‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 28 sur 78 · ÎFS ÉTABLISSEMENTS DES EUROPÉENS DANS LES DEUX-MONDES · texte numérisé non relu

ÎFS ÉTABLISSEMENTS DES EUROPÉENS DANS LES DEUX-MONDES

Pour les géographes, les naturalistes et les curieux, l'Amérique a été cr le Nouveau Monde 3) dès le jour de la découverte; tandis qu'au sens administratif et commercial il était encore question ce des Deux-Indes » au dix-huitième siècle, pour les lecteurs de l'abbé Raynal comme pour les contemporains d'Albuquerque et de Cortez. Toutes les singularités du langage s'expliquent quand on y regarde d'assez près; et si cette dénomination bizarre, née de l'erreur d'un moment, s'est perpétuée pendant trois siècles, pour tomber ensuite tout à coup en désuétude, c est apparemment qu'elle pouvait servir à préciser, à tixer dans l'esprit un ordre de faits et d'idées qui a subsisté en etîet pendant trois siècles, pour faire place à un ordre tout nouveau quand l'Amérique s'est émancipée et que l'empire anglais de Tlnde a pris ses proportions colossales. Dès lors chacun a compris qu'il ne pouvait plus être question, même au point de vue des administrateurs et des spéculateurs de toute sorte, de ce Deux-Indes », mais de ce Deux-Mondes ».

D'ailleurs, durant ces trois siècles, les établissements des Européens n'ont pas été précisément de même nature, aux Indes qu'ils appelaient orientales et à celles qu'ils qualifiaient d'occidentales. Là ils ont eu des comptoirs, des

factoreries, des forteresses, des souverainetés à titre de vassaux ou de suzerains ; ils ont commercé et commandé, plutôt qu'ils n'ont planté et colonisé ; de î^orte que les dominations européennes s'y sont succédé selon l'ordre des phases de la politique européenne, sans que les dominations disparues laissassent de traces bien sensibles de leur ancienne existence. Au contraire, l'étendue du continent américain et l'extrême faiblesse des races indigènes ont offert aux races européennes les conditions favorables à une immigration, à une colonisation dans le propre sens du mot; et les vicissitudes de la politique n'ont pu effacer les distinctions de religion , de langage , de mœurs, qui rappellent les circonstances de l'établissement primitif.

Ce qui fournit à l'Europe l'étoffe de trois siècles historiques, et des mieux remplis, ne compose plus, quant à l'histoire des établissements européens trans-océaniques, qu'une période en quelque sorte préparatoire, un seul siècle au sens historique du mot, où il n'y a pas de motif suffisant d'étabhr des coupures. Il s'agit d'une série d'événements bien close ; car on ne recommencera certainement pas en Amérique le rôle des vice-rois et des gouverneurs ; et quand l'empire des Anglais dans l'Inde aura fait son temps, d'autres marchands européens ou américains ne viendront pas les remplacer. Les monopoles, les grandes compagnies marchandes et guerrières, la traite, l'esclavage des noirs, et toutes les institutions coloniales qui s'y rattachent, sont des choses dont le monde ne veut plus, qui ont disparu ou qui vont disparaître, sans qu'on puisse croire qu'elles renaîtront jamais, pas plus que l'esclavage ou le Forum antiques, ou la féodalité du moyen âge. Nous pouvons donc placer ici quelques considérations sur l'ensemble du système et de son histoire, en cherchant d'abord, selon notre usage, à démêler la part de la nécessité et celle du

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liasard, daii;^ un. grand phénomène historique qui n'a eu ni ne peut désormais avoir d'analogues.

