CHAPITRE VI
DE l'aYÉNEMENT de Là POLITIQUE MODERNE ET DE l'idÉE
DE l'Équilibre politique. ■
Dans une revue rapide du seizième siècle , il faut bien qu'on trouve Machiavel tout près de Michel-Ange; Ximenez, Wolsey, Granvelle tout près d'Erasme et de Luther; de sorte que l'époque de" la renaissance des lettres, des splendeurs de l'art, des emportements de la passion religieuse, est celle au^si où les pratiques et les maximes de gouvernement, sans changer peut-être beaucoup quant au fond, prennent une forme plus polie, en même temps que plus arrêtée, plus systématique et plus savante. C'est dire que nous n'entendons pas ici faire allusion aux pratiques scélérates d'un César Borgia, ni aux maximes trop audacieusement immorales du philosophe florentin, à celles que le jeune ami de Voltaire réfutait pour son amusement, en attendant l'occasion de prendre la Silésie. Non, il s'agit de pratiques ou de maximes moins odieuses, moins particuhères, et d'un plus grand procès encore pendant devant le tribunal de l'histoire et celui de la raison. Que voyons-nous en effet au début du seizième siècle, au début des temps modernes ? Une extension soudaine donnée aux combinaisons de la diplomatie; une régularité et une permanence jusqu'alors inconnues, in-
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troduites dans le service des cabinets et des ambassades; l'établissement définitif des armées permanentes, le perfectionnement des armes, de l'attaque et de la défense des places, de rinstnictiou et de la tactique militaires; d'autres perfectionnements corrélatifs dans la science de la finance, de l'impôt et de l'emprunt, destinés à subvenir aux frais de la guerre et aux charges de la paix armée. Tout cela va en s'adoucissant à bien des égards, en se régularisant de plus en plus par suite des progrès de la civilisation générale. Le dix- septième siècle surtout se recommandera par des efforts pour répandre une doctrine de droit international, destinée à contenir dans de certaines bornes les violences de là guerre et les manques de foi de la diplomatie : mais la force, pour se civiliser dans ses procédés et pour se parer de formes juridiques, n'en reste pas moins foncièrement la force par opposition au droit, Vultima ratio des rois et des peuples, la nécessité souveraine d'où dépendent en définitive les plus chers intérêts des nations. Nul progrès à cet égard d'un siècle à l'autre, malgré toutes les espérances, toutes les utopies, tous les enseignements religieux ou philosophiques. Bien au contraire, chaque siècle voit se grossir les armées permanentes, les charges de la paix armée, les impôts et les emprunts qu elles nécessitent. Chaque siècle est témoin de violations aussi hardies du vieux droit européen ou des théories juridiques plus modernes qu'on voudrait y substituer. Les croyances et les idées ont beau changer ; les nations dans leurs mœurs, dans leur structure économique et dans leur législation civile ou dans leurs institutions de politique intérieure ont beau se transformer ; la loi historique que nous signalons ici continué de primer et de maîtriser toutes les autres : ce qui fait qu'on doit d'abord tâcher d'en pénétrer la raison profonde, dont ne se sont pas suffisamment rendu compte, à notre avis, même les plus habiles gens.
— Quand nous jetons sur la Nature un regard d'ensemble, nous voyons que les phénomènes s'y étagent, en allant de ce qui est plus simple, plus général, plus persistant, à ce qui est plus complexe, plus particulier, plus délicat et moins stable. Avec leurs notions de la force mécanique et des propriétés dont la matière ne se dépouille jamais, les géomètres expliquent les grands traits de l'ordonnance du monde, ce qui en est comme la charpente ou l'ossature, ce qui domine et subsiste à travers toutes les combinaisons et les réactions moléculaires dont le physisien et le chimiste s'occupent; puis viennent les phénomènes de la vie et de l'organisation, dans leur variété infinie, dans leur complexité, leur déhcatesse et leur instabilité croissantes, en commençant par la vie organique, commune aux plantes et aux animaux, et en parcourant ensuite tous les degrés de l'échelle animale. Chez l'homme lui-même nous trouvons que la vie animale est le fonds relativement persistant et grossier, sur lequel se greffe une vie supérieure, une vie intellectuelle et morale qui a ses intermittences et ses éclipses, ses exaltations et ses défaillances : de telle sorte pourtant que l'homme qui n'est, selon la science, qu'un atome dans le monde, puisse à des heures privilégiées planer sur le monde par son intelligence , et aspirer à une destinée qui dépasse toutes les conditions de son existence terrestre.
Cependant la série se poursuit dans un autre sens, et l'homme individuel, cet être pour le perfectionnement duquel les sociétés humaines semblent instituées, n'est lui-même à d'autres égards qu'une molécule vivante, dont la destinée est de concourir à la vie générale de l'être collectif dont il fait, partie. Il est une des ouvrières de la ruche, l'un des animalcules du polypier, l'un des innombrables bourgeons que l'arbre produit sans cesse et qui entretiennent la vie de l'arbre par les fonctions qu'ils rem-
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plissent, tout eiL en tirant leurs sucs nourriciers et en obéissant à la loi de leur développement individuel. Or, il importe surtout ici de remarquer que, poursuivre la série dans ce sens, c'est effeclivement revenir en arrière, au point de vue de l'élévation des fonctions et du degré de perfectionnement de l'organisme. Car, si la manière de vivre de ces agrégations vivantes qu'on appelle des peuples ne ressemble précisément, ni à celle de l'animal, ni à celle de la plante, on peut dire qu elle rappelle encore plus les phénomènes de la vie végétative que ceux de l'animalité, et que surtout elle exclut ou rabaisse ce qu'il y a de plus élevé dans la nature de la personne humaine, à savoir l'idée du sacrifice, du dévouement sans bornes, du devoir absolu, d'une destinée qui outre-passe les conditions de l'existence sensible et terrestre. Il n'y a que le fanatisme qui puisse imposer à un peuple l'obligation de périr, s'il le faut, pour un principe, pour un |)oirit d'honneur, pour obéir à un beau sentiment de générosité ou de reconnaissance, pour ne pas dévier le moins du monde d'un engagement pris, pour concourir au bonheur du genre humain, pour servir quelque grande cause . 11 demeure incontestable que le degré où s'est élevée la moralité des actions humaines, dans les rapports des hommes entre eux, doit se faire sentir dans les rapports de peuple à peuple, puisque ces rapports se modèlent plus ou moins, du moins quant à la forme, sur les notions que suggère le commerce de la vie civile : mais il n'en est pas moins impossible de soutenir que le fond de la règle morale soit exactement le même pour la personne humaine, pour les hommes pris individuellement, et pour les nations en tant que nations. 11 ne s'agit pas de mettre une « grande morale » au-dessus de la <( petite » : il s'agit au contraire de reconnaître un abaissement de moralité qui tient à la nécessité des choses. Et vainement des philosophes habitués à vivre
dans un monde d'abstractions ^'obstineraient- ils à placer au même niveau de moralité la personne humaine et les sociétés humaines : l'histoire serait là pour leur donner un perpétuel démenti. N'a-ton pas maintes fois remarqué que les peuples chez qui la rigoureuse probité dans les rapports de la vie civile règne le plus, ne sont pas ceux qui s'accommodent le moins de la maxime « que le salut ou l'avantage du peuple est la suprême loi )) ? Non sans doute que le patriotisme aille jusqu'à soutenir qu'il ne faut reculer, pour un avantage certain, devant aucune offense faite à la morale, ni que la raison d'Etat suffise pour dégager la responsabilité de ceux qui se sont personnellement associés au coup d'Etat que la morale réprouve : mais voyez avec quelle facilité une retraite, un désaveu, une abdication dégageront la responsabilité personnelle, tout en donnant satisfaction à la raison ou à l'intérêt d'Etat . Evidemment on n'est plus sur le terrain ni dans les conditions de la morale qui s'impose à la per-. sonne humaine, dont la moralité est l'attribut éminent.
