqu'ici aient manqué à l'appel ; et cette particularité même mérite toute l'attention
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do l'observateur. Eb bien, la main sur la conscience, peut-on dire que l'esprit français, avec ses mérites essentiels et ses défauts natifs, soit représenté dans la France protestante au même degré qu'il l'est dans la France catholique? Tandis que celle-ci agissait au dehors par les lettres, la philosophie et la politique, la tâche des plus illustres personnages appartenant au calvinisme français, ou de leurs disciples, n'a-t-elle pas consisté plutôt à réagh^ sur la France, en habillant à la française des idées de provenance étrangère?
Remarquez bien que, quand nous parlons de catholiques et de protestants, nous n'avons ])as seulement en vue des cathohques comme Bossuet ou môme (qu'on nous pardonne le rapprochement) des catholiques comme Chateaubriand, ni des protestants comme d'Aubigné ou même comme M"* de Stat'l. Les sceptiques, les licencieux, les démolisseurs de croyances gardent, jusque dans leurs écarts et leurs impiétés, des marques de leur origine et de leur éducation première, le ton de la société à laquelle ils appartiennent. Voltaire est sans doute un très-mauvais catholique, et Rousseau est fort reprochable dans sa profession de foi calviniste, même quand il veut communier des mains de son pasteur : mais Rousseau a gardé l'apprêt genevois, csdviniste ; et Voltaire est de cette famille d'esprits libertins et railleurs, qui a ses ancêtres dans le moyen âge catholique, contre qui la Réforme s'est faite, et qui se perpétue dans les pays catholiques, comme le carnaval dans la Venise des doges, comme les épigrammes et les chansons sous le régime des lettres de cachet, justement parce que l'opposition et la critique sérieuse y sont tenues plus de court. En ce sens il est permis de rapprocher des formes de rehgion les formes d'irréUgion qui les accompagnent en réalité, et qui en dérivent par une réaction inévitable.
Si le protestantisme avait régné en France, il est à croire
T. l. li
que la France n'aurait eu ni Bossuet ni Voltaire, c'est-àdire que le génie de Bossuet et celui de Voltaire n'auraient pas brillé de cet incomparable éclat qui tient à un parfait accord entre les qualités du génie et les dispositions de la société sur laquelle son action s'exerce. 11 est permis de croire que nos excursions en tout genre eussent été plus modérées, que nous n'aurions eu ni l'apothéose du grand roi, ni celle de Marat, et, pour trancher le mot, qu'avec une conduite plus sensée nous aurions fait moins de bruit dans le monde. Si ces compromis de la sagesse puritaine, doctrinaire, britannique, genevoise (comme on voudra l'appeler), paraissent inconciliables avec notre tempérament national, à la bonne heure : ce sera le moyen de revenir par voie détournée à notre première conclusion, à savoir que la France n'était pas née pour être protestante.
Pouvait-elle suivre Jusqu'au bout la réaction catholique? Pas davantage, comme les faits l'ont bien prouvé. Elle a toujours eu horreur de l'Inquisition et l'on n'a jamais manqué de l'émouvoir, parfois plus que de raison, en lui parlant de l'épée dont la poignée est à Rome et la pointe est partout. S'il doit venir un moment où toutes ces différences s'effacent, où il n'y ait plus lieu de distinguer entre lé catholique français et le catholique d'au-delà des monts, où l'on ne s'aperçoive plus, au changement des mœurs et des idées régnantes, que l'on passe d'un pays catholique dans un pays protestant, ce sera donc au détriment de ce qui donne au type français sa physionomie individuelle et sa perfection relative. La France aura perdu quelque chose des qualités distinctives qui lui ont créé ci-devant dans l'histoire un rôle à part et lui ont valu une sorte d'hégémonie intellectuelle.