— Suivant la remarque d'Alex, de Humboldt (1), « la première découverte, faite par les Scandinaves, de la partie centrale et méridionale des États-Unis, coïncide presque avec l'apparition mystérieuse de Manco-Capac sur le plateau du Pérou ; elle est de deux cents ans postérieure à l'arrivée des Aztèques dans la vallée du Mexique. La capitale de ce royaume, Tenochtitlan, fut fondée 325 ans plus tard. Si les colonisations normandes avaient eu des suites plus durables, si elles avaient été entretenues et protégées par une métropole puissante, jouissant de l'unité politique, les races germaines, en pénétrant dans ces contrées, auraient encore rencontré des hordes de chasseurs nomades, errant çà et là, sur les lieux mêmes où les conquérants espagnols trouvèrent des laboureurs attachés au sol qu'ils cultivaient. i>

ce Ici, dit encore le même auteur (2), nous devons nous arrêter à considérer un enchaînement merveilleux de petits événements, et l'influence incontestable que ce concours de circonstances exerce sur les destinées du monde. Washington Irving a avancé, avec toute raison, que si Colomb, résistant au conseil de Martin Alonso Pinzon, eût continué à naviguer vers l'ouest, il serait entré dans le courant d'eau chaude ou Gulf-stream, et aurait été ]jorté vers la Floride, d'où il eût été conduit peut-être au cap Hatteras et à la Virginie, circonstance dont on ne saurait calculer la portée, puisqu'elle eût pu donner à la contrée désignée sous le nom d'Étals-Unis, une population espagnole et catholique, à la place de la population anglaise et prote. tante qui en prit possession beaucoup plus tard.

{\ Cosmos, t. II, p. 360 de la traduclion française. (Î^Ibid., p. 3<8.

(c C'est, disait Pinzon à l'amiral, comme une inspiration qui m'éclaire. » Cette révélation, Pinzon en était redevable à une nuée de perroquets qu'il avait vus voler le soir vers le sud-ouest pour aller, à ce qu'il supposait, passer la nuit dans des buissons delà côte. Jamais vol d'oiseaux n'avait eu de plus graves conséquences. On peut dire que celui-ci décida des premières colonies qui s'établirent dans le nouveau continent et de la distribution des races romanes et germaniques. ))

Laissons là les perroquets de Pinzon, pour considérer d'autres hasards moins microscopiques. Que Colomb, après avoir vu ses offres repoussées par plus d'un gouvernement, ait reçu de Ferdinand et surtout d'Isabelle un meilleur accueil, voilà sans doute un pur accident, souvent remarqué à ce titre, mais dont pourtant il ne faut pas s'exagérer la portée. Le temps des grandes navigations était arrivé; les Portugais avaient donné l'élan ; ils n'ont pas eu besoin de Colomb pour trouver la route de l'Inde : cette route trouvée, quarante ans ne pouvaient pas s'écouler avant que quelque accident de mer ne fît atterrir au Brésil ; et le grand continent américain ne pouvait manquer d'être bientôt exploré de proche en proche, soit que l'on débutât par le Brésil avec les Portugais, par la côte. du nord-est avec les Scandinaves^ ou par l'archipel des Antilles avec les Espagnols. Colomb aurait fait son premier voyage de découvertes sur des vaisseaux dieppois ou marseillais, qu'il n'aurait pas été suivi par une nuée d'aventuriers; et la France de Louis Xïl et de François I'' n'était pas en mesure d'empêcher les conquistadores de se jeter sur la proie du Nouveau-Monde, pas plus que la France d'aujourd'hui n'est en rnesure d'arrêter l'Amérique anglo-saxonne dans son accroissement gigantesque. Ce qui constitue en ceci la part capitale du hasard, c'est que la crise des grandes découvertes, la crise vraiment européenne, ait justement

coïncidé avec la crise de l'exaltation espagnole, qu elle a puissamment contribué à renforcer, mais qu'elle na pas déterminée.