— La tendance régressive dont nous venons d'indiquer un symptôme se manifeste encore d'une autre manière. Pour se prêter comme la science, comme l'industrie, à un perfectionnement continuel, il faut que les sociétés humaines se dépouillent de plus en plus de ce qui fait qu'elles participent à la nature d'un organisme vivant^ et par conséquent sujet à la caducité et à la mort. Il faut qu'elles prennent dans leur constitution une sorte de ré gularité géométrique dont ce que Ton a appelé « la géométrie des abeilles » nous donne l'idée ou plutôt l'image. Il faut qu'elles fonctionnent ou qu'elles approchent de fonctionner à la manière d'un mécanisme où tous les ressorts, tous les rouages peuvent être définis, mesurés, ajustés avec une précision sans cesse croissante, et conservés dans un état d'entretien qui se prête à un ser-
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vice régulier. On retombe ainsi sur ce qu'on peut nommer une dynamique ou une physique sociale, où tout se fait avec nombre, poids .et mesure ; où les forces se calculent avec une précision inconnue dans l'économie de la nature vivante ; où l'idée de force et toutes celles qui s'y rattachent prévalent comme dans l'explication des phénomènes du monde inorganique. Pour ce qui regarde la structure et le mécanisme intérieur de la société, cette physique sociale prend le nom de science économique, dont il ne s'agit pas en ce moment. En ce qui concerne les conditions et le mode de l'action extérieure, un mot fait encore défaut dans la nomenclature scientifique, puisque la diplomatique des érudits n'a rien de commun avec la diplomatie ni avec la science des diplomates ; et néanmoins, à dater du seizième siècle, on a été naturellement amené, afin d'accommoder le langage aux idées, à se servir du terme de puissance pour désigner tout à la fois, dans l'ordre des rapports internationaux, les nations gouvernées en qui effectivement les forces résident, et les princes ou les gouvernements qui en disposent. De même que le prince, l'État, le gouvernement, tantôt se confondent et tantôt se distinguent, de même il sera permis quelquefois d'identifier, mais plus souvent encore il faudra distinguer les idées qui s'attachent aux mots de nation et de puissance : d'abord parce que l'unité de puissance n'est pas la même chose que l'unité nationale ; ensuite parce que la mesure de la puissance, comme l'homme de guerre ou de diplomatie l'entend , peut n'être pas du tout la mesure de la grandeur de la nation ou de l'État. Chaque force, chaque énergie propre s'accroît par l'exercice, et se perd faute d'avoir des occasions ou des moyens de s'exercer. On a maint exemple qu'un petit peuple, par la vigueur de ses institutions militaires, ou par le grand développement de sa richesse commerciale, ou même par le seul
liasai'd des ciicûiistauces, ait eu la prépondérance politique sur d'autres nations à qui la supériorité de leur population, l'étendue ou la fertilité de leur territoire, les productions de leurs arts ou de leur littérature assuraient à d'autres égards une bien plus grande influence. La diminution de puissance et d'influence politiques peut être le symptôme ou la suite d'une décadence générale , et réciproquement il se peut que les excitations politiques contribuent à éveiller toutes les forces vives d'une nation : mais par contre il n'est pas rare qu'elle s'épuise et qu'elle engage même hors de toute mesure les ressources de l'avenir dans les entraînements d'ambition, de vanité ou d'orgueil que lui donne son rôle politique, et dans les désastres qui sentie châtiment de ses fautes,
— La dissolution des liens juridiques, en l'absence d'un tribunal suprême dont la sentence comporte une exécution nationale ou fédérale, voilà ce qui constitue la puissance politique dans son unité et son indépendance; et en cas de conflit, ce qui distingue l'état de guerre de l'état de révolte. Mais l'indépendance et l'égalité de droit n'empêchent pas la dépendance et l'inégalité de fait : en conséquence l'influence, l'hégémonie qui sont des faits, se substituent à la suzeraineté qui est un droit. Quand même des causes naturelles, tout à fait indépendantes du libre arbitre de l'homme, ne distribueraient pas très-inégalement les forces entre des puissances juridiquement indépendantes les unes des autres, et pourtant en rapports habituels les unes avec les autres, le penchant de l'esprit humain à la simplification et à la systématisation en toutes choses ferait naître et propagerait Tidée d'un système où les petites puissances se groupent autour des puissances de premier ordre ou des « grandes puissances », en petit nombre relativement. Cette idée arriverait bientôt à s'enraciner dans l'opinion et à diriger la conduite des hommes
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placés au timon des afiaires. Cest ainsi qua piulir du seizième siècle on a toujours compté en Europe quatre ou cinq grandes puissances, quoique pas toujours les mêmes, par suite du déplacement graduel des forces et des influences. On dirait que plus de complexité dans le système ressemble trop à de l'anarchie, et que plus de simplification ressemble trop à de l'oppression.