— Quoique les caractères de races prédisposent certainement les peuples à tel genre de vie, il y a dans les" conditions extérieures bien des causes qui imposent aux popu-
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lations do même sang les genres de vie les plus disparates, et les disparités résultant du genre de vie sont celles qui frappent d'abord l'attention. Un pâtre, un laboureur diffèrent d'un matelot ou d'un ouvrier de fabrique par des caractères bien plus sensibles que les caractères de race, du moins lorsqu'on arrive à des nuances comme celles qui différencient les divers rameaux de nos races européennes. La convenance plus grande de telles institutions religieuses avec tel genre de vie ne peut non plus être méconime. Ainsi, pour prendre un exemple, le repos sabbatique du protestantisme, précis et régulier comme la sonnerie d'une horloge, cadrera mieux avec le mécanisme du travail de l'artisan des villes et surtout du travail manufacturier , tandis que les populations rurales, livrées à des travaux moins réguliers, moins continus et parfois plus pressants, s'accommoderont mieux des fêtes multipliées de l'ancienne religion, et aussi d'une moindre rigidité d'observance. En général, la réforme protestante qui dépouille le christianisme de ses tendances à r.-iscétisme en infirmant le mérite des œuvres ascétiques, convient mieux aux peuples poussés dans les voies de Tindustrie par leurs instincts natifs ou par les habitudes que donne le genre de vie ; et c'est ainsi qu'elle a dû transitoirement contribuer au mouvement général de la ci\T.lisation, sans en être, comm^ quelques-uns l'ont cru, la cause principale et déterminante. L'influence du genre de vie peut aider à comprendre comment, lors de la scission religieuse, les petits cantons de la Suisse allemande sont restés si bons catholiques, tandis que la Réforme l'emportait dans les autres cantons soumis à la bourgeoisie des villes, soit en terre romande, soit en terre allemande, — Ceci nous mène à examiner la question souvent traitée, des rapports qui peuvent exister entre les divisions du christianisme européen et la diversité des institutions pohtiques. Car il en est des institutions politiques comme des
institutions religieuses : les dispositions natives, le genre de vie des populations contribuent à les former et à les enraciner ; après quoi elles influent à leur tour sur les habitudes et même sur le génie des peuples.
Certaines religions, comme l'islamisme, ont été tellement façonnées par des Asiatiques et pour des Asiatiques, que l'on ne conçoit guère comment elles se marieraient avec les idées de liberté politique qui, sous une forme ou sous une autre, ont toujours eu cours chez les nations européennes. La longue durée des croyances juives et chrétiennes et la variété des conjonctures qu'elles ont traversées, les ont rendues bien plus souples à l'endroit des institutions politiques . Dans les livres canoniques des Juifs nous pouvons trouver, ici la réprobation énergique et presque la satire de la royauté, ailleurs le type d'une royauté consacrée par la religion et mise au service de la religion, une vocation divine concourant avec la voix du peuple pour créer une famille privilégiée etfonder l'hérédité dynastique.
Le christianisme s'est formé et propagé lentement, obscurément, dans un monde soumis à la plus complète unité politique que l'Occident ait connue, sous le despotisme des Césars ; et tout d'abord il a déclaré que son règne n'est pas de ce monde; il a proclamé la soumission absolue à César, c'est-à-xiire au pouvoir étabh, pour tout ce qui tient à l'ordre temporel ou politique, et la résistance invincible {no7i possumus) dans les choses de l'ordre spirituel ou divin. Par là il rompait avec le judaïsme qui glorifiait plutôt alors la révolte à main armée contre le roi impie, contre l'oppresseur des saints. D'où il suit déjà qu'une réforme poussée .au point de raviver les sources hébraïques du christianisme au préjudice de la tradition, même de celle des premiers siècles chrétiens, contenait un principe d'opposition plutôt active que passive aux empiétements de la puissance civile sur la liberté religieuse, et par consé-
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quent menait à une revendication des libertés politiques. Quand le christianisme est devenu sous les empereurs chrétiens une religion d'Etat, il n'y avait plus moyen de maintenir dans sa rigueur idéale la séparation de la religion et du droit sécuher, politique ou civil. Le terrain des affaires mixtes prenait une extension et une importance croissantes; la lutte entre les deux puissances commençait pour ne plus cesser que par la complète abolition des religions d'Etat, là où les traditions et les mœurs ne rendent pas cette complète abolition impossible, autrement que par l'extinction même des croyances rehgieuses. Si les circonstances se prêtent à la formation d'une Eglise nationale, cette Église dont l'organisation se modèle sur celle de l'Etat, ne peut manquer de tomber finalement sous la domination du pouvoii' civil, ainsi que cela est arrivé aux EgUses byzantine, russe, anglicane. Si au contraire la même hiérarchie ecclésiastique règne sur de vastes contrées, trèsmorcelées par la politique, on a le cathoUcisme du moyen âge qui consacre la suprématie du pouvoir spirituel, ou le régime du catholicisme moderne, qui procède par voie de concordats et de négociations diplomatiques.