Sans les grands aventuriers espagnols, d'autres chercheurs d'aventures, plus industrieux et moins dévotement cruels, Français, Anglais, Bretons, auraient eu affaire, quelques dizaines d'années plus tard, non plus seulement à de pauvres sauvages, mais à des empires jouissant d'une sorte de civihsation, inférieure sans aucun doute, mais pourtant comparable, à en juger d'après les monuments, à celle des empires de la haute antiquité. Au lieu de les détruire par le fer et la flamme, on leur aurait inoculé par le trafic des habitudes malsaines, on leur aurait communiqué des maladies et des vices, on y aurait nourri des dissensions pour les asservir et pour faciliter à des Compagnies l'exploitation de leurs richesses naturelles, en même temps que dans un but plus louable, on leur aurait envoyé des catéchismes et des bibles, des jésuites et des ministres puritains, qui se seraient dénoncés et contrariés de tout leur pouvoir. On aurait vu quelque jour se promener dans les rues de Paris et de Londres, accoutrés de vêtements européens, les descendants de Montezuma et d'Atahualpa, en attendant qu'ils eussent tout à fait disparu devant la marée montante de l'immigration européenne et de l'exploitation européenne. Ce qu'on a nommé si longtemps les vice-royautés espagnoles ou portugaises, et ce qu'on nomme aujourd'hui T Amérique latine, n'existerait pas. On ne parlerait pas sur une immense étendue de terres une langue à peine différente de celle dont l'usage était primitivement restreint à un tout petit coin de l'Italie. On y verrait moins d'églises somptueuses, moins de moines et de couvents, et en revanche plus de canaux, de routes, de comptoirs, de banques, d'ateUers et de cheminées à vapeur. Selon nos idées actuelles, les grandes masses du

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continent américain auraient payé, par quelques années de retard dnn s une civilisation à l'européenne, les avantages d'une civilisation préférable : mais aussi il faut reconnaître que l'on aurait eu de moins un mémorable exemple de ce que peuvent, dans des circonstances propices, la vigueur des instincts politiques, le concours du soldat et du prêtre, l'héroïsme guerrier excité, comme aux temps primitifs, par la soif du butin et par le fanatisme. L'Espagne a eu beau décliner rapidement : ces viceroyautés espagnoles dont chacune est un empire, sont restées espagnoles; et quand enfin les événements ont dissous le lien qui les attachait à la mère patrie, leur ont permis de prétendre à une autonomie jusqu'à présent si mal réglée et si peu féconde en améliorations sociales, telles que les comprend le génie de l'Europe moderne, elles n'en ont pas moins gardé la profonde empreinte du type espagnol. Par la force d'assimilation dans la conquête, l'Espagne a vraiment hérité du génie romain : regere impei^io populos, Clette force d'assimilation est tout autre chose que la puissance d'expansion dévolue à d'autres races, en raison de lei;r fécondité naturelle et de leur industrieuse activité.

— Non-seulement le hasard des circonstances a attribué' à la moins européenne des nations de l'Europe la part du lion dans la grande épave américaine, ce qui a été une cause majeure de perturbation 'dans l'histoire même du système européen, mais un autre hasard a fait que la plus aléatoire* et la plus fiévreuse des exploitations, celle des gîtes de métaux précieux, a d'abord primé toutes les autres. Même de nos jours, des découvertes en ce genre, comparables à celles du seizième siècle^, ébranlent un système dont pourtant les bases sont bien autrement larges, menacent le monde entier d'une crise commerciale et économique, accélèrent les transformations sociales; et

le pionnier auglo.-saxon, transporté en Californie, devient une sorte d'aventurier espagnol. Si l'Amérique intertropicale, dont le climat et la riche végétation devaient attirer de préférence des hommes brunis au soleil de Castille, si le Mexique et le Pérou n'avaient pas été en outre l'El-Dorado, la Californie et l'Austrahe du seizième siècle, la crise métallique, retardée d'un siècle, aurait influé tout autrement sur la pohtique européenne. Alors plus de galions chargés de piastres, plus de calhoUcon d'Espagne; les causes aujourd'hui si connues, de grandeur passagère et de décadence rapide perdaient de leur intensité, en ce que les influences du milieu n'agissaient pas dans le même sens que le^^ instincts de la race. D'un autre côté, supposez que le hasard des accidents géologiques eût mis, ce qui n'avait rien que de compatible avec l'économie générale, les gites du Mexique et de la Cahfornie plus à l'est, dans l'alignement des Alleghanis et des Montagnes-Rocheuses, entre l'embouchure du Mississipi et celle du Saint-Laurent : alors les puritains, les quakeis du dixseptième siècle trouvaient le littoral occupé par des laveurs de sable et des piocheurs de filons; il leur fallait aller chercher plus au nord ou plus au sud un climat, des cultures moins bien appropriés à la création d'une nouvelle Europe. Le monde des Franklin et des Jefferson devenait impossible, ou des entraves l'empêchaient d'acquérir toute sa taille. Et pourtant cette création d'une nouvelle Europe était un événement de plus grande conséquence pratique pour l'humanité que la découverte même d'un Nouveau- Monde-, au sens des géographes ou des naturalistes.