Pour trouver dans ^'histoire ancienne quelque chose qui ressemble à ce que l'on a appelé dans l'Europe moderne un système politique, il faudrait considérer les petites républiques grec» pies, unies par un fonds commun de civilisation, divisées par des jalousies continuelles, ou bien les dynasties grecques fondées autour du bassin de la Méditerranée par les successeurs d'Alexandre. L'image serait encore bien imparfaite, et l'absorption romaine la fait évanouir. A[)rès l'écroulement de Terapire romain et le lonii tumulte des irruptions barbares, l'Europe sous le régime féodal est si morcelée quant aux dominations, et pourtant si imbue encore de l'idée de la subordination féodale, de l'unité romaine ou catholique, qu'elle ne se prête point à la conception d'un système politique, dans le sens moderne. Les communes, les républiques du moyen âge, italiennes, helvétiques, allemandes, ne prétendent même pas, comme les anciennes cités grecques, à une parfaite indépendance politique ; et les grandes monarchies qui sont en train de se former, n'ont pas encore réussi à procurer une telle disponibilité de leurs forces, que le rayon de leur sphère d'influence politique soit en rapport avec leur importance ethnique et territoriale.
A l'idée d'un système politique, qui à la rigueur pourrait reposer sur le droit comme sur la force, s'est jointe, dès l'avènement des temps modernes, l'idée d'une balance politique, objet continuel de la sollicitude des hommes d'État que l'ambition n'aveugle pas; et les termes mêmes
attestent bien la régression vers le mécanisme dont nous avons tâché de donner la raison. Si en effet la pure idée du droit réglait les rapports internationaux, les forces seraient ce que le droit établi voudraient qu'elles fussent, d'après l'usage légitime que chaque partie intéressée en aurait fait. S'entendre^ pour la balance des forces ne serait pas plus juste que de s'entendre pour le nivellement des fortunes.
Quand on parle de balance politique, il ne saurait évidemment être question de fixité absolue, d'équilibre rigoureux, que les physiciens eux-mêmes doivent laisser dans le domaine de l'idée pure, de l'abstraction mathématique. Qu'est-ce donc, au sens physique, qu'un système où les forces s'équilibrent? C'est un système où, tantôt des causes extérieures, tantôt des causes internes tendent continuellement à troubler, et troublent effectivement sans cesse l'équilibre ; mais qui est constitué de telle sorte que ces mêmes causes d'ébranlement font naître des résistances ou des réactions internes, en vertu desquelles l'équilibre tend à se rétablir, le système tend à revenir à son état primitif, par une suite de trépidations, de secousses ou d'oscillations dont l'amplitude décroît peu à peu. Voilà ce qu'est un équilibre vraiment stable; et l'on pourra encore admettre que le système possède une stabilité^ sinon parfaite, du moins suffisante ou tolérable, si la constitution du système prévaut sur les causes perturbatrices, au point que l'écart entre les deux états, avant et après la période d'agitation, soit peu de chose en comparaison de l'écart produit au premier moment du trouble.
Imaginons maintenant qu'en outre des causes accidentelles et brusques de perturbation auxquelles il est exposé, le système subisse dans sa constitution intime des altérations lentes et séculaires, comme une machine qui se déforme et s'use par l'usage, comme un bâtiment dont
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les matériaux se tassent ou se carient à la longue : les conditions de stabilité éprouveront ainsi par cela même des changements lents ; la disposition moyenne à laquelle toutes les parties du système tendent à revenir par des trépidations décroissantes, pourra très-sensiblement différer à deux époques fort éloignées l'une de l'autre. Cependant il sera encore permis de qualifier de stable un système placé dans de semblables conditions ; de même que l'on est fondé à dire que les perturbations planétaires n'empêchent pas la terre de décrire une ellipse autour du soleil, pourvu qu'on ajoute que la figure de l'ellipse décrite change insensiblement à chaque révolution, de manière à avoir notablement changé après un grand nombre de révolutions accomplies.
— Maintenant, peut-on appliquer cette notion de la stabilité à l'état dynamique du système européen, tel que nous le montre l'histoire des temps modernes ? Non certes, et les grandes assises diplomatiques de l'Europe, séparées d'ordinaire par des intervalles moindres d'un demi-siècle, témoignent clairement du contraire; quoique notre régime politique européen puisse encore passer pour stable, si on le compare au régime asiatique où la stabilité des mœurs est compensée par l'instabilité des dominations ou des empires. L'histoire européenne montre qu'après tant de guerres, tant de destructions, tant de ressources prodiguées, tant de sang versé, tant d'alliances nouées et rompues, les traités de paix ou plutôt de trêve, lors même que, par un reste de respect pour le vieux droit seigneurial ou patrimonial, ils remettent les parties belligérantes presque dans les conditions territoriales où elles se trouvaient auparavant, ne les remettent pas dans les mêmes conditions de force ou d'influence politique. Le déplacement de forces et surtout d'influence est au contraire très-sensible dans le cours de chaque siècle ou T. I. 45
de chaque demi-siècle : de sorte que s'il a été tant question de balance politique dans les temps modernes, cette formule convenue ou passée en usage, outre qu elle désigne vaguement une résistance aux prétentions excessives de l'ambition, dénote aussi, quoique plus vaguement encore , l'intervention d'une école d'hommes d'État, de politiques, préoccupés avant tout de la répartition des forces et des influences politiques dans le système européen, et regardant comme le but suprême de leurs efforts, l'agrandissement de la puissance dont ils sont les serviteurs ou les agents. A leurs yeux, tout ce qui touche le plus le commun des hommes, les affinités de croyances, de langage et de mœurs, la communauté d'origine, les aUiances princières, les vicissitudes mêmes de la politique intérieure, n'ont qu'un intérêt comparativement secondaire. A deux époques surtout, dans le cours d'une histoire quatre fois séculaire, les politiques, comme on les appelait, ont eu à résister aux purs, aux zelanti qui leur reprochaient de sacriûer à des calculs mesquhis et routiniers des intérêts d'un ordre bien supérieur : d'abord lors de la lutte du catholicisme et du protestantisme, où l'on a vu tantôt le roi très-chrétien s'allier aux luthériens d'Allemagne et de Suède, aux calvinistes de Hollande contre la cathoUque Autriche, tantôt l'Autriche et le pape lui-même s'allier à Guillaume d'Orange contre Louis XIV ; et bien plus tard durant la crise amenée par la Révolution française. Nul doute en effet que les questions qui se débattaient entre catholiques et protestants, entre les partisans et les ennemis de la Révolution, n'eussent intrinsèquement bien plus d'importance que quelques agrandissements de territoire, ou que des luttes d'influence, de cabinet à cabinet. Cependant telles questions réputées brûlantes en leur temps, sans être étouffées, ont cessé de brûler; tandis que la politique de cabinet avec ses traditions ou, si
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Ton veut, ses routines que détestent les zélés, que méprisent les faiseurs de grande politique, a suivi sa route à travers les luttes religieuses, les bouleversements de la politique intérieure et l'écroulement des dynasties. Il est donc tout simple que les hommes chargés par état de la défense d'intérêts réputés permanents, c'est-à-dire plus durables que d'autres, résistent en cette quahté à des entraînements de partis dont eux-mêmes, pour l'ordinaire, subissent personnellement l'intluence, mais non au point d'abandonner pour cela leur rôle officiel et leurs obhgations d'état.