Evidemment, la soumission de l'autorité religieuse au pouvoir civil favorise singulièrement le despotisme du prince ou de l'Etat, au détriment de la liberté ou de l'indépendance individuelle, aussi bien en matière civile qu'en matière religieuse; ettousles champions de l'indépendance ou plutôt de la suprématie des pouvoirs religieux n'ont pas manqué d'en faire la remarque. Il est bien dur en effet de n'avoir de refuge contre un gouvernement despotique ni dans ce monde ni dans l'autre^ et de se sentir gêné dans sa conscience comme dans ses actes extérieurs. Mais d'un autre côté, quand la société civile éprouve le besoin de se séculariser, parce qu elle change plus vite que les institutions religieuses ne peuvent changer, l'empire d'un pouvoir
religieux indépendant la contrarie plus dans son mouvement que ne pourrait le faire la domination de l'Etat, toujours bien plus maîtrisé par l'esprit général de la société. Alors, ce qui est une garantie pour l'individu devient une entrave pour la société ; et l'idée du progrès social l'emportant sur la peur d'un despotisme qui froisserait les individus, on voit les mêmes hommes qui tiennent à soumettre le pouvoir civil à la direction de l'opinion publique, ou à la direction de leur parti qu'ils regardent comme le meilleur organe de l'opinion publique, s'accommoder trèsbien d'un système qui met le clergé dans la dépendance du pouvoir civil- Au contraire les nations qu'on appelle stationnaires, parce qu'elles ne demandent pas à marcher plus vite que leurs guides spirituels, aiment à voir les puissants du siècle s'incliner comme les plus humbles devant une autre puisêance qui ne fait point acception des conditions ni des rangs.
— Puisque le protestantisme ne pouvait point procéder par voie d'infiltration lente, à la manière du christianisme primitif ou comme d'autres doctrines l'ont fait par la suite, mais plutôt révolutionnairement et à main armée, il fallait bien qu'il changeât de tactique selon l'occurrence : ici se montrant favorable au pouvoir des princes et des magistrats gagnés à sa cause, et dont il acceptait la supériorité dans Tordre de la discipline ecclésiastique; persécuté ailleurs par le pouvoir civil et dès lors disposant les peuples à chercher dans la liberté politique une garantie contre l'oppression des consciences. De même les incidents de la réaction cathoUque donnaient l'occasion de soutenir au sein du catholicisme toutes les thèses politiques : tantôt le droit divin et inamissible des rois, tantôt leur déchéance pour infi-action du pacte primitif ou des lois fondamentales de l'Etat ; toujours, bien entendu, sous la condition que le pouvoir spirituel interviendrait comme le juge suprême
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des prétentions des rois et des peuples. Nous avons vu encore de nos jours de ces évolutions dans la tactique des partis, et à plus forte raison devaient-elles avoir lieu à une époque de confusion générale. Mais, encore une fois, il faut juger du type d'après des exemplaires de choix : et puisque la lutte entre le catholicisme et le protestantisme a abouti à réaliser dans des pays catholiques ce qui a paru l'idéal du régime monaixhique, et dans des pays protestants ce qu'on a regardé comme l'idéal de la liberté politique, il faut bien reconnaître une foncière convenance entre telles institutions reliçjieuses et telles institutions politiques. Ce i{u'il y avait d'obscur à cet égard dans l'histoire du seizième siècle, trouve son explication et son commentaire dans l'histoire du siècle suivant, où les idées rehgieuses agissent sm'tout en tant que véhicules des idées pohtiques.
En France, notamment, le calvinisme trouve des adhérents sincères, d'abord chez les gentilshommes que l'air de la Cour n'a point corrompus et qui gardent dans leurs châteaux l'esprit d'indépendance de la noblesse féodale, puis chez les bourgeois de quelques villes dont la foi plus tenace ravivera l'amour des franchises municipales jusqu'au point de tourner à la liberté républicaine, si la tendance générale vers la concentration monarchique ne l'eût emporté. On reconnaît là le germe d'institutions capables de prendre de la grandeur pour peu que les circonstances fussent propices. Rien de pareil dans la turbulence factieuse de la démocratie catholique, lorsque les passions catholiques vont jusqu'à déchaîner la démocratie.