Le phénomène historique de la colonisation du Nouveau- Monde rappelle donc à beaucoup d'égards le phénomène anté-historique de la dispersion et du cantonnement des races dans l'ancien monde. L'accord entre les qualités de la race et les propriétés du milieu s'établit finalement pour

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faire rendre aux unes et aux autres tout ce qu'elles peuvent rendre; en grande partie sans doute d'après une loi supérieure qui amène avec le temps l'apparition et le succès final des combinaisons les plus avantageuses, mais non sans qu'il faille encore reconnaître une direction favorable imprimée aux caprices apparents du hasard.

Si des circonstances fortuites ont grandement influé, tant sur les destinées propres de l'Amérique que sur les phases de la vie politique des diverses nations européennes, prises individuellement, on peut dire que le hasard se trouve éliminé quand il s'agit des grandes conséquences économiques de la découverte, pour l'Europe occidentale prise dans son ensemble. Et d'abord, en ce qui concerne la crise métallique, il faut remarquer que la configuration du grand massif américain le rend tout autrement accessible que les grands massifs de l'ancien monde, l'Afrique et l'Asie centrale. Ses richesses en métaux précieux n'auraient pas été relativement plus grandes que celles de l'ancien monde, qu'il était dans la force des choses que la découverte s'en fît, un peu plus tôt, un peu plus tard, et que l'exploitation rapide de ces richesses par des mains européennes changeât les conditions du système économique de l'Europe. Les théoriciens modernes qui veulent que les métaux: précieux soient une marchandise comme une autre, une richesse comme une autre, ferment les yeux à la lumière. Étrange singularité au contraire que celle d'une richesse dont on peut dire avec autant de raison, selon le point de vue où l'on se place, que l'accroissement ne sert à rien ou qu'il sert à tout! En effet, il n'importe guère que la pièce d'or avec laquelle on achète couramment un sac de blé ou une tonne de houille, pèse plus ou moins, et qu'on ait été amené à en doubler ou même à en décupler le poids pour la commodité des transactions sociales, parce que [l'or est

devenu plus abondant et a réellement baissé de valeur. Il n'importerait guère que les Européens des temps modernes, disposant d'une plus grande masse d'argent en circulation, eussent employé habituellement des pièces d'argent du module de la piastre aux mêmes usages pour lesquels les Grecs et les Romains employaient des pièces taillées au module environ cinq fois plus petit de la drachme ou du denier. Mais la continuelle importation des métaux piécieux, leur abondance croissante et la continuelle dépréciation qui en est la suite amènent des résultats d'une tout autre importance. D'un côté elles soulagent les débiteurs aux dépens des créanciers, elles libèrent graduellement les particuliers et les gouvernements obérés, sans avoir l'odieux des banqueroutes d'États, des abolitions ou des réductions de dettes qui se pratiquaient dans l'anti- ({uité en faveur de la plèbe et au moyen âge en faveur des nobles. En même temps elles favorisent le transfert de la propriété et tentent le vendeur par des prix en apparence toujours plus élevés, de manière à aider beaucoup à la mobilisation et au nivellement des fortunes. D'un autre côté elles stimulent l'activité industrieuse, le génie de la production et de la spéculation, parce qu'il est naturel de chercher un emploi nouveau au surcroit de richesse métal- Uque dont on dispose, avant qu'elle ne se perde par l'avilissement du métal, comme cela arriverait infailliblement si la masse disponible augmentait, sans qu'il y eût rien de changé dans l'ensemble des services auxquels doit pourvoir la circulation métaUique. De cela même il résulte que la collecte des métaux précieux n'aide à s'enrichir que les nations qui s'aident elles-mêmes, qui savent faire de la richesse métallique un instrument de production et de commerce, qui ne la recherchent pas pour l'accumuler improductivement ou pour la dépenser en fantaisies de guerre ou de luxe, ou pour se procurer sans travail les denrées