— Dans un système matériel, quand on fait abstraction <les tensions intérieures, il n'importe aux conditions de l'équilibre ou de la balance que les forces antagonistes croissent ou décroissent dans la même proportion: sinon, il faut tenir compte des limites de résistance au-delà desquelles un excès de charge ou de tension amène des déchirements et des ruptures. De même pour le svstème politique. Telle est la soUdarité du système européen, qu'une nation ne peut sortir du sentier battu, soit d'ellemême, soit grâce à l'initiative d'un hommie puissant, sans que toutes les autres nations la suivent dans la voie qu'elle s'est frayée. Si l'emploi d'un nouvel engin de guerre, d'une nouvelle manœuvre, a fait gagner une bataille, a déconcerté un gouvernement, Ijientôt toutes les autres nations seront pourvues du nouvel engin, tous les hommes de guerre s'appUqueront à imiter ou à parer la manœuvre. Si l'on a tendu quelque part les ressorts du recrutement mihtaire jusqu'à doubler, tripler l'armée active ou la réserve, non point en excitant dans les masses une émotion passagère, mais par la vertu d'institutions permanentes, bientôt les autres nations se croiront contraintes d'adopter des institutions analogues et d'augmenter leurs forces dans la même proportion. En un m'^ot la fameuse
maxime si vis parem, para hélium motive, comme l'expérience l'enseigne, une disposition constante de chaque puissance à faire tout ce que ses antagonistes peuvent faire, et même un peu plus. Le principe de la concurrence qui, appliqué au commerce, tend invinciblement à abaisser les prix, provoque dans son application à la politique une dépense de force toujours croissante, soit à l'état de force vive ou de choc pendant la guerre, soit à l'état de force morte ou de tension durant la paix : au point qu'il semble plus difficile que des puissances, en petit nombre pourtant, qui luttent d'influence politique, se concertent pour réduire proportionnellement leurs dépenses de force, qu'il ne l'est que des producteurs s'entendent pour se réserver et se partager à l'amiable tous les avantages d'un monopole. En vain objecte-t-on que les charges de la paix armée sont pour les grands États militaires une cause de raine et de banqueroute inévitable. En premier lieu, la baisse des métaux précieux retarde ou atténue la banqueroute. De plus, tant que l'accroissement, non pas seulement nominal, mais réel, de l'impôt et de la dette publique, tant que l'enlèvement de tous les bras aux travaux productifs n'empêchent pas absolument le progrès de la population, de l'aisance du plus grand nombre, ni même l'accumulation des épargnes qui s'empressent de chercher un placement dans les emprunts pubhcs, il est clair que les charges de la paix armée, si lourdes qu'elles soient, peuvent être supportées par les nations gouvernées, sauf aux gouvernements à les répartir, non pas peut-être sans froisser la justice et les droits acquis, mais en usant de la force dont ils disposent, et d'abord en s'emparant des biens de mainmorte, ainsi que l'ont déjà fait la plupart des gouvernements.
Cet état de choses peut-il changer par l'établissement de quelque grande fédération européenne, qu'on appelle déjà les États-Unis d'Europe, nonobstant toutes les différences
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si apparentes, même abstraction faite des formes politiques, entre le système des États em^opéens et la république américaine qu'on prend ici pour modèle? De tout temps les philosophes et les amis de l'humanité ont rêvé rétablissement de quelque tribunal amphictyonique , de quelque cour internationale à laquelle les puissances politiques soumettraient leurs différends, et dont la force de l'opinion pubhque obligerait de respecter et d'exécuter les décisions, dans l'état où l'on suppose que la civilisation serait un jour parvenue : puisqu'il est trop évident que nous n'en sommes pas encore là. Ce ne serait pourtant pas tout à fait un rêve, s'il ne s'agissait que de décisions purement juridiques, comme celles qu'une cour de cassation pourait rendre. Le droit étant déclaré par un tribunal dont on ne conteste ni l'impartialité, ni les hautes lumières, le perfectionnement de l'humanité ferait peut-être que la sentence puisât sa force exécutoire dans l'idée même que les hommes se font du droit. Mais le perfectionnement de l'humanité, dont il est permis d'attendre le redressement de toutes les erreurs, de tous les préjugés, ne saurait aller jusqu'à changer l'essence des choses. Nous venons de voir pourquoi la rigoureuse idée du droit, avec ses conséquences extrêmes, n'est presque jamais applicable aux rapports des nations entre elles. Ce n'est pas de juges qu'ordinairement les nations auraient besoin pour vider pacifiquement leurs différends, mais d'arbitres ou d'amiables compositeurs chargés de couper le différend par moitié, défaire, comme on dit, des cotes mal taillées ; et toute décision arbitrale est une décision plus ou moins arbitraire, qui ne s'impose point par sa vertu propre. Les particuliers y recourent pour éviter les frais et les chances d'un procès, les nations pour éviter les frais et les chances d'une guerre; ce qui peut même tourner en habitude, sans que les procès el les guerres cessent d'être des en cas
inévitables. Une seule chance reste ouverte aux apôtres du désarmement général : c'est que les nations se montrent sages dans le règlement de leurs affaires intérieures, et que, dans leurs rapports mutuels, elles se contentent d'être des nations et renoncent franchement à être des puissances, toujours jalouses de peser le plus possible dans cette fameuse balance et de pouvoir dire (( qu'il ne se tire pas un coup de canon sans leur permission ». Si c'est trop exiger de leur amour-propre, le désarmement est impossible. Car il ne suffit pas, ce qui serait pourtant déjà beaucoup, que les nations possèdent dans leurs institutions de quoi se garantir des caprices de leurs gouvernants : il faut qu'elles aient dans leur caractère, dans leur éducation, dans leurs souvenirs, de quoi se garantir de leurs propres entraînements. En tout cas, la question du désarmement européen, très-distincte de la question de l'équilibre européen sur laquelle les esprits ont vécu si longtemps, est de celles qui ne semblent pouvoir être résolues que par suite de quelque transformation de l'état social, comparable à celle qui a mis fin au régime féodal et amené l'établissement des armées permanentes, mais dont il est quant à présent impossible de se faire une juste idée.