utiles qu'elles pourraient acheter avec les produits de leur travail. La nation paresseuse à qui le hasard a remis la clef de la source des métaux, ne servira que d'intermédiaire pour faire arriver le précieux courant à la nation laborieuse qui sait et -qui veut l'utihser. C'est ainsi qu'à partir du milieu du seizième siècle les questions commerciales et économiques, prenant des proportions jusqu'alors inconnues, ont pu acquérir une importance toujours croissante dans la conduite des affaires européennes.

— En mettant le cap sur l'Amérique, Colomb croyait frayer une autre route au commerce avec l'Inde des anciens : il faisait mieux que cela, puisqu'il procurait à l'Europe Tapprovisionnement de métaux précieux sans lequel les Européens n'auraient pu faire sur une grande échelle le commerce avec l'Inde et en général avec l'extrême Orient, qui est encore aujourd'hui le grand exutoire par où une masse considérable de métaux précieux sort de notre circulation commerciale pour n'y plus rentrer. Dans l'antiquité, au moyen âge, les précieuses marchandises de lOrient étaient des objets de grand luxe qui ne pouvaient avoir d'acheteurs que dans les rangs les plus élevés de la société : car, si la consommation s'en était plus répandue, où aurait-on trouvé l'or et l'argent nécessaires pour les payer aux sources de la production ; et comment l'industrie comparativement grossière des Occidentaux aurait-elle pu fournir des objets d'échange? Cependant ce commerce si restreint avait sufii pour enrichir Tyr, Carthage, Alexandrie, Venise, Gênes : qu'arriverait-il donc quand les ressources métalliques du sol américain permettraient d'asseoir le commerce des denrées de l'Orient -sur une base tout autrement large ! On sait de reste aujourd'hui combien le commerce de luxe est peu de chose en comparaison de celui qui porte sur des objets de consommation générale.

Bientôt une base d'opérations plus large encore s'est olVerte au commerce. Les Européens ne se sont pas contentés de l'ancien Codex commercial; ils l'ont enrichi de denrées exotiques nouvelles, plus propres encore à entrer dans la consommation générale. L'Amérique, avec les ressources que présentaient sa flore et sa faune, en a lourni quelques-unes; d'aulrcs, et en général les plus importantes, ont été transplantées de l'ancien monde dans le nouveau, sur un sol dont les Européens disposaient plus librement pour de nouvelles cultures. Le sucre, le café, le coton, les matières tinctoriales sont devenus des denrées jusqu'à un certain point comparables aux métaux précieux, en ce sens qu'on en a besoin partout, pour l'usage de toutes les classes de la société, et que, sans posséder l'extrême mobilité de l'or et de l'argent, elles ne sont ni assez lourdes, ni assez encombrantes pour ne pas arriver facilement partout; eniin en ce que, sans être inaltérables au degré des métaux précieux, elles sont encore d'une conservation assez facile pour se prêter à l'emmagasinage, à l'entrepôt, aux diverses conditions de la spéculation commerciale, à ce point qu'un icarrant portant sur des balles de café ou de ' coton ressemble fort à un clieque ou à un billet de banque. Or, que l'on songe aux changements qu'ont apportés dans le monde ancien l'usage des métaux précieux, l'invention de la monnaie, puis au moyen âge l'invention des lettres de change, et l'on comprendra quels changements devait opérer dans le monde moderne la mise en circulation commerciale d'une telle masse de denrées qui participent à ce point aux caractères distinctifs des métaux précieux et de la monnaie. La nation pour qui le tabac, le café, le thé sont devenus des denrées de première nécessité, et qui ne peut les acheter, non plus que le numéraire dont elle aurait besoin, avec les produits de son sol et de son industrie, s'épuisera de numéraire, se résignera aux inconvénients d'une mon-