DE TA SITUATION POLITIQUE PE l'eUROPE AU XVI* SIÈCLE.
Au seizième siècle, plus peut-être qu'à aucune autre époque de l'histoire politique, les causes accidentelles et perturbatrices interviennent dans une telle proportion qu'elles étouffent en quelque sorte, ou du moins qu'elles masquent l'action des causes essentielles et persistantes. En premier lieu la prépondérance de l'Espagne est ce qui cai'actérise particulièrement l'histoire politique de l'Europe du seizième siècle, et justement l'Espagne est ce qu'il y a en Europe de moins européen. Pour les géographes qui ne voient sur la mappe-monde que des lignes, rien de mieux délimité que ce grand massif continental qu'on appelle l'Afrique : pour qui tient plus de compte des conditions du climat et du sol, et surtout de la physionomie des créations organiques, la péninsule arabique appartient plus à l'Afrique qu'à l'Asie, mafgré l'intromission des eaux par l'étroit passage de Bab-el-Mandel, et de miême la péninsule ibérique tient autant de l'Afrique que de l'Europe, malgré le canal qui sépare les colonnes d'Hercule. Rien ne rappelle mieux que l'histoire de l'Espagne chrétienne, l'ardeur conquérante, l'enthousiasme guerrier, la propagande armée , les grandes aventures, r immense et soudaine domination, la rapide décadence et
l'affaissement de l'islamisme arabe. En empruntant à Rome sa langue, sa religion, sa jalousie et sa dureté dans le commandement, en retenant des traditions gothiques quelque chose de favorable à l'indépendance des personnes et des localités, l'Espagne y a mis une empreinte africaine qui en exagère les mérites et les défauts. Il faut bien qu'en des points essentiels le type ibérique déroge à la caractéristique générale du groupe européen , puisque l'Europe n'a accompli ses grandes destinées qu'en sortant de la voie où l'influence espagnole tendait à la maintenir, et qu'elle a grandi quand l'Espagne déchnait, (( quand déiilait le chapelet d'Espagne », selon le mot du grand Cardinal (i). De là, dans l'histoire de l'Europe moderne, une première et grande singularité qui pourtant n'est qu'accidentelle : car il dépendait du hasard que la lutte séculaire des vieux chrétiens d'Espagne contre les musulmans du Mahgreb finît précisément avec le moyen âge, de manière à faire cadrer avec le début d'une crise européenne l'élan extraordinaire que la victoire a donné aux populations victorieuses. Si les Maures s'étaient soutenus un siècle de plus devant l'ibérie chrétienne partagée en trois ou quatre royaumes, l'issue définitive de la lutte aurait toujours été la même ; l'islamisme aurait reculé là comme il a reculé sur le Danube, devant les forces croissantes de la civilisation chrétienne : mais l'Espagne n'aurait pas prétendu à l'hégémonie européenne; elle n'eût été, Gomme aux jours de l'empire romain, comme au moyen âge, comme de nos jours, qu'une sorte d'appendice du système, une puissance secondaire ; les prétentions nées d'une surexcitation passagère n'auraient pas été hors de proportion avec les moyens physiques, en contradiction avec les données persistantes. L'Espagne aurait eu moins
(1) Gazetteûa o novembre 1642. — Revuedes questiom historiques ^\%%%.
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de grandeurs et moins de misères : il n'est guère permis de douter que l'Europe serait arrivée plus vite et avec moins de secousses au terme vers lequel elle tend.
— Nous renvoyons au chapitre suivant ce cpù regarde l'influence de la découverte de l'Amérique et de ses mines sur les destinées de l'Espagne et sur celles du monde européen : pour le moment, c'est dans l'Europe même que nous considérons les causes plus prochaines de trouble, dont la plus saillante est sans doute l'étrange complication d'intérêts espagnols, flamands, autrichiens, amenés par les fameux mariages autrichiens du quinzième siècle. Mais, avant d'appliquer à des questions de ce genre notre analyse des hasards, il tant nous rendre compte des conditions ([ui la rendent possible, malgré le peu de solidité que paraît avoir et qu'a en efl"et, pour peu qu'on outre-passe certaines limites, tout raisonnement fondé sur des hypothèses historiques qu'il n'a pas plu au Destin de réaliser.
Nous avons fait aiUeurs la remarque que l'extinction subite de la dynastie capétienne des <( grands-ducs d'Occident », qu'il vaudrait mieux nommer les « grands-ducs d'Austrasie », est l'un des principaux événements historiques où la part du hasard se montre avec le plus d'évidence. Si le dernier d'entre eux, au lieu d'être un héros d'aventures à la manière de Charles XIJ, eût été un grand capitaine à la manière de Gustave- Adolphe ou de Frédéric, et qu'il eût arrondi ses Etats par la conquête de la Lorraine comme celui-ci a arrondi les siens par la conquête de la Silésie, les conditions de l'équilibre européen étaient radicalement changées, si radicalement, que rien dans la série des faits postérieurs ne vient jeter du jour sur les conséquences probables de l'hypothèse qui reste par conséquent une pure hypothèse ou (( une hypothèse en l'air ». Après le désastre de Charles le Téméraire et la réunion delà Bourgogne ducale à la couronne de France, il ne peut
plus être question d'une monarchie autrasienne , mais d'un royaume des Pays-Bas, assez industrieux, assez riche, assez puissant, pour avoir une grande importance en Europe, aux yeux de l'Angleterre surtout, et pourtant pas assez pour se passer de l'appui de l'Empire contre la France ou de la France contre l'Empire. Le danger le plus proche parait aux vieux conseillers d'une jeune héritière être du côté de la France où règne un prince réputé si habile et si peu scrupuleux, et Marie de Bourgogne épouse Maximihen d'Autriche. Cependant nous voyons toute la suite de l'histoire protester contre cette combinaison. D'abord il y aura un perpétuel antagonisme entre les maximes de gouvernement des princes autrichiens et le génie des populations plus fortement attachées que d'autres à leurs franchises provinciales, et plus en mesure de les soutenir. Bientôt elles seront détachées de l'Autriche proprement dite, de l'Autriche allemande, slave, magyare, pour être rattachées à la monarchie espagnole par un lien plus habituellement vassalitique que direct ; et l'une des plus sanglantes luttes des temps modernes, celle qui fait faire à l'art militaire moderne ses premiers pas, aboutira à l'indépendance des Provinces-Unies. Lorsque l'Europe prend une assiette nouvelle par la paix d'Utrecht et que les Pays-Bas espagnols font retour à l'Autriche impériale, il reste entendu que c'est à un titre nouveau, en vertu d'une combinaison artificielle de la diplomatie angiobatave, qui n'a plus rien de commun avec l'héritage de Marie de Bourgogne : et aussi l'Autriche ne néglige-t-elle, dans le cours du dix-huitième siècle, aucune occasion de troquer ses provinces belges contre des possessions plus à sa convenance. Le sacrifice de la Belgique est celui auquel elle se résigne le plus vite dans la tourmente révolutionnaire, et son abandon définitif par l'Autriche figure au premier rang dans toutes les combinaisons d'une diplo-
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matie nouvelle. Donc Thypotlièse qui consiste à supposer que Marie n eût point épousé Maximilien n'est point une hypothèse en l'air : c'est au contraire, on peut le dire, l'hypothèse que Thistoii'e s'est chargée de réaliser, en dépit de la résolution dictée à certain jour par la peur qu'on avait du rusé vieillaid du Plessis-lès-Tours. Discuter une telle hypothèse, ce n'est point faire une histoire de fantaisie, entreprise toujours ridicule : c'est user d'un artilice propre à dégager les causes dominantes de l'incident qui les masque ou qui en trouble l'action régulière.
L'héritier de Maximilien et de Marie épouse l'héritière de Ferdinand et d'Isabelle : voilà une fortune matrimoniale plus prodigieuse encore et qui justifie bien le fameux hémistiche Tu felix, Austria, niibe : mais a-t-elle produit, comme on s'en flattait, l'unité monarchique de l'Europe, ou du moins une hégémonie, une suzeraineté européenne? En aucune façon. Le génie de Charles-Quint a succombé à la tâche, l'Espagne s'est épuisée; la Maison d'Autriche s'est scindée en deux branches dont la parenté n'eût pas dû influer sur la politique plus que tant d'autres parentés princières, si la division de l'Europe en deux grands partis, catholique et protestant, n'avait l'ait de l'alliance de famille une alliance de parti Après l'extinction de la branche autrichienne d'Espagne, la France et lacoaUtion anti-française ont soutenu une guerre acharnée pour continuer, avec une dynastie ou avec une autre, l'existence de ce qu'un publiciste allemand appellerait «la grande Espagne», del'Espagne telle que l'avait faite le mariage de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle ; mais il a fallu transiger et défaire par les traités d'Utrecht cette Espagne démesurée que le mariage avait faite. On avait même dépassé le but, suivant l'effet ordinaire des réactions, en refusant à l'Espagne toute influence sur la péninsule italique, mais la paix de 1735 a amendé sur ce point les traités d'Utrecht; et moyennant
cet amendement, la monarchie espagnole s'est retrouvée assise, juste comme comme elle l'était sous Ferdinand le Catholique, à la vigueur près que les diplomates ne pouvaient lui rendre. Il est donc bien permis de dire que tant de sang versé, tant de forces dépensées pendant plus de deux siècles l'ont été en pure perte, et que l'Europe serait arrivée mieux et plus vite au terme (quel qu'il soit) vers lequel elle marche, sans une combinaison fortuite qui contrariait à ce. point ses tendances naturelles. Non-seulement il y a un intérêt de curiosité philosophique à constater ainsi la subordination de certaines causes à d'autres : il est en outre de la plus haute importance de savoir, par la discussion même des faits historiques, si le monde de l'histoire n'otfre qu'une suite d'agitations sans règle et sans fm, ou s'il tend comme le monde physique, comme le monde des êtres vivants, vers une stabilité relative, en se débarrassant successivement des causes accidentelles de désordre.
—Le seizième siècle a été pour l'Italie l'époque fatale de la domination des Barbares, de la déchéance politique de ces glorieuses cités où le génie de la civilisation et surtout celui des arts resplendissaient comme.aux plus beaux jours de l'antiquité classique. L'aînée des nations néo-latines atteignait ainsi la première à la sénilité. Le fait était inévitable : on ne peut empêcher la décadence de ce qui porte en soi un principe de décadence. Dans des temps bien meilleurs la Hollande devait déchoir commercialement et politiquement, on pourrait même ajouter artistiquement, comme Venise, comme Florence, comme Gênes ; et il n'y avait pas moyen de songer au seizième siècle à faire figurer l'Italie à titre de puissance territoriale, vis-à-vis des puissances qui l'entouraient, de manière à participer aux avantages décisifs que donne finalement une civilisation, progressive aux puissances dont la base est essentielle-
ment territoriale. Mais des complications accidentelles et des fautes évitables ont certainement empiré ce qu'il y avait de foncièrement mauvais dans la situation. Rien de plus fâcheux à ce point de vue que la dévolution des prétentions de la Maison d'Anjou sur le trône de Naples à des princes tels qu'ont été la plupart des Valois. D'après les relations géographiques, la France ne pouvait faire valoir de pareilles prétentions sans inquiéter et bouleverser, sans soulever contre elle l'Italie tout entière : au lieu que, s'il ne s'était agi que du Milanais, il y avait bien des voies ouvertes à un arrangement amiable et à un acheminement vers ce rôle de puissance protectrice, que Henri IV comprenait déjà très-nettement moins d'un siècle après. En allant plus au fond des choses, on reconnaît que le vice général de la situation tient à ce que les vieux principes de l'hérédité seigneuriale continuent de recevoir leur application sur une échelle disproportionnée, dans un nouvel ordre de choses auxquel ils ont cessé d'être convenablement apphcables. Ces principes s'adaptaient fort bien à l'Europe émiettée du moyen âge : ils ne conviennent plus ou du moins ils entraînent d'énormes inconvénients après la reconstitution des grands Etats territoriaux. 11 faut maintenant que la pohtique d'Etat, tout en continuant de s'abriter sous la tutelle de l'hérédité dynastique, se dégage péniblement des entraves où la retiennent les intérêts princiers et les accidents de l'hérédité. La première moitié du seizième siècle est l'époque de la plus grande confusion produite par les discordances de l'intérêt d'Etat et de l'intérêt princier.