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naie de papier, plutôt que de se passer de tabac, de café, de thé. Chez les nations riches par leur industrie, une raréfaction du coton pourra, comme une raréfaction du blé, provoquer une crise monétaire et commerciale, forcer la nation à exporter son numéraire sur une grande échelle, sauf aie racheter après l'apaisement de la crise. Les nations à qui leurs richesses acquises, leur crédit bien établi permettent de disposer quand elles le veulent, de ces marchandises que tout le monde recherche, qu'un télégramme met en route comme des barres d'or ou d'argent, de tous les points ou vers tous les points du globe, auront sur les nations besogneuses qui ne peuvent offrir en échange que leurs bras ou que des denrées encombrantes, sujettes aux avaries, d'un placement et d'un déplacement difficiles, les mêmes avantages qui d'ordinaire appartiennent à celui qui n'a qu'à ouvrir sa caisse ou son portefeuille, vis-à-vis de ceux qui lui offrent leurs marchandises ou leurs services. L'attention des gouvernants et des gouvernés en sera d'autant plus attirée vers tout ce qui peut procurer des avantages de ce genre. Les nations civilisées auront fait de nouveaux pas dans ce qu'on appelle le système mercantile ou commercial, et devront en accepter les conséquences bonnes et mauvaises.

En général, les denrées appelées à jouer dans le commerce international le rôle important dont nous parlons, sont des denrées dont la production appartient aux climats chauds, à la zone intertropicale. Et comme l'Europe prise en bloc ne possède ni métaux précieux en quantité suffisante, ni (ses vins déhcats exceptés) de matières premières assez généralement recherchées et d'un transport assez commode pour solder aux lieux de production les denrées exotiques qui lui sont devenues indispensables, il faut qu elle envoie en contre-échange les produits de son industrie, ce qui est chez elle une cause permanente d'exci-

DES COLONIES MODLRNKS. tiô?

tation de Tactivité industrielle. Ainsi s'établit, non plus de particulier à particulier, non plus de nation à nation, mais de zone à zone, une circulation commerciale que le monde ancien ne pouvait connaître, et dont l'ampleur rappelle celle des lois naturelles d'où elle procède et qu'elle imite. Il est vrai que plus tard, les progrès de la chimie aidant, les nations européennes s'ingénieront à trouver aux produits exotiques des similaires, des succédanés indigènes; et que pareillement des populations longtemps tributaires de l'industrie de l'Europe doivent chercher à s'en atlranchir. De là une autre phase des relations commerciales, phase où notre siècle commence à entrer, et dont il ne pouvait être question durant la période que nous considérons ici, quand l'Europe exerçait dans toute leur plénitude ses di^oits de suzeraineté ou plutôt de souveraineté industrielle et commerciale. Quoique plus intéressée que jamais pour ses approvisionnements et ses débouchés au sort de ses anciennes colonies, l'Europe a bien et dûment renoncé à prendre désormais [>ùur but de ses armements, pour boussole de sa politique l'intérêt qui s'attache à la domination coloniale. Au bout de trois siècles, au miUeu des splendeurs de la civilisation moderne, les distances ont été tellementabrégées que l'on va plus vite de Liverpool à New-York qu'on n'allait jadis de Tyr à Garthage. En conséquence, le tlux de la colonisation est redevenu sous des formes bien différentes ce qu'il était aux premiers âges du monde, un mouvement spontané des masses, auquel les diverses races concourent selon leur tempérament et leur force native d'expansion, et où l'action dirigeante des gouvernements, l'exaltation politique ou la foi religieuse n'ont plus qu'une bien faible part.

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