— A partir du milieu du seizième siècle^ la religion se mêle tellement à la politique, qu'il semble que l'on aborde un autre monde : et pourtant la nouveauté politique est plus dans la forme que dans le fond des choses. Est-ce que, sans la réforme, les princes allemands n'auraient pas songé
à accroître leur indépendance ou, selon eux, à se défendre des entreprises du chef de l'Empire, toujours disposé à se servir contre l'Allemagne de ses forces non allemandes? Ne leur aurait-il pas fallu pour cela s'entendre avec les rois de France? Est-ce que ceux-ci, tout en persécutant les huguenots de -France, n'ont pas soutenu les protestants d'Allemagne? L'absence de dissensions religieuses auraitelle empêché l'Europe de s'alarmer de la prépondérance de l'Espagne, et les puissances maritimes de jalouser ses possessions coloniales? On a dit que, sans l'exaltation religieuse due au protestantisme, les peuples n'auraient pas pris fait et cause pour leurs princes, comme ils l'ont fait dans la lutte contre la domination espagnole ou autrichienne, ce qui a sauvé l'indépendance et les libertés de l'Europe. Mais la suite a bien montré que ni l'Escurial, ni la cour de Vienne n'étaient en mesure de prévaloir contre l'Europe ni d'arrêter le mouvement progressif de la civihsation, quand même la réforme protestante ne serait pas venue à la traverse ; et il faut aussi tenir compte de la gêne que la réaction catholique a mise dans la réaction politique contre les deux branches de la Maison d'Autriche. Après tout, la plus grande dépense d'énergie politique et militaire qu'ait faite au seizième siècle le protestantisme, a été pour la création de la république batave ; et si admirable que soit la lutte des Gueux des Pays-Bas contre le colosse espagnol, il y a dans l'histoire bien des exemples de luttes aussi héroïques auxquelles manquait le stimulant des passions rehgieuses. Et puis, à supposer qu'en l'absence de ce stimulant Philippe II n'aurait pas perdu la moitié des Pays-Bas, c'eût été une raison de plus pour que Philippe III ou Phihppe lY en perdissent la totalité : la décadence inévitable de la monarchie espagnole tenait à d'autres causes que la crise rehgieuse du seizième siècle.
— Celle-ci pouvait être particuhèrement favorable à
la France, si un s^ouvernement ferme et habile avait su profiler de l'occasion qui s'otTrait d'atteindre d'un seul coup le but poui^suivi ensuite pendant trois siècles avec des succès si divers, et d'obtenir au nord pour frontière la frontière du pays wallon. Mais, s'il dépendait de la bonne conduite d'un gouvernement, c'est-à-dire d'une circonstance où le hasard a toujours beaucoup de part, que la France sortît grande de la crise religieuse du seizième siècle, dépendait-il d'un hasard contraire qu'elle s'y abîmât, comme l'histoire semble le dire quand on s'en tient aux premières apparences? En d'autres termes, la France était-elle perdue sans un roi tel que Henri IV ? S'il fallait répondre oui, ce serait à désespérer de la philosophie de l'histoire, tant il serait clair que les. destinées du monde ne tiennent qu'à un fd. En etTet, il ne suffisait pas qu'une éducation forte et les leçons de l'adversité eussent préservé le Béarnais de l'amollissement qui énerve les rejetons des vieilles dynasties, il fallait en outre qu'd eût reçu de la nature les qualités rares, exigées des fondateurs ou des restaurateurs d'empires. Or, rien de plus fortuit on de plus providentiel, c'est-à-dire de moins nécessaire selon l'ordre naturel, qu'une pareille dispensation faite si à propos. Mais en vérité l'on ne saurait croire que celle des monarchies européennes qui avait alors le plus de ressources, le plus vieux renom dans le monde pût périr si vite. Où étaient donc les puissances qui pouvaient se partager la France comme plus tard on s'est partagé la Pologne ? Etait-ce l'Espagne aux mains de laquelle le Portugal allait tout à l'heure échapper, ou l'Empereur qui allait avoir tant à faire avec les Turcs, les Bohémiens, les Hongrois et les Allemands, ou le duc de Savoie, ou le duc de Lorraine? Où étaient les gouverneurs de provinces, capables de défaire l'œuvre du temps et des légistes, et de rouvrir l'ère de la grande féodalité, en se
posant en pairs de Hugues Gapet ou en électeurs allemands ? Il aurait bien fallu que Paris finît par se faire un roi, et que le roi de Paris finît par être le roi de la France : car Paris poursuit sa destinée à travers tous les changements d'institutions et de dynasties^ ainsi que Rome l'a fait jadis ; et une ville-reine ne vieillit pas nécessairement, comme une institution ou une dynastie. Donc il était inévitable que la restauration monarchique s'opérât sous une dynastie ou sous une autre, après bien des souffrances et des humiliations passagères que la France a heureusement évitées grâce au génie restauralear de Henri IV, ce qui suffit bien à sa gloire. Et quand la Maison de Lorraine aurait réussi à se greffer sur celle des Valois, comme plus tard elle s'est greffée sur celle des Hapsbourg, ou comme les Stuarts, ces roitelets d'Ecosse, se sont greffés sur les Tudor, on ne voit pas en quoi cela aurait dû modifier essentiellement les destinées de la monarchie : à cela près, et c'est déjà beaucoup en bien et en mal, qu'au lieu d'une dynastie sept fois séculaire, dont le berceau se confondait avec son propre berceau, la France aurait eu une dynastie fraîchement parvenue, d'où n'aurait pu sortir aussi complet, aussi glorieux, le personnage de Louis XIV, unique en son genre, et qui exigeait le concours le plus singulier de toutes les données fortuites. Quand bien même un changement dynastique eût coûté momentanément à la > France la perte de quelques provinces, cela n'aurait pas I empêché l'Espagne de décliner, l'Angleterre de s'élever, la Hollande d'offrir un asile aiix libres-penseurs, la noblesse de se ruiner, la bourgeoisie de s'enrichir et de s'émanciper, les croyances de s'affaiblir, les sciences et l'industrie de grandir. En d'autres termes il est probable que le monde ne se ressentirait guère aujourd'hui, et sur- | tout qu'il ne se ressentirait pas dans un siècle d'un changement si capital dans la solution d'une crise , la plus
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grave de toutes celles que l'ancienne France a traversées.
En résumé, après avoir tâché de montrer [)lus haut qu'il ne dépendait pas des accidents de la politique de changer la religion de la France, nous conclurons ici qu'il ne dépendait pas des accidents de la lutte religieuse d en changer foncièrement la constitution politique.
— Au seizième siècle, l'antagonisme de la France et de l'Angleterre n'est pas ce qu'il a été à une époque antérieure, ce qu'on l'a vu depuis ; et cependant, même alors, il semble que leurs destinées soient tellement balancées, que l'une ne puisse s'élever sans que l'autre s'abaisse. Le seizième siècle est pour la monarchie française un temps de déchirements et d'affaiblissement : en Angleterre la liberté politique sommeille, mais la fermentation rehgieuse en prépare le réveil; et en attendant, le pouvoir monarchique ramasse en quelque sorte ses forces, ce qui l'empêchera de succomber dans la lutte future, et ce qui donnera aux institutions du pays leur caractère propre de grandeur et de stabilité. En perdant ses vieilles attaches féodales avec le continent, la royauté anglaise s'est enfin complètement nationalisée ; et ainsi se prépare, moyennant le concours de toutes les forces vives de la nation vers un but suprême et unique, ce puissant esprit de nationalité qui dirigera constamment la poli, tique extérieure, qui dominera à l'intérieur toutes les querelles de partis ou d'opinions, qui prévaudra même, chose peut-être plus difficile, ou qui du moins a prévalu jusqu'ici sur la poursuite de la richesse et du bien-être, et sur l'opposition des intérêts économiques. Le règne de la grande Ehsabeth fonde véritablement la politique nationale, la politique anglaise, on pourrait dire l'empire britannique, puisqu'il prépare, on sait au prix de quels sacrifices, l'union de l'Ecosse et l'annexion réelle de l'Ir*
lande, par l'inimigratioii de la race saxonne sur une grande échelle et la dépossession de la race indigène.
Un contraste fera mieux sentir l'importance de ce travail. Il y a de grandes ressemblances physiques et géographiques entre le groupe des îles Britanniques et le groupe des péninsules et des îles Scandinaves. A côté des basses terres, des canaux et des estuaires où les mers s'injectent, la Nature a placé des massifs de terrains anciens, doués de formes accentuées et d'une grande richesse minérale, en réunissant de la sorte tout ce qui exerce l'homme aux rudes labeurs et le convie aux entreprises périlleuses. La différence de climat n'est pas de celles qui condamnent à une infériorité sans remède le peuple défavorisé ; et par d'autres côtés le groupe Scandinave jouit de quelques avantages : c'est comme une Angleterre flanquée d'une Hollande qui serait tout à fait dans sa dépendance et dans ses eaux. Ethnographiquement, le rameau Scandinave et le rameau anglo-saxon, outre qu'ils se sont croisés dans la suite des temps, ont les plus grandes affinités originelles; et pour les temps historiques cette affinité se montre dans la physionomie générale des institutions et des mouvements politiques. L'histoire des peuples Scandinaves est, quant aux traits d'ensemble, ce qu'aurait été l'histoire des peuples ang;lo-saxons sans l'intrusion de la féodalité normande. Pourquoi la ressemblance cesse-t-elle juste au moment où le génie saxon reprend le dessus ? Pourquoi ces anciens rois de la mer, qui ont déjà colonisé l'Islande et le Groenland, appendices du continent américain, n'ontils pas une meilleure part dans la colonisation de l'Amérique du Nord et dans les fruits de la' puissance marilime aux époques modernes ? Manquent^ls de fer, de bois, de o-oudron et de chanvre? Bien au contraire, car ils en approvisionnent les autres nations. Pour des gens qui font le tour du monde, v a-t-il si loin d'Amsterdam à Copen*
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hague, de Londres ou de Liverpool à Stockholm? La diversité des conjonctures historiques dans le cours du seizième siècle idde singulièrement à expliquer la diversité des destinées ultérieures. Tandis que Funité britannique se forme ou se resserre, les séparations et les antipathies se prononcent davantage dans le groupe Scandinave; quand l'Angleterre se dégage de certaines attaches continentales pour mieux se retrancher dans les avantages de sa position maritime et insulaire, les États Scandinaves montrent plus de disposition à se mêler des affaires du continent et à y jouer un rôle disproportionné à leurs forces. Et cependant les îles Britanniques sont le théâtre de luttes entre les races, entre les sectes religieuses, que n'offre point le groupe Scandinave où la population paraît sensiblement homogène, et où le luthéranisme s'étabht partout sans résistance ni concurrence sérieuse. Mais on dirait que, sur le sol britannique, les antipathies de races, rendues encore plus vives par les antipathies rehgieuses quà leur tour elles nourrissent, en tenant sur le qui-vive la race et l'Église dominantes, leur font mieux sentir le besoin d'unité politique, et leur donnent les moyens de lu cimenter, en excitant leur énergie et en accroissant leur prépondérance.
— Le seizième siècle n'a pas été une époque moins critique pour un autre membre bien intéressant du système européen, pour la Pologne. Il n'en est pas des plaines du nord do l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie, comme de la Scandinavie, des îles Britanniques et des grandes articulations de l'Europe occidentale : la nature n'y a point tracé de démarcations propres à diriger plus tard le travail de l'organisation pohtique; il faut que les données ethnographiques ou que la vertu même des institutions politiques y suppléent. Or la race slave, en devenant sédentaire et en s'épanchant sur de vastes espaces, faiblement accidentés,
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n'a pas offert non plus dans ses divers rameaux quelquesunes de ces qualités vigoureusement prononcées, qui deviennent le principe des fortes institutions politiques. Sur une notable partie du sol de l'Allemagne, elle s'est fondue dans les populations teutoniques; ailleurs, comme en Hongrie et dans d'autres contrées danubiennes, elle ne s'est conservée qu'à l'état de plèbe soumise à une caste supérieure. La Pologne cependant avait eu depuis la dernière irruption des hordes asiatiques et sous les Jagellons une époque de grandeur qui la signalait entre tous les pays slaves et attirait sur elle les regards de l'Europe. Si la crise du seizième siècle avait été propice à la Pologne et qu'elle y eût fortifié le lien politique, les futures destinées de l'Europe étaient bien changées : mais, tout au contraire, la fortune a voulu que la dynastie s'éteignît en un temps de fermentation générale, et qu'en l'absence de toute . hiérarchie féodale, de toutes grandes institutions municipales, le plus informe des orgamsmes politiques vînt aggraver les inconvénients qui déjà résultaient de l'infériorité d'organisation sociale et de l'absence de défenses naturelies. Les dissidences reUgieuses, en pénétrant en Pologne, n'y ont agi que comme causes de dissolution.
Nous savons tout ce qu'on peut dire contre cette manière d'effleurer l'histoire par les sommités et à tire-d'ailes, au risque du vertige et d'une chute dans le vide. Nous faisions allusion en commençant à ce qu'on a appelé ce les déserts de l'histoire )) : ici nous serions plutôt en face des « déserts de la philosophie », tant l'histoire politique est riche en faits, et tant la philosophie de l'histoire est pauvre en conclusions suffisamment justifiées; mais s'il est fort naturel que le voyageur ait hâte de sortir du désert, il faut au moins qu'il le traverse, ne fût-ce que pour en estimer l'étendue et pour en relever la position sur sa carte routière.